Le Malleus... Episode 11 - Les sorcières

Puisque le premier tome du Malleus - "Le Malleus - Les sorcières de Sarry" a été écrit pour "Écrivons un livre", il me semblait normal qu'il en soit de même pour le second tome "Le Malleus - Tous les visages du diable".

Vous allez donc, comme pour la première partie du roman, découvrir en exclusivité la suite des aventures d'Alayone. Et je sais qu'elle vous a beaucoup manqué.

Je vous invite donc a vous plonger de nouveau dans cette fin du 15e siècle où la chasse aux sorcières est devenue le divertissement de prédilection d'inquisiteurs peu scrupuleux.

Episode 11 le malleus tome 2 tous les visages du diable

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2 septembre 1488 - Journal d’Alayone

 

La petite Anne est une enfant preste à l’inculcation de savoir. Elle est d’un tempérament tempreul (1) et questionne en tout tant. Il aurait été congru (2) que nous fassions de vastes promenades et que je l’éclaircisse sur ce que le monde nous offre de voir, mais il grand dangier que je sorte de l’enceinte du château tant que je ne serai point enfantante (3). Il a donc été entendu que jusqu’à la naissance de l’enfançon je resterai claquemurée.

Je tins également ma promesse de visiter chaque jour le Comte de Chabannes. Le seigneur s’éveille de plus en plus tardivement, je lui apporte quelques mets délicats pris en cuisine cachetement (4), et après cette savorable (5) collation il est coutumièrement disposé à accueillir la conversation.

Le Sieur est très respectueux, il me parle toujours avec élégance et obligeance. Cependant, dès que ses propos s’engagent dans une forme plus intime ou confidentielle, ou parfois inconvenante, il utilise à mon égard le tutoiement. Ainsi je deviens son compagnon d’armes.

Mes visites l’enfeblissent, (6), mais c’est pis lorsque je ne me présente point. Il est lors tempestatif (7) et enfelit (8) et point aisément placable (9).

– Voyez-vous Alayone, avant votre apparition au château les jours s’écoulaient lentement et je perdais le goût de toute chose. J’attendais que la mort me prenne, et ce hui, je ne souhaite plus à ma fin aller. Il en était ainsi dans mon jeune âge. En savez-vous la raison ?

– Plausiblement parce que vos os ne vous faisaient point pâtir (10) comme ils le font maintenant. Puis, vous étiez plus vaillant homme et peut-être aussi enfantieus (11)…

– Certes non Damoiselle. Je vivais de belle sorte car je faisais fi du passé et l’avenir ne me préoccupait guère, seul l’instant présent était important. J’aimais les batailles parce que nous étions dans le brasier de l’agitation. Demeurer dans le moment, voilà l’inflexible guise qui nous donne boneurté (12).

– Ci-fait mon seigneur, mais il nous faut faire en sorte que ce qui peut arriver de mal savoureux ne s’accomplisse.

– Damoiselle, entendez bien cela : la vie ne nous prête jamais ce que nous avons escompté. Vous pouvez tout bâtir au mieux, ne laisser au hasard aucune chose, rien ne se produira jamais comme vous l’avez prédit. Point sommes nous des enfantosmeors (13), il n’y a rien de bon à savoir ce qui va advenir, si ce n’est souffrir deux fois. Tenez, voyez les volumes que je vous ai sortis, ils ont tous pour sujet la sorcellerie née de femmes.

Je feuilletais des incunables disposés sur la table, certains avaient grand âge, mais d’autres ouvrages étaient fraîchement imprimés, dont une bible en français. Puis, comme à son habitude lorsqu’il cailletait de choses non autorisées, il chuchotait.

– Tout ce qui est écrit dans ces pages à permis d’entretenir les légendes des charmeresses. Regarde, cela commence par l’Ancien Testament. On y parle de magie, d’idolâtrie, cela depuis les rois de Babylone. Si tu observes le livre d’Enoch, ce sont les anges déchus qui ont enseigné la sorcellerie à leurs dames mortelles. Dans la genèse, Léa, la première femme de Jacob usa de mandragores afin que sa seconde épouse lui cède une nuit auprès de son mari.

