Le Malleus... Episode 10 - Dampmartin

Puisque le premier tome du Malleus - "Le Malleus - Les sorcières de Sarry" a été écrit pour "Écrivons un livre", il me semblait normal qu'il en soit de même pour le second tome "Le Malleus - Tous les visages du diable".

Vous allez donc, comme pour la première partie du roman, découvrir en exclusivité la suite des aventures d'Alayone. Et je sais qu'elle vous a beaucoup manqué.

Je vous invite donc a vous plonger de nouveau dans cette fin du 15e siècle où la chasse aux sorcières est devenue le divertissement de prédilection d'inquisiteurs peu scrupuleux.

Episode 10 le malleus tome 2 tous les visages du diable

épisode 10

 

Chapitre 2

« Tristesse son cueur si estreinct
La tristesse en son cœur le tourmente tant
Souvent se n’estoit Dieu qu’il crainct
Que s’il ne craignait pas Dieu
Il ferait un horrible faict.
Il ferait un horrible fait
Si advent qu’en ce Dieu en frainct
S’il était étranger à vouloir rompre Dieu
Et que luy mesmes se deffaict.
C’est lui-même qu’il s’exécuterait

François Villon — Poète

X

22 août 1488 - Journal de Jean de Chabannes

Voilà trois mois que me rend régulièrement en forêt d’Ermenonville et j’avoue que la compagnie d’Alayone et de son père me repose de tous les désagréments du château.

La Damoiselle a fini son ouvrage et cela est fort bien, car son ventre s’arrondissant, je vois poindre beaucoup de fatigue. Elle est las de ce temps et je lui sens une santé fragile. Il me faut les emmener au domaine de Dampmartin au tant tôt, avant qu’elle ne puisse plus prendre la route.

Je porterai à la connaissance de mon père les mémoires du Chanoine Richard, il en survivra certainement à considérable peine et serra fort marri. Plaît à Dieu que ceci n’affecte point sa vitalité, mais c’est grande nécessité.

Amaury a occupé son temps et ses talents de tailleur de pierre en offrant un bel écrin à ma maison de chasse.

Alayone s’est prise de passion pour la fauconnerie, elle apprend vitement. Elle semble parler aux animaux et comprendre la nature mieux que quiconque, je crois, en mon âme, que c’est une charmeresse. C’est enchantement que de voir comment les bêtes lui obéissent et comment les plantes reprennent vie entre ses mains. Elle connaît les bienfaits de chacune d’elles, mais aussi leurs malfaisances.

Son épervier lui a apporté ce tant tôt un chaton. D’où provenait-il ? Je fus pareillement surpris que le volatile ait débusqué autre chose que de la viande noire (1). Elle a refusé à l’oiseau de faire gorge chaude extirpent l'animal de ses serres tout en lui murmurant des mots à l’oreille. Le rapace ne sembla pas contrarié.

Elle contempla le félin, examina attentivement son corps et lui dit :

– J’eus un chat par le passé, tout comme toi il était noir de jais, je ne sais ce qu’il est advenu de lui. Il était pour moi ami féal (2) et serviable, le seras-tu aussi ?

Le chaton miaula et frotta le haut de sa tête contre la paume de la main qui le flattait. Puis il la regarda, se mit sur son séant et s’étira a fin de pouvoir lécher le nez d’Alayone. La Damoiselle l’approcha de son visage, et il plaça les deux pattes sur ses yeux afin de les lui clôturer.

– Tu es facétieux ! Alors, je peux donc avoir confiance en toi les yeux fermés. Ci-fait, je vais te donner un nom, Estragaveur (mot signifiant flâneur, mais aussi hâbleur, blagueur) te siéra parfaitement.

Je vais devoir également en rendre compte à ma tendre épouse. Marguerite est très pieuse et a cœur grand et je fais foi qu’elle les accueillera bien. Alayone a bonne instruction et je n’aurai aucune peine à la présenter comme étant notre nouvelle gouvernante auprès de notre petite Anne. Quant à l’enfant à venir, nous lui offrirons pour père Amaury que j’enverrai à Saint Fargeau. Entre les hospices et la chapelle, il aura bel ouvrage. Il est préférable de les séparer afin de ne pas donner à ce maudit Bréhal matière à suspicion.

Les cheveux d’Alayone on peu grandit mais avec la coiffe austère de domestique personne ne soupçonnera qu’elle eu le crane tondu.

Aussi, il me faut retourner auprès du roi qui se languit de moi. La cour et ses hypocrisies ne me font pas défaut, mais je serai plus au fait des événements qui me préoccupent dans la chambre de notre souverain.

