Le Malleus... Episode 5 - Retour au bercail

Puisque le premier tome du Malleus - "Le Malleus - Les sorcières de Sarry" a été écrit pour "Écrivons un livre", il me semblait normal qu'il en soit de même pour le second tome "Le Malleus - Tous les visages du diable".

Vous allez donc, comme pour la première partie du roman, découvrir en exclusivité la suite des aventures d'Alayone. Et je sais qu'elle vous a beaucoup manqué.

Je vous invite donc a vous plonger de nouveau dans cette fin du 15e siècle où la chasse aux sorcières est devenue le divertissement de prédilection d'inquisiteurs peu scrupuleux.

Episode 5 le malleus tome 2 tous les visages du diable

Episode 5

 

16 Mai 1488 - Journal d’Alayone

X

Nous parcourûmes nombreuses lieues avec Amaury dans un silence absolu. Mon père n’est point éminent phraseur, s’il ne parle c’est uniquement dans les grands besoins, peut-être s’imagine-t-il avoir un crédit de mots qu’il de doit pas gâcher.

Nous n’étions pas repus de repos, l’épouvantement d’être chassés comme du gibier nous faisait oublier le sommeil, le manger et même le boire. Nous ne ménagions pas nos bêtes et avions traversé les forêts du Tardenois afin d’éviter la ville de Soissons. Les épidémies de peste noire d’un autre temps avaient tant décimées la population que les bois se propagèrent sur les terres que plus aucune âme vivante ne pouvait cultiver.

– Je n’en puis plus Père ! Mon bliaud et mes hauts-de-chausse enrubannés me brossent le cuir sous cette chaleur ! Mais comment fond les hommes pour résister au frottement de leurs vêtements ! J’ai les cuisses roussies. Un onguent de miel de thym serait l’idéal pour arranger ma peau. 

– Nous avons le cuir plus dur que vous les damoiselles, mais aussi nous n’usons pas de remèdes de bonnes femmes pour la fragiliser et la rendre plus fine. Méfie-toi de tes élixirs Alayone, tu sais bien qu’il est devenu grand crime que d’en avoir et plus encore d’en produire.

– Quelle bornerie (1) que tout cela, au siècle dernier c’était les femmes les guérisseuses, et au temps de Saint-Louis les préparations des sages-femmes étaient bien plus efficaces et plus sains qu’à ce hui. Rendez-vous compte mon père, les apothicaires sont contraints d’appliquer à la lettre les prescriptions des médecins, on récupère de la pierre de fiel dans l’estomac du bétail pour traiter la mélancolie, l’urine sert maintenant de médication, on utilise de meilleures foi les fientes de chien, de loup et même de porc plutôt que plantes ou minéraux. Vert de gris, écume d’argent et huile de pierre (2) oh combien plus efficace pour soigner tête et cheveux, tout cela remplacé par les monstrueuses saignées ou sangsues !

– Alayone, par pitié, garde-toi de parler de ces choses-là, les sciences sont ce hui privilèges des hommes, tu ne peux plus prétendre avoir de telles connaissances, y penser suffirait à te conduire tout droit au chafaud (3).

Amaury avait bon discernement, comme toujours, mais je n’étais pas du tout disposée à abandonner l’idée d’aiguiser mon savoir.

– Père, je vous l’affirme, je me traiterais seule plutôt que de m’abandonner dans les mains d’un mire puant le musc de castor. Imaginez, il est maintenant établi de laisser les poux sur la tête afin qu’ils vous sucent le mauvais sang !

Amaury se tue, c’était peine perdue. Sans doute était-il d’avis que mes propos avaient plus de sens que les nouvelles lois et il ne trouva plus rien à seriner.

Nous arrivions silencieusement près du domaine de Sieur de Chabannes, Comte de Dampmartin.

D’après les écrits de Père Richard, ce seigneur avait défié l’ordonnancement du feu le roi Louis XI. Quelques nobles, heureux de se partager ses biens, firent leur possible afin qu’il soit enfermé à la Bastille. Il s’y enfuit grâce à d’anciens compagnons et l’aide fidèle de sa femme. Il reprit ses terres de force en 62, mais il ne fut officiellement rétabli que cinq années plus tard. Il fut promu au rang de Grand Maître d’hôtel de France. Et là, je reconnais bien mon petit père de chanoine qui écrit « Sans doute que cet hypocrite de monarque a dû se sentir bien morveux de l'avoir laissé choir ».

