Le Malleus... Episode 14 - Gertrude

Puisque le premier tome du Malleus - "Le Malleus - Les sorcières de Sarry" a été écrit pour "Écrivons un livre", il me semblait normal qu'il en soit de même pour le second tome "Le Malleus - Tous les visages du diable".

Vous allez donc, comme pour la première partie du roman, découvrir en exclusivité la suite des aventures d'Alayone. Et je sais qu'elle vous a beaucoup manqué.

Je vous invite donc a vous plonger de nouveau dans cette fin du 15e siècle où la chasse aux sorcières est devenue le divertissement de prédilection d'inquisiteurs peu scrupuleux.

Episode 14 le malleus tome 2 tous les visages du diable

14

 

Plus ne suis ce que j’ai été, 
Et plus ne saurais jamais l’être : 
Mon beau printemps et mon été 
Ont fait le saut par la fenêtre.
 
Amour, tu as été mon maître, 
Je t’ai servi sur tous les Dieux : 
Ah ! si je pouvais deux fois naître, 
Comme je te servirais mieux !

Clément Marot - 1496 - 1544

 

 

X

2 novembre 1488 - Le chat

Une petite fille était née, et contre toute espérance, en bonne santé. Cependant, ma maîtresse est très affaiblie et son esprit n’est plus avec nous. Le Comte de Dampmartin, à qui l’attente était devenue insupportable, entra dans la chambre lors de la gésine (1). C’était un vrai maisel (2), Alayone semblait être dans un éculée (3) et devant cette terrifique (4) scène, Antoine de Chabannes lui promis laide mort. Depuis, le medecineur terrorisé, prodigue moult bons soins à l’enfantante (5) et le seigneur de ces lieux a gagné une seconde jeunesse.

Je n’aime point ce maistre il m’observe toujours avec mépris, si par mal jour nous nous retrouvions seuls, c’est assurément qu’il ne me ferait point d’épargne. Il rôde tel un furet dans le château, en questionnant à discrétion la domesticité, il est austère et peu disert, en proie à je ne sais quelles escobarderies. Il erre, il vague, mais fait flagornerie dès qu’il croise un seigneur.

Le Comte qui n’a aucune confiance en lui, est aux guets, et le mire le sait. Il n’a recours qu’à des infusions de sauges, bienfaisantes pour les gorges enflammées, mélangées à du miel que les servantes lui administrent à la petite cuillère, comme le fit, en autre temps, dame Cunégonde. On macéra du persil pour compenser la perte du sang et on enveloppa les pieds de la malade dans de la moutarde que l’on appliqua également sur la poitrine.

Ma maîtresse ayant beaucoup saigné, comme l’eu prédit Antoine de Chabannes, le médecin jugea bon de ne point lui en prendre davantage, mais il manda de lui faire manger de la figue bouillie et écrasée. Il ordonna de surtout ne jamais lui servir crue, car ceci la fatiguerait (6). Une soupe d’ortie et d’ail était également préconisée pour réduire l’infection. Comme elle avait grand-peine à se nourrir, on devait frictionner son corps avec ce même bulbe. Des oignons devaient être placés dans toute la chambrele afin qu’ils attirent le mal en eux.

Le maistre conseilla de faire baptiser vitement le nouveau-né, mais l’enfançonete (7) n’avait point encore de nom. L’enfantrix (8) n’ayant donné aucune consigne à ce sujet et restant endormie, on pria Amaury de quitter Saint-Fargeau afin de se rendre au chevet de son épouse, puisqu’il était supposé être le père de l’enfant pour sa félicitude (9).

 

X

 

15 novembre 1488 - Journal de Jean de Chabannes

Le roi m’a rappelé auprès de lui, et bien malgré moi, j’ai dû me soumettre à son désir.

On me dit qu’Alayone est enfin sortie du monde des rêves, et que le mire semble prodiguer des remèdes appropriés. Elle est encore très affaiblie, mais la fièvre paraît l’avoir quittée pour s’emparer de ma pauvre Marguerite.

J’ai pu entrevoir l’Abbé de Saint-Germain-des-Prés à la cour et nous avons longuement devisé. La santé de Dame Duprès, puisque c’est ainsi qu’il convient de la nommée, et de son enfant le préoccupe grandement. Cependant, l’ombre de Bréhal reste plus oppressante que jamais. J’ai auprès de moi quelques amials (10) banquiers. Voilà bien hommes à côtoyer. Ils sont au fait de tout grâce à la volumineuse correspondance qu’ils entretiennent entre eux. Ils connaissent chaque déplacement de seigneurs, comtes, ducs, princes, ou même simples bourgeois, ils sont informés des négociations, et de toutes tensions, dettes, trahisons, mesquineries, tromperies ne seraient-ce que celles entre époux ou amants… Cependant, il me faut faire preuve de vigilance avec cette corporation, car ce qui m’instruit ce hui peut en éclairer d’autres demain, la loyauté n’étant point dans leur nature. Quand bien même je demeure dans la chambre du roi, certains, par passion du lucre, pourraient être profiteux de quelque situation et user d’un mauvais vouloir.