Puis il ouvrit un très vieil ouvrage, la couverture, d’un épais cuir piqué par la moisissure, gorgé de poussières avait une odeur d’humus, la senteur des livres oubliés.

– Mais bien avant cela, avant Ève et son péché qui vous vaut à toutes les foudres du clergé, Lilith, connue des juifs comme étant la femme originelle. Bien sûr, c’est un ange noir monstrueux. Icelle dérobe les nouveau-nés pour servir à d’infâmes maléfices.

Il prononça ces mots en caressant un dessin illustrant l’histoire de cette créature diabolique.

– C’est le mélange de sensualité et de terreur qui rendit cette femme horrifiante, qui plus est, elle n’avait point besoin de semence masculine pour se fertiliser et donner naissance à des démons. Les filles d’Ève ont été de tout temps une incompréhension pour l’homme, et par ce fait source d’effroi. Si point n’avais-je connu ma douce et tendre épouse, Marguerite de Nanteuil à qui je dois ma rédemption, je n’aurais eu dans ma vie que des donzelles usant de leurs charmes pour parvenir à leurs bons vouloirs.

Il ouvrit les Saintes Écritures et reprit :

– Voit comme la fille d’Hérodiade et sa danse enchantée a tranché la tête de Saint-Jean Bapstiste.

Il parcourut un livre plus petit.

 – Médée évoque les morts et lit dans les étoiles, mais elle a également châtié Jason. Elle est la plus maléfique d’entre elles, c’est la mère la plus cruelle qui ait existé. Elle eut des enfants de ce pauvre bemus (14), elle les tua et donna leurs cœurs et leurs entrailles à manger à leur géniteur.

– Ce livre très bien maintenu ?

– Oui, c’est Raoul Le Fèvre qui le fit graver pour Philippe de Bourgogne (15). On pourrait quasi sentir l’odeur de l’encre.

–  Avouez qu’ils ont moins d’attrait que nos incunables.

– Vous dites vrai, l’imprimerie est une belle invention, mais jouissons qu’elle ne soit point encor censurée par l’Église, ce qui devrait provenir prestement. Innocent VIII demande déjà aux évêques de surveiller la production de livres dans leur diocèse. L’Église est en proie de penser que ce qui servait si bien Dieu pourrait être en finalité l’instrument du diable.

Puis il prit les Saintes Écritures et ajouta :

– Imagine, mettre la Bible directement entre les mains des fidèles, c’est autoriser ces derniers à se passer du clergé et voir qu’il n’y a point de salut dans les indulgences et autres vaticanes mesquineries. Mais il m’est également d’avis que bien des livres malhonnêtes et nauséeux sortent et émergeront des presses. On veut nous faire croire que des sciences occultes pourraient propager des idées païennes et pis, blasphématoires, mais c’est billevesée. Notre Saint-Père, qui n’a d’innocent que le nom qu’il s’est donné, permet la gravure et l’usage d’un manifeste qui sacrifiera plus de femmes que la peste noire.

Il s’approcha de la table et y prit un tout petit livre imprimé.

– Depuis que le pape Jean XXII a autorisé, il y a plus d’un siècle maintenant, par sa constitution Super illius specula l’emploi de la procédure inquisitoriale contre les sorcières, il n’est pas un jour qui passe sans que l’on instaure de nouvelles lois. Regarde-le, celui qui immola notre bon Richard, le Malleus Maleficarum, si réduit qu’il peut tenir dans toute poche de quelque saint officier, si peu de papier pour tant d’abominations. Chaque ligne que nous lisons nous fait rendre gorge.

Au début de l’ouvrage, se trouvait effectivement la bulle d’Innocent VIII, le summis desiderantes affectus. J’eus une vive sensation de chaleur, une sorte de brûlure me marqua les doigts et je manquais de tomber en pâmoison. Je laissais s’échapper le livre de mes mains qui alla choir sur le sol.

