Le Malleus... Episode 16 -Vengeance

Puisque le premier tome du Malleus - "Le Malleus - Les sorcières de Sarry" a été écrit pour "Écrivons un livre", il me semblait normal qu'il en soit de même pour le second tome "Le Malleus - Tous les visages du diable".

Vous allez donc, comme pour la première partie du roman, découvrir en exclusivité la suite des aventures d'Alayone. Et je sais qu'elle vous a beaucoup manqué.

Je vous invite donc a vous plonger de nouveau dans cette fin du 15e siècle où la chasse aux sorcières est devenue le divertissement de prédilection d'inquisiteurs peu scrupuleux.

Episode 16 le malleus tome 2 tous les visages du diable

16

 

En verrai-je jamais la fin,
De vos œuvres, Mélancolie ?
Quand au soir de vous me délie (1)
Vous me rattachez au matin.

J'aimasse mieux autre voisin
Que vous, qui si fort me guerrie (2) ;
En verrai-je jamais la fin ?
Vers moi, venez en larrecin (3)

Et me robez Plaisance lie (4) ;
Suis-je destiné en ma vie
D'être toujours en tel hutin (5) ?
En verrai-je jamais la fin ?

Charles d’Orléans (1394-1465)

  

 

X

 

1er janvier 1489 - Le chat

 

Vous voilà renaître de vos cendres, ou plutôt de leurs cendres, gens haineux, félons (6), êtres profiteux. Vacuité vaniteuse, ce n’est plus la peur des sorcières et de leur influence sur le climat ou sur vos vies qui vous animent. Vous êtes mû par des sentiments bien moins respectables, usant de mals arts (7) et males façons (8). La bourgeoisie montante a une mentalité guerrière et nauséeuse. Vous n’êtes que pestilence.

Mais les temps changent et évoluent, les grands hommes de toute l’histoire sont déjà nés et vous ne les remarquez pas encore, enserrés que vous êtes dans votre petitesse. Il s’agit de penseurs, de peintres, de sculpteurs, de voyageurs et d’ecclésiastiques. Surtout un : Luther. Vous verrez qu’à la faveur de ses actes, beaucoup de choses seront réformées...

Mais ce tant tôt, seuls vos intérêts intimes comptent. Mais peut-on vous jeter la pierre ? Après toutes ces années de guerre, de famine et de peste, la peur de manquer vous anime. L’Église vous réclame pauvre, car c’est ainsi que vous gagnerez votre paradis, mais également fortunés afin d’acheter leurs indulgences qui vous permettront de poursuivre vos rêves de canaillerie.

Bientôt vous admirerez l’homme nouveau, celui qui décide seul, sans le consentement de Dieu. Mais attendant ce jour, vous avez encore besoin du soutien du plus grand nombre afin de faire valoir vos acquis. Briller aux yeux du peuple, lorsque l’on a que l’obscurantisme à proposer, est un désir qui vous rend vils. L’ignorance est le fléau du monde. La bêtise, la voici la concubine du diable que vous devez immoler. C’est à elle que vous devez jeter la pierre.

Jeter la pierre… C’est ce que vous fîtes...

À tierce (9), Alayone souhaita s’exhaler hors du château. Malgré le froid glacial, elle voulut goûter à la pureté du ciel. Plus de pluie ni de vent, respirer enfin un air sain afin de se défaire de ses mauvaises pensées. Elle semblait en effet très agitée. Son entrevue avec Frère Guillaume l’avait grandement décontenancée, elle ne savait plus quelle décision prendre.

Le soleil se levait à peine, des ombres angoissantes dansaient encore sur les murs des chacunières. C’était la première fois qu’elle se rendait hors de l’enceinte du château. Le pagus (10) était fort morne et gris à l’image de son désespoir. Elle ne vit ce paysage qu’à son arrivée à la Seigneurie des de Chabannes, à l’issue d’un été désastreux qui perpétua une année qui venait de s’éteindre pareillement. Elle se trouvait céans dans un état d’esprit similaire à ce jour. À bien y réfléchir, seule la naissance de Gertrude avait comblé son cœur, quelques menus plaisirs, ça et là, la chasse à l’épervier, ces heures passées avec le Comte ou avec la jeune Anne ont égayé quelque peu certains moments de ses oppressantes journées.