 

X

 

29 août 1488 - Journal d’Alayone

Le Sieur de Chabannes est venu ce hui avec un chariot et me voici enfin reconduite dans le monde. Je me plaisais dans la forêt malgré les caprices du temps. La civilisation ne me sied guère, mais ai-je vraiment la liberté de mon bon vouloir ? Le premier souffle de mon enfançon dépendra donc d’un inconnu, ancien Écorcheur et ami du roi. Quels dangers m’attendent encore, quelle providence ? Induire de nouveau ma confiance en quelque homme que ce soit m’est ce hui difficile. Tempus narrabo… (3)

 

X

 

30 août 1488 - Journal d’Alayone

Nous traversions le bourg de Dampmartin que déjà nous apercevions le château de la seigneurie. Moult personnes se retournaient à notre passage et j’en étais fort mal aisée. Les puissantes forteresses entièrement reconstruites par Antoine de Chabannes, restituaient au fort un caractère imposant.

Nous y entrâmes par le donjon d’où l’on fit descendre le pont-levis, le blason de la maison de Chabannes, un lion blanc couronné et recouvert d’hermine flottait en haut de chaque tour. Cette vision me conforta, mais me provoqua pareillement effroi : ne pourront pénétrer que les individus approuvées et pourrais-je un jour en sortir ?

Jean de Chabannes vit mon émoi et me dit :

– Soyez sans crainte. La devise de notre famille Alayone : « Je ne le cède à nul autre » on lui a pris son château et dépouillé de ses biens, il a tout repris et reconstruit. L’autre devise est Non palma sine pulvere « il n’est de gloire impérissable »…

De la grande cour, je découvris sur la droite les cuisines et les salles d’armes. Là encore, je fus rassurée, les salles d’armes du chef des Écorcheurs étaient bien fournies.

À gauche, entre trois tours se trouvaient les garnisons et la mesnie (4). Sans doute seront-ce là mon nouveau gîte.

Puis face à nous, entre quatre tours logeaient les maîtres de ces lieux.

Nous nous arrêtâmes au milieu de la cour, près du puits et nous fûmes accueillis par deux bien plaisantes personnes, Marguerite de Chabannes et sa petite fille Anne virent au-devant de nous. Jean de Chabannes les salua de bien belle manière puis m’aida à descendre de la charrette.

– Anne, mon enfant, je vous présente Hildegarde de Courancie qui sera votre nouvelle gouvernante.

Je jetais un regard étonné à mon Sieur…

– Je suis bien aise de votre venue Dame de Courancie et je vous souhaite la bienvenue. Me dit-elle accompagné d’une délicate révérence.

– Petite Anne, jeune Damoiselle, je suis également bienheureuse de vous rencontrer, nous allons ensemble apprendre de bien belles choses, et vous verrez, avec moi, point d’ennuie. Je vous en fais serment.

Puis Marguerite de Chabannes s’exprima à son tour :

– Sieur votre mari est pareillement notre invité, vous logerez dans la chambre à côté de celle de notre petite Anna, ainsi vous pourrez à loisir entreprendre vos obligations.

Je regardai les yeux écarquillés Amaury et de Chabannes, qui manquaient tous deux de s’étouffer à retenir leur enjouement. Je vis également sur les lèvres de la Dame de Dampmartin un très timide sourire.

Mon cœur se serra lorsqu’il fut question de nous emmener prestement auprès du seigneur de ces lieux, Sieur Antoine de Chabannes, chevalier de l’ordre du roi, gouverneur de Paris, grand Mestre de France et comte de Dampmartin. J’allais enfin rencontrer le chef de l’ost le plus craint de ce siècle. J’eus peur qu’il ne soit austère et peu disert, mais s’il était enclin à m’accepter dans sa mesnie, mon enfant et moi serions en sécurité. Je devais m’en faire affectionner, point n’avais-je d’autre choix. Mais quel genre de personne pourrait apprécier un homme avec un passé si révulsant ?

Je traversais un long couloir, que les murs habillés de tentures rouges et bleues, rendaient très sombre. Toutes représentaient des scènes de guerre ou de chasse. Puis l’on me fit entrer dans la chambre du comte.

– Je sais que ce n’est point bien céans que de vous recevoir en ce lieu, mais notre Seigneurie est bien âgée et ne quitte plus depuis belle heurette (5) ses appartements. Me dit doucement Dame Marguerite de Chabannes. Puis elle reprit en direction du vieil homme qui se tenait en contre-jour près de la grande fenêtre. « Père, voici l’heure de l’audience que vous attendiez. »

– Ci-fait Marguerite, vous pouvez nous laisser, j’ai bien des choses à formuler à cette gente Dame, vous pouvez disposer et faites préparer ce que nous avions dit comme nous l’avions dit.

Tous sortir et je restais seule avec cet homme qui avait usé de son temps.

