Le Malleus... Episode 15 - Retrouvailles

Puisque le premier tome du Malleus - "Le Malleus - Les sorcières de Sarry" a été écrit pour "Écrivons un livre", il me semblait normal qu'il en soit de même pour le second tome "Le Malleus - Tous les visages du diable".

Vous allez donc, comme pour la première partie du roman, découvrir en exclusivité la suite des aventures d'Alayone. Et je sais qu'elle vous a beaucoup manqué.

Je vous invite donc a vous plonger de nouveau dans cette fin du 15e siècle où la chasse aux sorcières est devenue le divertissement de prédilection d'inquisiteurs peu scrupuleux.

Episode 15 le malleus tome 2 tous les visages du diable

15

 

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15 décembre 1488 - Journal d’Alayone

Dame Marguerite semble déchoir de jour en jour et le Comte de Dampmartin en est fort marri. Il est d’humeur austère.

Il se sait avoir usé de son temps, aussi il met tout en ordre pour son irrévocable départ. Il m’a dressé liste de personnes de confiance, non toutes de bien, mais susceptibles de me venir en aide si, on me cherchait à nouveau malencombres (1).

– C’est au duché de Bretagne qu’il te faudra seoir, la politique y est confuse, mais il possède encore sa justice, ses finances et son propre clergé. La terre d’Armorique est riche de sortilèges, c’est un pays étrange où les légendes sont une seconde religion. Là-bas, les geôles n’enferment point de sorcières.

– Mais le duché vient d’être réuni à la couronne, tout cela n’aura bien tôt plus effet ?

– Il te faut tirer profit de ce moment d’agitation, les grands de ce monde sont tous à spéculer sur le mariage d’Anne de Bretagne, et Charles VIII, pense lui donner un époux, mais la duchesse s’y refuse. D’autres rivaux se battent pour la succession. L’héritière du trône de Bretagne n’a peut-être que douze ans, elle n’en reste est une demoiselle orgueilleuse et fière, qui a tout appris de son père, elle est mue d’une belle intelligence. Elle n’est pas résolue d’abjurer. Sous couvert du roi, le Vicomte de Rohan et son frère Pierre, seigneur de Quintin viennent d’entrer en campagne pour faire la conquête de la Basse-Bretagne.

– Pourquoi dites-vous « sous couvert du roi » ?

– N’oublie pas que Jean est dans la chambre de « l’affable » (2). Il est au fait de certains propos prononcés à hui clôt et qu’il me fait assavoir. Si le souverain permet cela, c’est pour qu’un Breton entreprenne les basses besognes à sa place.

– Et vous souhaitez que j’aille à des endroits où il y aura des villes prises, rançonnées, pillées, brûlées et pis ! Vous omettez que j’ai lu les mémoires de Richard et que, même si je n’ai vécu pareille chose, j’en suis bien au fait ! Et ma petite Gertrude ? Qu’adviendra-t-il d’elle si elle gît entre les mains d’osts aussi cruels que celui des Écorcheurs ?

– Jean de Rohan projette de s’emparer de Guingamp, puis Brest et Concarneau, il te faudra donc descendre plus au sud et dans les terres, à Rennes où la Duchesse a encore le soutien de son peuple. Et surtout, ne quitte pas la grande ville, les petites bourgades de campagne seront, comme tu l’as si bien remembré, aux prises d’armées et de rébellions de toutes natures. Je sais également que Rohan souhaite marier ses deux fils, l’un à Isabeau de Bretagne et le second à l’héritière du trône de Bretagne, ce que le roi refusera. Il est fort probable qu’elle obtienne le soutien de l’Angleterre. Pars à la rencontre des personnes que j’ai nombrées sur ce parchemin et elles te porteront assurément secours. Long sera le temps avant que la Bretagne ne retrouve paix et sérénité. Aussi, tous ces entre-faits ne pourront que t’être profitables pour te faire oublier et commencer une vie autre sous une nouvelle identité. Fais ce que je te commande Alayone, va chez les Piretoins (3), point je rejoindrai le monde du haut-delà sans que tu ne m’en fasses la promesse.

Dieu qu’il fut difficile de lui faire serment de telle foi ! J’espère en tout lieu que ce vieil homme restera santible (4) durablement…

 

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20 décembre 1488 -  Journal de Jean de Chabannes

 

On me fit assavoir (5) que mon affectueuse et douce Marguerite était affreusement maladée (6), je demandai donc audience au roi afin qu’il me libérât, il approuva une fois de plus.