Mais ce qui me préoccupe au tant tôt est la santé de ma douce alliance.

 

X

1er décembre -Journal d’Alayone

Amaury, qui comme de coutume resta à mon chevet lorsque j’étais en mal, n’était point seul à mon réveil. Il avait la petite Gertrude dans les bras, entortillés dans de beaux langes aux armoiries de la famille de Nauteuil, un legs de la défunte Comtesse de Dampmartin. Dans ce monceau de tissus, on avait peine à constater si le nourrisson était materne (11) ou maigrelet. L’enfançonete était débordante d’énergie, elle tirait sur la barbe d’Amaury de façon fort gaillarde et toujours avec un minois exalté. Mon père me la confia avec un regard attendri et je n’ai plus voulu qu’on me la reprenne.

Ma fillote (12) avait le teint rose et frais de tous les nouveau-nés et de grands yeux très clairs qui me fixaient sans vraiment me voir. Sa bouche, en permanence recouverte d’un délicat fil de lait, formait un petit cœur lorsqu’elle ne se réjouissait pas. Amaury me conta que durant mon sommeil, elle souriait et mes rêves semblaient être plaisants, mais a contrario, si elle larmoyait, je m’agitais vivement. Elle avait le nez fin et saillant, un front qu’on eu pu trouver large, car point n’avait-elle de cheveux. Cette enfant est une bénédiction, ses cris répandent joie et bonheurs dans toute la maisonnée. Depuis que Gertrude partage notre vie, le sieur Antoine de Chabannes parcourt coutumièrement les couloirs et les salles, le château regagne son âme. J’ai ouïr dire qu’il avait chapitré le mire à la gésine de façon si tempestive que se dernier se serait oublié. Dès lors, le seigneur de ces lieux a retrouvé belles forces et grande vigueur.

L’arrivée en ce monde de l’enfançonete ne fut point aisée et elle dut combattre pour ne point trépasser. Aussi, ce petit être inondé de vie offre sa lumière aux tentures mornes qui tapissent les murs. Des odeurs savoré (13) de lait, de miel, de lavande et de savon se sont substituées à celles de moisissures et d’eau croupie. On a mis de la couleur en toutes choses, le Comte a fait venir de la nouvelle faïence et l’on se délecte désormais dans des décors fleuris.

La petite Anne veillait beaucoup sur moi lors de ma convalescence, maintenant c'est le nourrisson qui occupe ses journées. J’approuve qu’elle l’observe manger afin qu’elle soit éduquée des choses de la vie. Elle assiste également au bain et au remplacement des langes que nul autre que moi n’a autorisation à se consacrer. Je ne peux point l’alimenter si bien que je m’octroie le privilège de prodiguer tous les autres soins.

Le tant tôt, la petite Anne me demanda :

– Quelle est cette tâche ? Gertrude aurait-elle attrapé quelque malan ? (14)

– Non point Damoiselle, cette marque que vous voyez là, au bas du dos, est l’héritage de notre famille. Tous en avons-nous une à un endroit différent de notre corps.

Le mire me signifia que Gertrude ne porte sur elle aucun signe de malage (15) ni de toute autre chose qui pourrait nous melancolier (16).

Il n’est point de même de Dame Marguerite qui semble souffrir d’un mal inconnu.

Et ce médiocre la saigne chaque jour, et chaque jour, elle se pâme et va pirement (17). Dès qu’il quitte le château, je demande céans que l’on prépare un bain tiède pour la malheureuse afin que la fièvre disparaisse. Le medecineur estime que c’est sa ratte qui fait défaut, preuve en est, ses excès de tristesse et ses dégorgements de bile. Mais sa santé se felit (18), à cause de tout le sang qu’on lui prend. J’espère donc être sa sauveresse (19). Je la fais nourrir à l’épeautre qui est l’aliment de la joie et le seul qui lui soit savorable (20). Haricots, fenouil, et pains aux châtaignes auraient aussi pu être généreux, mais elle refuse le boire et le manger. Alors je lui donne à croquer des amandes bouillies pour qu’elle fasse sang neuf plus vitement.

Afin de réduire le felon (21), je lui fais porter des tisanes de sauge, de lavande et de mélisse. Chaque matin, elle semble aller mieux et chaque soir, après le départ du maistre elle est aux portes du paradis.

 

X

10 décembre 1488 - Le Chat

 

Alayone, je le crains, à un nouvel anemi (22).