– Approchez-vous de moi, et épargnez-moi vos sensibleries de donzelle et vos moult courbettes et sourires entendus. J’ai lu les écrits de mon bon Richard et je vous connais donc. Alors point de menterie ou de faux semblants avec moi jeune damoiselle. Soyez en tout point comme vous le fusse avec ce vieux renard et je verrai bien si vous parviendrez à m’ensorceler pareillement.

– Que vous plaît mon seigneur et je ferai.

– Bien, bien, mais approchez que je puisse contempler icelle grâce à qui Richard doit son repos éternel.

– Vous vous méprenez mon seigneur, point ne suis responsable de sa mort.

– Je le sais, mais vous lui avez donné un bien plus grand repos, celui de son esprit au temps de son vivant. Je n’ai pas eu cette chance. Je sais que j’arrive au bout d’une existence de bête et mon âme ne se pose point. Ici, je perds le rire et le jouer.

Une quinte de toux l’encombra. Je pris un verre, le rempli d’eau et lui tendit.

– Buvez mon bon seigneur. Il vous faudrait porter un sirop au miel mélangé à du vinaigre de cidre et citron. Cela vous ferait grand bien.

Il me fixa, ses yeux étaient grands et extrêmement ridés, il avait les sourcils forts épais et sa peau gardait tous les stigmates d’une vie pleine et douloureuse. Cependant, il avait le regard doux, le même que celui de son fils.

– Un bon vin ou une liqueur chaude me siérait mieux. On ne m’avait point menti, vous possédez un haut savoir. C’est Dieu qui vous envoie afin que je passe mes derniers jours de plus agréable façon. Voyez-vous, j’ai fait mes premières armes auprès du Comte Jacques de Ventadour. Il mourut lors de la bataille de Verneuil, mais il en connut de grandes au paravent, dont celle d’Azincourt contre les Anglois. Le cimetière des chevaliers… Il se tut un instant puis repris. Chevalier, ma douce enfant, ce n’était pas être comme aujourd’hui un emploi de lieutenant. Que nenni ! Chevalier c’était se battre avec honneur et courage. Quand un jeune page recevait la colée, lors de son adoubement, du plat de l’épée sur le col ou sur l’épaule, il savait que ce serait le dernier coup qu’il prendrait et qu’il ne rendrait pas. Puis il partait guerroyer, avec son épée comme seule arme, une arme lourde qu’il brandissait toujours avec honneur et courage, toujours pour des promesses honorables, pour servir son roi, Dieu ou en duel pour laver un affront. Mais ils se sont tous fait occire par des arbalètes, que voici une arme de couardise, conçue pour frapper son adversaire à distance !

Il se pencha vers moi et me parla très doucement, comme si ses mots devenaient précieux, ses yeux rayonnaient d’émotion.

– Le chevalier s’approchait au plus près du pourfendeur, faisait tournoyer son épée en acier bénit au ciel afin qu’elle s’abatte sur l’ennemi. C’est comme ceci que j’ai fait mes armes, j’ai combattu en lieutenant, mais j’ai servi en chevalier et rien ne m’arrêtait si je pensais que c’était pour une noble cause.  

Je ne puis retenir ces mots :

– Et les Écorcheurs étaient une noble cause ?

– Vous êtes effrontée Damoiselle ! Mais je saisis votre encombre. Je vois que vous avez bien entendu mes propos lorsque je vous demandais toute franchise. J’apprécie cela. Ici, personne n’ose rien me dire, je commence à comprendre mon vieux renard. En ce qui concerne ce l’ost, voici ce que je répondais au roi dès lors qu'il nous abandonna « Sire, je n’ai jamais écorché que vos ennemis, et il me semble que leur peau vous a fait plus de profit qu’à moi ».

– Était-ce une raison pour infliger tant de souffrance à autant d’innocents ?

–  Je ne le sais que trop, c’était un moment d’errance. Vous êtes bien jeune et fraîche Damoiselle, mais vous verrez lorsque la vie vous aura servie aussi cruellement que moi, comment votre façon d'appréhender les choses changera.

– La vie m’a déjà bien donnée en termes de cruauté, et la chasse aux sorcières en dernier lieu.

Il dut être affecté par cette réponse, car je remarquais que dès lors il me parla comme s’il me connaissait de tout temps.

– Sans doute, sans doute, Jean m’a rapporté ces faits. Le manuscrit me signifie que tu te trouves sous la protection de ce vieux loup de Saint Géran ?

– Il est exact que le seigneur le Comte de Saint Géran, évêque de Chalons et Abbé de Saint-Germain-des-Prés a été mon protecteur à la mort de ma mère, à l’aube de mes huit ans. Il m’a enseigné tout ce que je connais à ce hui. J’ai aussi eu la chance de consulter les ouvrages de sa bibliothèque à mon bon vouloir, de là me viennent mes autres savoirs un peu moins… chrétiens.