Je me trouvais enfin au chevet de ma Dame, dans une chambrele éclairée par une multitude de bougies et à l’odeur d’encens, Dame Hildegarde et Père la veillaient. Le prêtre lui avait ci-devant donné l’extrême onction et elle n’attendait plus que de me voir pour partir, ce qu’elle fit aussitôt que je lui pris la main. (7). Elle s’en est allée rejoindre nos deux enfançonneaux, Jacqueline et Anne. Sans faire doute est-ce de cela qu’elle se matera (8).

Le maistre prétend qu’elle s’est éteinte pour raison d’un excès de bille, et ma gouvernante soutient que son trépas tient de trop de saignées. Mais j’ai l’intense croyance que c’est la venue du récent enfançon, ravivant ses pensées, qui lui a mis martel (9) en tête.

Mais à tout prendre, faut-il mieux vivre avec des remords plutôt que des regrets ?

J’ai congédié ce foutriquet de mire et c’est Dame Hildegarde qui aura la charge de nous mediciner le temps d’accueillir un nouveau maistre.

Nous avons inhumé prestement ma pauvre Marguerite à l’abbaye de Chaalis comme l’était son souhait. Notre gouvernante resta au chevet du seigneur mon père, qui est sangmesler (10).

D’affreuses idées lui martèlent l’esprit.

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23 décembre 1488 - Journal de Jean de Chabannes

Mon père demande qu’on lui lise incessamment le manuscrit de Père Richard, il semble n’être plus dans notre temps.

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24 décembre 1488 -  Journal de Jean de Chabannes

 

L’esprit de mon père quitte son corps, nous avons fait quérir le prêtre et j’ai prié l’Abbé de Saint-Germain-des-Prés de bien vouloir rendre le dernier hommage au Comte de Dampmartin. Étant depuis bien longtemps un de ses féaux (11) amis.

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25 décembre 1488 - Journal de Jean de Chabannes

Chalandas (12) est bien morne, me voici devenu le nouveau Comte de Dampmartin, Seigneur de Saint-Fargeau et de Blancafort (13).  Que m’importe ces titres, car je suis sans dame et sans père. Ma petite Anne est pareillement attristée ainsi que sa gouvernante, qui n’a pu aller contre la volonté de Dieu.

Il reposera auprès de sa bien-aimée. Ma mère fut une femme d’un courage exemplaire. Depuis leurs épousailles en la ville de Creil, ce jour de septembre 1439, passa le reste de son existence à soigner ses peines, inquiétudes et angoisses pour son mari et moi-même. Je lui ai été enlevé par le roi à peine trois ans après ma naissance, et malgré cela, elle n’a jamais nourri de rancœur. Elle s’occupa à faire la charité autour d’elle, Madame ma mère, Marguerite de Nanteuil, après 13 années reposée en terre consacrée, voici que la destinée est venue vous rendre votre tendre époux à l’âge de 80 ans. Vie longue et bien remplie aura-t-il eu...

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31 décembre 1488 - Journal d’Alayone

La froidure est reparue entre les murs du château. Les odeurs suaves de nouveau-né ont laissé place à celles de l’encens et de la cire. Et dehors, l’hiver glacial nous étourdit et nous transperce la chair jusque dans nos os. Le temps s’est arrêté dans un épais silence que seuls les pleurs de Gertrude parviennent à déchirer. Toute la mesnie a mine morne. Tout se refroidit, y compris les humeurs.

L’arrivée de Saint-Géran était très attendue, j’avoue que de revoir l’évêque de Chalons me réconfortait. Lorsqu’il se présenta à nous, accompagné de son secrétaire, je dus me garder de quelque débordement. Personne ne devait savoir que nous nous connaissions et la chose me fut extrêmement pénible.

Frère Guillaume me parut plus fascinateur (14) que dans mes souvenirs. Il était d’une haute stature et si bien fait de sa personne... J’étais confuse de l’émoi qu’il provoqua en moi. Il avait l’allure soignée, vivre dans d’agréables conditions aide à vous maintenir beau. Je l’imaginais de nouveau avec des habits d’hommes qu’il portait comme s’il fut né dedans. Chose que je n’ai pu m’attarder à contempler lors de notre fuite. Je ne l’avais point vu, ni eu aucune nouvelle depuis ce temps où il me laissa seule avec Amaury, avant les domaines du Valois. Et je compris en le retrouvant que j’avais eu tort de me soucier de lui.

Après l’inhumation du Comte de Chabannes, une autre cérémonie eut lieu, plus privément : le baptême de Gertrude. Mon moine fut très ému à la découverte du prénom que je donnais à mon enfançonnete. Il teint à la prendre dans ses bras lors de la bénédiction. Je vis à cet instant qu’il l’aimait déjà.