Ce mire, je le savais, est un vilain au cœur malengeigneux (23), il nous a finement leurrés. Ce malcuidant (24) est bas de taille comme d’esprits, il a l’œil affûté et les lèvres charnues, ainsi il observe et remarque tout et en fait malfaisant étal. Son viaire (25) est variolé et croûteux, tout comme son âme, il faut gratter la saleté afin de découvrir le monstre de bassesses humaines qui se cache dessous. Il n’a point courage entier (26), mais il ne manque pas de vice, il est habile à la félonie. Je n’erre plus ni ne vague au grès du vent à muser (27), je le suis, me semblait-il adroitement, dans tous ces déplacements, mais point ne le devrais-je. Il me remarque et tel un rapace, rien ne lui échappe. Et l’épouvante m’étreint : il soupçonne Alayone d’user d’enfantosmerie (28) et ce, depuis le jour où il m’aperçut dans sa chambrele. Je présume que c’est cela qui nous vaut sa méfiance. Il dit à tous bavoirs (29) qu’il ne peut point soigner correctement Dame Marguerite, car la gouvernante est avec certitude une enchanteresse qui sert des medeciments (30) pour la perdre et se rapprocher du fils du Comte : « Elle est assurément sa maîtresse installée, et le nouveau-né son bâtard, personne ne sait d’où elle vient ni qui elle est, la vérité est que c’est une concubine du Diable ! Elle fait chape-chute (31), mais je sens un mauvais vent chuchoter, un souffle favilleux (32). » Baraterie (33) que tous les mots fiemeus (34) qui sortent de sa bouche nauséeuse ! Il souhaite uniquement se dédouaner des mausoins (35) qu’il prodigue à la malade. Il clabaudit (36) lorsqu’il est au fait d’une attention particulière de Dame Hildegarde envers sa patiente. Mais il serait maucertain (37) d’aller contre la sauvemain (38) d’Antoine de Chabannes.

Il honnit ma maîtresse, car les Seigneurs l’apprécient et la respectent plus qu’il ne le sera jamais. Qu’Antoine de Chabannes le rabroue l’a profondément meurtri dans son amour-propre, de fait, cela a éveillé chez cet homme des instincts de feleté (39). À cause de cette femelle, il se fait gaber (40). Il sait qu’il n’est pas affectionné par la mesnie de ce lieu et encore moins de la Seigneurie, alors il exécute moult courbettes et sourires entendus en attendant ce jour de mauvaise fortune où il amendera la sorcière Hildegarde. Et il se gaudit (41) déjà de cet instant de grâce. Il sème à tout vent, des paroles vipérines afin qu’elles ressurgissent sans grand peine au moment où il faudra prouver la culpe (42) de l’enchanteresse, et ainsi, demeurer dans son bon droit. Peut-être même obtiendra-t-il un guerredon ? (43)  Cet être vil, soyons-en assurés, ne lui fera point d’épargne.

Au soir échu je m’en retourne sans savoir comment protéger ma maîtresse des fels (impitoyables) intentions du Malin.

X

 

(1) gésine : accouchement

(2) maisel : carnage

(3) un éculée : chevalet sur lequel on mettait à la question

(4) terrifique : térifiante

(5) l’enfantante : femme en couches

(6) ne jamais lui servir crue, car ceci la fatiguerait : on pensait que manger des aliments crus demandait beaucoup d’effort au corps pour la digestion

(7) l’enfançonete : petite fille

(8) L’enfantrix : celle qui a enfanté

(9) félicitude : bonheur

(10) amials : amical

(11) materne : gras

(12) fillote : petite fille

(13) savoré : suave et parfumé

(14) malan  : maladie qui se manifeste par des boutons

(15) malage : maladie

(16) melancolier : attrister

(17) pirement : plus mal

(18) se felit : s’envenime

(19) sauveresse : celle qui sauve

(20) savorable : agréable au goût

(21) le felon : vomissement de bile

(22) anemi : ennemi privé

(23) malengeigneux : trompeur

(24) malcuidant : qui nourrit de mauvaises pensées

(25) viaire : visage

(26) ne pas avoir courage entier : être pleutre

(27) muser : mettre son museau à l’air, perdre son temps

(28) enfantosmerie : sortilèges, enchantements

(29) bavoirs : lieu où l’on bavarde

(30) medeciments : enchantements

(31) chape-chute : bonne aubaine due au malheur ou à la négligence d’autrui

(32) favilleux : de la nature des cendres

(33) Baraterie : tromperie

(34) fiemeus : de fumier

(35) mausoins : mauvais soins

(36) clabaudit : protester de manière malveillante

(37) maucertain : mal assuré

(38) sauvemain : protection

(39) feleté : cruauté, méchanceté

(40) gaber : se moquer

(41) gaudit : se réjouir

(42) la culpe : la faute

(43) un guerredon : récompense en retour d’un service rendu

(44) fels : impitoyables

Le malleus tome 2 tous les visages du diable suite des sorcieres de sarry

Merci à Ludo Nature et Vie pour m'avoir amicalement offert la photographie de couverture

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