Mais surtout nous atteignions de la forêt d’Ermenonville et mon cœur s’enfiévrait à l’idée de revoir cette maison abandonnée dont émanaient des odeurs de décrépitude et de mousse suintante dès les premières flambées de la cheminée. Je me souvenais de la paillasse pourrie jusque dans les planches, son parfum s’est inscrit en moi comme celle du fumier des chevaux : elle puait le bonheur puis la maladie, mais j’aimais son effluve. Il s’y trouvait une vieille marmite piquée de ver de gris dans laquelle nous avions fait bouillir de l’eau, jeter des herbes et un peu d’épeautre. Notre seul vrai repas dans cette cabane éventée et froide. Lorsque nos os s’étaient un peu réchauffés tout près de la cheminée, Tristan avait sorti une petite fiole pleine d’un alcool fort et hasardeux. Nous en avions bu quelques gorgées. Je ne sais si c’est cette liqueur du diable qui lui fit rompre son idée inaltérable d’amour vrai, mais ce qui s'en suivi restera le plus doux souvenir de ma vie.

Une brise légère caressa ma joue, le vent se jouait de moi, cette fraîcheur, cette odeur, cette sensation de déjà vécu, je n’étais plus en terre foraine (4), nous étions tout près, la nature s’était éveillée pour m’avertir que ma maison était là ou bien m’accueillait-elle comme un enfant prodigue. La guérisseuse de Sarry avait raison : la nature nous parle si nous savons l’écouter.

Puis je l’aperçus, ma chaumière, ma chacunière, le bercail (5) dans lequel j’aurai pu passer ma vie. Mais elle était bien différente de mes souvenirs. Le sol alentour était battu, la porte était bien droite dans ses gonds et les interstices entre les pierres étaient colmatés. Quelqu’un y habitait assurément. Je mis pied à terre et m’hasardait doucement vers le seuil. Se pourrait-il que Tristan soit revenu ? Attendait-il mon retour ? Aurions-nous ici un rendez-vous ? Mon cœur voulait fuir ma poitrine, mes joues s’empourpraient, mes yeux s’embrumaient, tout se troublait, je me sentais chancelante. J’avançais comme une possédée, sans cligner des paupières, le regard fixé sur la porte, d’un pas léger et lent j’avançais toujours, la maison m’appelait. Délicatement je levais la chevillette et ouvris sur un intérieur en ordre, impropre, mais sans l’odeur de moisissure dont je me souvenais. La paillasse était fraîche et humait le bon le foin. Il y avait là une esconce (6) non piquée de rouille, une buire (7) en parfait état et d’autres ustensiles de cuisine dernièrement époussetés. Puis je reconnus la fiole de Tristan, lustrée à s’y mirer, je la pris doucement entre mes doigts tremblants et la sera contre mon cœur. Amaury m’avait suivi, il était dans l’entrebâillement de la porte. Sans me retourner, je lui dis :

– Tristan est vivant Père, je le sens, je le sais, il est vivant.

– Mon enfant, dit-il en avançant vers moi, n’aie point de joie inutile, j'en fais doute (8) et point n’est-ce peut-être lui qui vit céans.

Il me prit longuement dans ses bras, le temps s’était arrêté et j’inscrivais ce moment dans ma chair. Mon front se nicha au creux de son épaule, je touchais le tissu de son bliaud, sentais l’odeur de paille, écoutait le silence puis m’abandonnais à mon chagrin blottie contre mon Père. Ce fut la première fois depuis la mort de Gertrude que je laissais aller ma peine et cela faisait grand bien.

Mais cet instant de béatitude fut rompu par une forte et rauque déclamation.

– Qui va là sur l’appassage (9) de Sieur Antoine de Chabannes, Chevalier de l'ordre du Roi, Gouverneur de Paris, Grand mestre de France et Comte de Dampmartin ?

J’en eus les sangs retournés. J’avais tant espéré en la voix de Tristan… je m’effondrais au sol, aux pieds d’Amaury.

X


Bornerie (1) : sottise.
Huile de pierre (2) : pétrole.
Chafaud (3) : échafaud.
Terre foraine (4) : en terre étrangère.
Bercail (5) : logis.
Esconce (6) : sorte de petite lanterne en bois ou en métal dans laquelle on protégeait la flamme d’une bougie.
Buire (7) : cruche munie d’un bec et d’une anse.
J'en fais doute (8) : je me le demande.
L’appassage (9) : terre royale accordée à un prince.

Le malleus tome 2 tous les visages du diable suite des sorcieres de sarry

Merci à Ludo Nature et Vie pour m'avoir amicalement offert la photographie de couverture

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Commentaires (1)

misslou
  • 1. misslou | 03/08/2019
Episode 5 donc... tenter de nous faire croire qu'en tout début de récit Alayone pouvait retrouver, direct !, son Tristan... non, non, c'est bien essayé, mais ça ne prend pas ! Je n'y ai pas cru un seul instant.

Par contre, espérons que les ennuis ne vont pas commencer pour notre héroïne, l'accueil ne semble pas très chaleureux ...

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