À l’issue du divin office, il s’approcha de moi et me demanda audience. Il me rejoignit si tôt et en toute discrétion dans l’une des petites salles du château. Nous nous sommes étreints et je déversais toutes les larmes de mon corps. Ce temps était doux. Je blottis ma tête au creux de sa puissante épaule, il retira ma coiffe et me caressa les cheveux. Après ce moment de déraisonnement, il me tendit un objet : c’était un bijou.

– Depuis que je t’ai laissé en forêt soissonnaise, mes pensées ne t’ont point quittée. Je n’ai pas oublié notre serment de toujours veiller l’un sur l’autre. Je sais que l’inquisition t’a saisi le médaillon enfermant les cendres de Gertrude. J’en ai fait sertir deux nouveaux, plus réduits, contenant chacun une partie de ce qui me restait. Ainsi, cela me féliciterait (15) que nous renouvelions cette promesse. Et ma parole devant Dieu, Alayone, je désire prendre grand soin de toi et de la petite Gertrude. Si malaventure (16) arrivait, je la garderais près de moi, sois-en assurée.

– Guillaume, comment pourrais-tu veiller sur nous si tu suis Saint-Géran ? Il te faudra bien à un moment faire un choix entre ton ambition et nous. Je prends ce bijou, car ce qu’il contient m’est cher, mais ce qu’il représente n’a plus de raison d’être. Ne fais pas de promesse que tu ne puisses tenir.

– Depuis la mort de Gertrude, je n’ai plus aucune appétence. À quoi bon être heureux seul... la béatitude n’existe que dans le partage. Ma Mie, cet endroit n’est plus féal (17), il apparaîtra très bientôt que Bréhal te retrouvera, comment pourras-tu protéger ta fillaude (18) ?

– Ma Mie Guillaume ! Cette parole m’est étrange... Je suis très appréciée en ces murs.

– Je doute que tu ne le sois vraiment. On parle, on ragote, et ce que l’on dit ne te sert point.

– L’évêque est-il informé de ta décision ?

– Non pas, cette décision est hâtive. Lorsque j’ai tenu l’enfançone dans la chapelle et que je me suis noyée dans ses grands yeux clairs, une extraordinaire lumière m’a ébloui l’esprit et enflammé le cœur. Je voue mon amour à Dieu en vain, ma place n’est plus à la prière, mais auprès de vous jusqu’à ce que mort nous départe (19).

– Hâtive dis-tu, j’en fais doute... Bien que la réflexion n’ait jamais été ta meilleure conseillère. Je suis sensible à ta déclaration, mais je te conjure de ne point avoir de frayeur Guillaume. Le Comte de Dampmartin, avant de partir, m’a donné des instructions que je me suis engagée à suivre. Personne n’attend ton bon vouloir pour s’assurer de notre sécurité.

– Qu’as-tu à l’esprit ? Il me faut le savoir. Même si tu ne m’autorises pas vous accompagner, être au fait de ce que tu projettes me permettra de vous protéger s’il en est besoin. Je t’ai fait une promesse Alayone et je l’honorerai, qu’importe s’il me faut me défroquer (20).

– Tu me seras certes plus utile à Paris.

– S’il te plaît de ne point m’instruire de l’endroit que tu espères gagner, fait à ton bon vouloir, mais tu ne peux t’y rendre seule ! Qui de toi va prendre garde ?

– J’irai où il me sied et Amaury avec moi.

– C’est le mettre en grand dangier, ton père n’est plus si jeune et…

– Il est bien assez vaillant pour tailler la pierre, il saura, j’en suis assurée, faire preuve de courage si cela est nécessaire.

– Il n’est point combatif.

– Et toi, l’es-tu ?

– Par Foi ! oui ! Je le suis. Rien de moi ne t’est familier. Ne te souviens-tu pas de la bataille que j’ai menée contre le loup pour toi ? Je suis plus homme que moine. Je n’ai jamais voulu vouer ma vie à Dieu, c’est une chose qui m’a été imposée. J’ai connu l’amour vrai, dans les bras de Gertrude, et point n’était-ce une entité spirituelle, je peux te l’affirmer. Elle était être de chair et de sang, comme toi Alayone. Et te revoir si belle et devenue femme... ma place n’est plus à Saint-Germain-des-Prés, mais auprès de toi et de la petite Gertrude. Je te prie de me garder dans ta vie Alayone, ne me rejette point.

Puis il s’approcha de moi et me caressa la joue. Lui que j’avais tant aimé et tant attendu, s’offrait à moi sans aucune retenue. Et bien que sa complainte m’émeut, je n’étais plus assurée de mes sentiments pour ce frère. Par ailleurs, voici bien la nature de ma sympathie : fraternelle. J’étais à la fois fébrile et agacée. J’appréciais Guillaume lorsqu’il me résistait, maintenant qu’il était aussi doux que l’agneau je lui trouvais quelque chose de pathétique. Puis, me parler de mon loup était une erreur...