– Je ne souhaite point le parcourir, ni même le toucher ! Pourquoi me le montrer ?

– Prends le Alayone, la guerre m’a appris qu’il fallait parfaitement connaître ses ennemis afin de mieux les combattre. Il te faut le lire, le relire et l’étudier.

– Mon Seigneur, si je suis de nouveau saisie par l’inquisition, il ne me sera aucunement profitable d’être instruite de chaque ligne de cette abomination. De ce fait, en aucune façon je ne pourrai me libérer du bûcher.

– Jeune Damoiselle, j’ai été le chef de l’ost le plus terrible qui est existé, personne n’a jamais osé braver un de mes ordres : obéissez-moi, et sachez jusqu’où va l’ignorance et la haine des hommes. On parle d’humanité, mais il n’y a plus d’humanité en l’homme. La créature de Dieu ne mérite pas cette terre et c’est pour cela que l’Éternel s’acharne sur nous, il pleure de voir ce que nous faisons de ce monde qu’il nous a donné. Tant que Dieu me prêtera vie, sous mon toit de sauf faisant, (16) vous demeurerez sous ma sauve main (17), mais je marche assurément et à grands pas vers mon trépas et ne pourrais bien tôt plus me préoccuper de sur vous. Voici donc l’épée que j’ai forgée pour vous, du meilleur acier, celui du savoir, ce sera elle votre sauveresse (18). Si Dieu veut, je veillerais sur vous de par ma mort, dans le cas contraire, c’est que le diable m’aura attendu patiemment. Et au regard de mon existence, je sens déjà l’odeur du soufre...

– L’évêque de Châlons parle de repentance, il ne fait aucun doute que Dieu sera clément pour celui qui servit Jeanne. Vous êtes maintenant pénitent et bienveillant.

– Qu’il puisse vous entendre et vous exhausser.

 

X

(1) tempreul : précoce, hâtif

(2) congru : qui convient à une certaine circonstance

(3) enfantante : femme en couche

(4) cachetement : en cachette

(5) savorable : savoureux, agréable au goût

(6) l’enfeblissent : affaiblir

(7) tempestatif : tempêteux, violent

(8) enfelit : plein d’une ardeur furieuse

(9) placable : qui peut être apaisé

(10) pâtir : souffrir

(11) enfantieus : ignorant comme un enfant

(12)  boneurté : bonheur

(13) enfantosmeors : sorciers

(14) bemus : sot

(15) Raoul Lefèvre ou Raoul Le Fèvre est un écrivain français de la deuxième moitié du xve siècle. Prêtre et probablement chapelain de Philippe le Bon, Raoul Lefèvre est l’auteur de deux ouvrages, une Histoire de Jason en 1460 et un Recueil des histoires de Troyes en 1464. Ces deux titres, touchant à la mythologie antique, sont dédiés à Philippe le Bon, et ont été largement diffusés à la cour de Bourgogne.

(16) sauf faisant : homme qui, demeurant dans l’étendue d’une justice seigneuriale, n’en était point justiciable et gardait la qualité et les privilèges du bourgeois du roi

(17) sauve main : sauvegarde, protection

(18) sauveresse : celle qui sauve

 

Le malleus tome 2 tous les visages du diable suite des sorcieres de sarry

Merci à Ludo Nature et Vie pour m'avoir amicalement offert la photographie de couverture

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Commentaires (1)

misslou
  • 1. misslou | 14/09/2019
Nous voici dans l'univers des livres, des livres anciens, que le vieil Antoine fait découvrir à Alayone. "Voici donc l'épée que j'ai forgée pour vous, du meilleur acier, celui du savoir..." J'aime bien cette idée que lire et accumuler des connaissances puissent être une force et une arme de paix.
On peut, je pense, être assuré que tous les livres cités ont bel et bien existé, l'auteure très documentée, à même dû en parcourir quelques-uns, écrits dans cette jolie langue du Moyen-Age... N'est-ce-pas ?

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