Le Malleus... Episode 13 - La longue nuit

Puisque le premier tome du Malleus - "Le Malleus - Les sorcières de Sarry" a été écrit pour "Écrivons un livre", il me semblait normal qu'il en soit de même pour le second tome "Le Malleus - Tous les visages du diable".

Vous allez donc, comme pour la première partie du roman, découvrir en exclusivité la suite des aventures d'Alayone. Et je sais qu'elle vous a beaucoup manqué.

Je vous invite donc a vous plonger de nouveau dans cette fin du 15e siècle où la chasse aux sorcières est devenue le divertissement de prédilection d'inquisiteurs peu scrupuleux.

Episode 13 le malleus tome 2 tous les visages du diable

episode 13

 

1er novembre 1488 - Le chat

Alayone se seme (1) et se mate (2), la fièvre s’est sournoisement enracinée en elle et Dame Marguerite redoute la gésine (3) à venir. Elle a fait quérir Jean de Chabannes qui fut autorisé à quitter le roi quelques jours. Quand arriva au château, le climat de male fortune (4) qui étendait son lourd brouillard entre ces murs froids l’étourdit. Le comte de Dampmartin paraissait être en chemin vert le royaume céleste et Marguerite n’était guère beaucoup plus vaillante, debout, mais maladive. Mais c’est lorsqu’il vit ma maîtresse rester avec mausoins (5) qu’il activa la mesnie afin de trouver haut le pied un mire.

– Par tous les sangs du diable, elle se meurt ! Il faut la faire mediciner au plus preste. Mais quel est ce maulubec (6) qui vient s’emparer d’elle et mettre un voile sur vos visages ? Faites vitement avant qu’elle ne trépasse, et que nous soyons tous à notre fin aller.

Ses braillements traversèrent les murs pourtant larges et denses du château jusqu’à la chambre d’Antoine de Chabannes qu’on litelait (7) à toute heure depuis plusieurs semaines. Mais à l’entente de ses paroles, il eut courage entier et se porta près de la chambrele (8) d’Alayone.

– Père, mais point ne tenez-vous debout, c’est fort mal malavisé ? Quel maufretin (9) déverse toute sa morve dans cette maison que chacun y soit condamné ? Ma Dame, je vous trouve pareillement bien feinte (10).

Le comte se posta à grand-peine près du lit de la malade, mais lorsqu’il aperçut ma maîtresse, il retrouva force et véhémence et tempesta (11).

– Par Dieu, pour quelle raison donnée personne ne m’a rien fait assavoir sur la santé de Dame Hildegarde ? Pensiez-vous que je crus vos feinderies (12), il ne faisait point doute qu’elle ne soit disparue pour quelque bourgade que ce soit sans m'offrir son au revoir. Vous avez abusé de ma feinterole (13) pour me vendre fables et balivernes. Mais voyez-la, et le petit Antoine-Richard, comment se présentera à nous l’enfançon ? Et que fait ce maistre (14) de malheur !

La fièvre emportait tous les sens de ma maîtresse qui n’entendait rien de ce qui se jouait autour de son lit.

– Ne devrions-nous pas appeler également un prêtre ?

– Ma fille, vous êtes bien sotte, oubliez-vous pourquoi…

Jean de Chabannes qui comprit que le Comte allait trop en dire l’interrompit.

– Peut-être devrions-nous faire quérir l’évêque de Chalons.

Et le Seigneur Antoine de Chabannes, qui trouva de nouvelles ressources en son être pourtant fort mal portant fit éclater son caractère entempétueux (15).

– Si le mire ne fait point correctement son ouvrage, c’est pour vos funérailles que Sieur de Saint-Géran viendra répandre le saint chrême !

Le medicineur entra dans la pièce d’un pas lourd mais ferme. C’était un bonhommet (16) excessivement feint (17). Il avait bouche large et charnue et la salive abondante. Mais il était surtout gonflé de vin, de chère et d’outrecuidance. Il s’approcha d’Alayone et prédit, avec détachement et la figure d’un éminent homme de science, une fin imminente de la pauvre créature étendue sur le lit. Cette bequerelle (18) eu l’effet d’un esfoldre (19), Belzébuth sembla s’échapper du corps du comte qui tempesta férocement :

– Par le sambieu, faites place que je l’écorche ! Où avez-vous pêché ce vilain ? Aorez Dieu qu’il ne leur arrive pas mal jour, sans quoi je vous sortirais les tripes de votre gras ventre. Materne pivard (20), mettez-vous à l’œuvre prestement et sans faillir !

Le mire s’épeura, ses joues suant la graisse.

– Ci-fait, a votre bon vouloir, votre pardon Mon seigneur, je vais mediciner au mieux.

– Point ne vous réclame le mieux, je vous commande de les medir (21).

Le maistre demanda que l’on fasse crier les flammes de la cheminée. Depuis ma précédente mort, je le feu m’est effroi et je quittais ma place aux pieds de ma maîtresse pour me cacher sous le lit. Il m’aperçut et je remarquai une maligne lueur dans ses yeux.

On apporta des touailles (22) propres, de l’eau chaude, et de la moutarde afin de faire tomber la fièvre. Les flammes déchaînaient des danses d'ombres inquiétantes, l’air de la chambre était devenu suffocant, le mire suait comme une écrouelle (23), il s’enfelit (24).