– Alayone, aurais-tu perdu toute affection pour ton petit moine ? Ne te souviens-tu point de notre complicité lorsque nous étions enfants ?

– Enfant je l’étais, toi beaucoup moins.

– J’étais encore jeunot à notre première rencontre dans la bibliothèque de l’évêque, je te paraissais plus âgé, car beaucoup plus grand et instruit que toi.

– Frère Guillaume, vous êtes habile homme, vous savez très bien vous jouer de moi. Me rappeler ces moments savoureux ne vous servira pas.

– Tu me vouvoies à présent ?

– C’est une pratique de notre regretté Comte, cela permet de garder de la distance.

– De la distance dis-tu…

Puis il mit doucement sa main sur ma nuque, le pouce me caressant la joue et approcha mon visage près du sien. Il me murmura :

– Aurais-tu oublié notre baiser ?

Ce baiser accordé dans la violence, oui, je l’avais effacé de ma mémoire, car il m’en eu été donné de plus savorés (21) depuis.

– Je ne pense pas Guillaume qu’il nous faille de renouveler le fait. Ce jour, tu étais en colère et je n’aime que la délicatesse.

– Alayone, tu es une guerrière et la douceur ne te sied guère, mais soit, si c’est ce que tu demandes…

Et il m’embrassa avec tendresse et volupté. Ce vilain savait bien la manière. Je me mis à abandon et je répondis à son baiser. Une chaleur intense parcourut tout mon corps avant de me contrôler tout à fait. Puis j’aperçus en mon âme le regard de Tristan. Je dis avec enfelement (22) :

– Guillaume, laisse-moi maintenant. Je mène grand deuil, je viens de perdre deux amis, conçois que ce ne soit pas le moment parfait pour de telles… retrouvailles. Je suis saisie de ce que tu m’avoues, il me faut y penser plus sereinement.

Il me fixa, proscrit. Lâcha ma nuque et ôta sa main qui avait déjà parcouru ma cuisse puis me formula qu’il attendrait le temps qui sera nécessaire, à savoir, dès que l’évêque de Chalons aura décidé de retourner à Paris.

 

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(1) malencombres : malheurs

(2) « l’affable » : Charles VIII

(3) les Piretoins : nom donné par dérision aux Bretons

(4) santible : en bonne santé

(5) assavoir : savoir

(6)  maladée : être malade

(7) Marguerite bâtarde d’Anjou — fille de Nicolas d’Anjou, duc de Calabre et de la Lorraine, Marqui, duc de Bar, prince de Gérone, et comte de Pezenas — mourut fin décembre 1488, laissant le chambellan du roi Charles VIII. Ils eurent ensemble 3 enfants : Anne née en 1485 et deux autres filles, Jacqueline et Anne qui sont mortes jeunes.

(8) matera : obscurci

(9) martel : tourment

(10) sangmesler : se bouleverser le sang par une forte émotion

(11) féaux : fidèle et loyal

(12) Chalandas : Noël

(13)  En réalité, nommé Gouverneur militaire de Paris en 1485, Antoine de Chabannes meurt dans cette ville en son hôtel de Beautreillis, sis rue Saint-Antoine, le jour de Noël 1488.

(14) fascinateur : envoûtant

(15)  féliciterait : rendrait heureux

(16) malaventure : malheur

(17) féal : sûr

(18)  fillaude : petite fille

(19) départe : sépare

(20) défroquer : amené [quelqu’un] à abandonner l’état ecclésiastique ou monastique.

(21) savorés : suaves et parfumés, doux, charmants

(22) enfelement : colère

Le malleus tome 2 tous les visages du diable suite des sorcieres de sarry

Merci à Ludo Nature et Vie pour m'avoir amicalement offert la photographie de couverture

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Commentaires (1)

misslou
  • 1. misslou | 13/10/2019
L'histoire suit son cours. Ce n'est pas un garçon mais une petite fille qui est née. et on est rassuré pour Alayone. Pourtant Bréhal et maintenant le médecin renvoyé de l'abbaye sont deux ennemis qui pourraient réapparaître.

Le jeune Jean de Chabannes, devient Comte de Damartin, mais il a perdu sa dame, morte, tout comme son père le vieil Antoine. Ce dernier a fait promettre à Alayone de se réfugier en Bretagne et on se réjouit de voyager un peu, sûrement dans les épisodes suivants, car si les actions s'enchaînent, les déplacements se font un peu rares.
Enfin, la venue de Guillaume relance l'histoire amoureuse avec Alayone, histoire un peu compliquée entre ces deux-là et bien malin celui qui sait, comment cela finira ....

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