– Ici, il y a également beaucoup de livres qui devraient te plaire. À l’époque où j’ai rencontré ton abbé, il n’avait pas tant de titres et il était encore bien jeune. Je me souviens de la damoiselle de beauté, comme la faisait appeler le roi. Elle était la nièce de Saint Géran. Je vais te dévoiler un secret, surtout ne le divulgue à personne.

– Je vous en fais serment mon Seigneur. Tout ceci restera en confidence. Dis-je en toute hâte, tant je me régalais d’avance de ce qu’il put me dire. Il baissa le ton de sa voix et reprit en chuchotant.

–  Approche, approche... Agnès Sorel m'aimait car j’étais l’homme le plus beau, le mieux fait et des plus vaillants chevaliers de la cour, difficile à croire quand on me voit au tant tôt. C’était, parbleu, la plus belle femme jeune qui eut fait en ce temps possible de voir, mais ce n’est pas pour cela que cette buse de Charles VII l’appelait la dame de beauté. Sais-tu qu’Agnès Sorel a été la première favorite d’un roi à avoir le titre dans une cour ? Il est vrai qu’elle connaissait la manière... On la nommait ainsi parce que feu le roi lui avait offert la maison de beauté de Paris. La garce ! De fait, pour la rejoindre, je devais me camoufler sous diversité d’habits. Le roi ne savait pas qu’elle fut aussi ma savorette (6) et il n’était point partageur. Mais il n’en sut jamais rien. Un jour, accoutré comme un marchand de livres, je pus être introduit dans la chambre d’Agnès. Tudieu, le coquin de dauphin prévint son père. J’eus le temps de me cacher dans une malle qui se trouvait là. Le roi jugea qu’il ne devait pas avoir fait le déplacement pour rien et s’installa pour la nuit. Il prit ma place dans le lit d’Agnès sous ma barde. Il partit aux aurores et je le suivis pour ne plus jamais revenir auprès de la Dame. (7)

Nous avons ri comme des ivrognes impénitents. Mais son enjouement prit fin et il m’avoua qu’il était ici claquemuré (8), que son esprit se trompait de corps et que la mort était engoisseuse (9). Il rêvait de canaillerie et de gogue (10), de mouelle (11), de pipefarces (12), de mistembecs (13), mais on ne lui donna que fades souplettes aux choux qui lui éclaircissaient les boyaux. Son allure souffreteuse (14) était assurément causée par les enherbements (15) des mires. Le manuscrit de Père Richard lui avait rendu des appétits qu’il ne pouvait malheureusement plus assouvir du fait de son grand âge. Mais qu’on lui donne au moins de quoi se nourrir d’humaine façon. Il me manda prestement, en me le faisant jurer, de venir le visiter chaque jour.

– C’est la divine providence qui vous envoie jeune Damoiselle. Marguerite est bien gentille et agréable, mais elle me chauffe la bille et m’ennuie au plus haut point ainsi que toute sa mesnie.

Il me remercia et je vis dans son regard de la gratitude. J’aimais déjà ce vieillard.

X

(1) viande noire : viande de gibier

(2) féal : fidèle et loyal

(3) Tempus narrabo… : qui vivra verra

(4) mesnie : maisonnée

(5)  belle heurette : belle lurette

(6) savorette : favorite

(7) L’histoire que conte Antoine de Chabannes à propos de ses déboires avec Agnès Sorel nous a été rapportée par J-B Victor dans son essai : Histoire de la ville de Dammartin (Seine-et-Marne), et coup d'œil sur les environs. 1841

(8) claquemuré : emprisonné dans l’enceinte d’un château

(9) engoisseuse : angoissante

(10) gogue : réjouissance assez alcoolisées

(11) mouelle : moëlle de bœuf

(12) pipefarces : beignets au fromage

(13) mistembecs : beignets à la graisse de porc

(14) allure souffreteuse : l’air souffrant

(15) enherbements : empoisonnement

Le malleus tome 2 tous les visages du diable suite des sorcieres de sarry

Merci à Ludo Nature et Vie pour m'avoir amicalement offert la photographie de couverture

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Commentaires (1)

misslou
  • 1. misslou | 06/09/2019
Que voilà une belle avancée dans l'histoire et que de vocabulaire, de l'époque, pour émailler ce texte agréable à lire, avec ces points de vue différents selon le journal de Jean de Chabannes, puis celui d'Alayone.
Le changement de lieu, sa description, puis la découverte de nouveaux personnages, tout est plaisant. Et la complicité entre Alayone et le vieil Antoine de Chabannes nous rassure sur l'avenir proche de notre héroïne. Mais quand tout va si bien, le lecteur doit s'inquiéter... j'imagine qu'un évènement bien noir ne devrait, hélas, pas tarder...

Ajouter un commentaire