– Je n’ai plus de castereum (25), cela aurait été bien utile pour les convulsions. Mais il me reste une pincée de poux séchés, apportez moi un œuf que je procède à la confection de l’onguent, il va me servir pour l’aider à cracher toutes ces mauvaises sécrétions. Il m’aurait été bien favorisant d’avoir du persil et de la sauge.

Ce à quoi le comte, qui ne laissait échapper aucun mauvais propos rétorqua :

– Vous ne m’étonnez point, l’homme, si avec ce remède, elle rend gorge non pas uniquement de ses sécrétions, mais aussi de ses boyaux !

Dame Marguerite intervint également, disant qu’elle avait fait sécher moult herbes cet été, peut-être trouverait-il ce qui lui sied. Le medecineur lui lança un regard interdit.

– Oui, notre nouvelle gouvernante en accommode certains plats.

– Bien, bien, c’est bon augure. Mais je vais devoir piquer la médiane afin de lui faire une saignée.

Le Comte de Dampmartin se leva promptement de sa chaise qu’il demanda d’installer près du lit, le viaire (26) plus rougeoyant que les braises de la cheminée.

– Mais je vais lui retourner la casaque ! (27) l’enfant va naître et avec lui des pintes de sang vont jaillir du corps de la malheureuse. Mettez-moi cet enfançon au monde et soignez ensuite la mère, le temps presse.

– Elle est en grande faiblesse et souffre d’un mal inconnu, j’espère juste qu’il n’est point épidimieux (28) à la vu de vos mines mornes... Je crains qu’elle ne supporte point l’enfantement.

– Par tous les diables de l’enfer ! Êtes-vous mire ou imposteur ? Si par male aventure, qui de la mère ou de l’enfant trépassait, sur le Christ, je vous amenderai (29) moi-même.

– C’est que la pauvrette est épuisée, vous auriez dû me faire quérir plus tôt. Dame, il faudra m’aider. Mes seigneurs, il n’est plus une place pour vous en ce lieu, laissez-moi œuvrer et priez.

Dame Marguerite, souffreteuse et las, tomba en pâmoison. Jean de Chabannes que toute cette tragédie avait décoloré, la porta jusqu’à sa chambre afin de prendre soin d’elle et quelque repos à ses côtés.

Une chaline (30) déchira le ciel, le Comte de Dampmartin, mélancolié (31), avait lui aussi regagné sa couche avec une âme de fiel. Ces sauts d’humeur lui avaient provoqué beaucoup d’ahan et de langueur, mais l’attente le tenait éveillé. Il ne souhaitait pas entendre la vigile (32). Il était rare que le vieil homme eût peur, de tout temps il défia la mort en criant « Dieu y soit ». Peu lui chalait qu’elle ne l’emporta. Mais aux matines (33), l’épouvante l’étreint, il était tendu d’un si douloureux chagrin se souvenant de la perte de sa pauvre femme, qui lui offrit tout au-delà de ses espérances, ses titres, ses terres, sa rédemption, mais surtout un amour inconditionnel par lequel elle brava nombres de dangers sans jamais le décevoir. Il mena grand duel (grand chagrin) et des larmes dévalaient le long de ses joues. Il pensa que de sa vie, la seule souffrance qu’il dut affronter, fut de mener ce grand deuil.

La nuit s’écoula, l'effraie se tut et l’aube apparut claire.

X

(1) se seme : maigrir, dépérir

(2) se mate : s’obscurci

(3) la gésine : accouchement

(4) male fortune : mort

(5) mausoins : mauvais soins

(6) ce maulubec : peste

(7) litelait : bordait

(8) chambrele : chambre

(9) maufretin : espèce de maladie

(10) feinte : molle, sans ardeur

(11) tempesta : être furieux

(12) feinderies : tromperies, dissimulations

(13)  feinterole : sorte de maladie

(14) maistre : docteur

(15) entempétueux : tempétueux

(16) bonhommet : petit homme

(17) feint : mou

(18) bequerelle : mauvais propos

(19) esfoldre : foudre, tonnerre, ouragan

(20) Materne pivard: gros  lourdaud

(21) medir : guérir

(22) touailles : linge, torchons

(23) une écrouelle : une truie

(24) s’enfelit : s’irrita

(25) castereum : sécrétion huileuse et odorante produite par des glandes spécifiques par les deux espèces existantes du genre castor

(26) le viaire : visage

(27) retourner la casaque : l’écorcher

(28) épidimieux : épidémique

(29) amender : condamner

(30) Une chaline : éclair de chaleur, commencement d’orage ou une sorte de maladie, inflammation

(31) mélancolié : chagriné

(32) la vigile : prière dite à la veillée funèbre

(33) matines : milieux de la nuit

(34) grand duel : grand chagrin

Le malleus tome 2 tous les visages du diable suite des sorcieres de sarry

Merci à Ludo Nature et Vie pour m'avoir amicalement offert la photographie de couverture

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Commentaires (1)

misslou
  • 1. misslou | 30/09/2019
Ainsi, dans l'épisode 12, Alayone a lu le livre maudit et apparemment on dirait que, rien que cela, suffit à plonger toute la maisonnée dans la maladie et le malheur...
Ici, on la voit bien mal partie avec son médecin, incapable comme sont les "mires" du Moyen-âge et on a tout lieu de s'inquiéter pour la naissance de son enfant, son petit Antoine - Richard.
Seule bonne nouvelle, la ré-apparition du chat, toujours amusante et sympathique. Comme dans le Malléus 1, il reprend donc son rôle d'observateur et on espère qu'il nous annoncera une bonne nouvelle pour cette future naissance...

Ajouter un commentaire