Anne, un prénom que la destinée semble poser sur son chemin. Peut-être aurait-elle la chance d’en rencontrer une plus illustre dans un proche avenir. Parmi les noms remis par Antoine de Chabannes, certains se trouvaient être de grands seigneurs bien établis auprès de la duchesse.

Cette pensée lui plut, elle décida alors de suivre la voie de la providence, celle que lui avait tracée le vieil homme qu’elle avait tant affectionné.

Antoine, Richard…

Elle poursuivit sa route au travers des dédales de la bourgade, profitant de ce moment où elle respirait les odeurs suaves de boue et de neige fondant sur les pierres. Elle écoutait le vacarme des paysans, artisans et marchands qui s’activaient à leurs ouvrages se moquant bien de la quiétude de l’entourage. Elle observait la couleur du ciel, un bleu pas encore clair et plus tout à fait nuit, les toitures de toutes tailles et de toutes formes venant limiter son regard. Elle était perdue dans ses pensées lorsqu’elle sofrit dolor (11) dans le dos qui la déséquilibra. Un autre coup lui fut porté au chef (12), et je la vis s’effondrer sur le sol.

– C’est elle, la maudite qui a amené l’infortune au château, il faut lui rompre l’échine si tôt ! Sorcière, tu as été mal inspirée de quitter tes seigneurs.

Je reconnus cette silhouette et cette voix : ce mire, j’en étais convaincu, n’attendait qu’une occasion pour nourrir sa vengeance.

Alors je courus haut-le-pied, ou plutôt à toutes pattes, vers le château. J’entrais dans la cour puis passa diverses huis, dévala quelques marches, parcouru des corridors, gravis d’autres escaliers et gratta enfin à la porte de l’évêque de Chalons. Je miaulais à pleine gorge et frère Guillaume arriva derrière moi. Il m’observa fort surpris, mais prompt à comprendre.

– Grizzli ? Viendrais-tu de nouveau me prévenir d’un drame ?

Je lui agrippai la jambe puis fit des bonds dans le couloir tout en continuant à m’égosiller. Il frappa à la chambrele du comte de Saint-Géran

– Monseigneur, hâtez-vous, il me semble qu’Alayone ait une fois de plus mal encombres.

J’espérai qu’il ne soit pas trop tard.

L’évêque de Chalons était déjà occupé à ses correspondances ainsi que le nouveau Comte de Dampmartin qui parut. Tous trois me suivirent à vive allure. On entendait au loin de grands cris « Sorcière ! » « Tu as occis les seigneurs ! » « Maudite ! Tu vas périr ! » « Apportez une mal hart (13), qu’on la pende ! » « Point d’épargne ! »

Lorsque nous arrivâmes enfin sur le lieu d’où venait l’esfroi (14), ma maîtresse était allongée dans la terre bedareuse (15) et une foule de begauds (16) s’était formée autour d’elle. Elle ne bougeait plus. Tous lui jetaient des pierres et ce maubué (17) de maistre en premier rang. Monseigneur l’évêque fut sangmesler (18) et s’esfremit (19). La vision dépassait tout entendement. Lui qui n’était plus à une horreur près, rompit en visière (20) et s’interposa avec maistrie (21) :

– Qu’est-ce que cette eschauffe (22) ! Qui ose porter justice soi-même. Qui prétend usurper le jugement de la Sainte Inquisition et s’attirer l’ire de Dieu ?

À ses mots, la populace se tut, puis chuchota, et une voix se fit entendre :

– Maistre Nogoret nous a signifié que cette charmeuse, par des sortilèges, des medecinements (23) et des nigremances (24) a enfaxigné (25) notre seigneurie.

Ce à quoi un seignor (26) encore vinifié de la veille rétorqua :

– C’est vérité Monseigneur, tout le monde en est au fait depuis long temps.

– Las ! Hâtez-vous de faire pénitence pour votre crime avant que la colère du Très-Haut ne s’abatte sur vous ! Et que l’on jette ce mire au beauvoir (27), afin qu’il soit jugé par grand cas (28) avec l’intention malveillante de rendre justice en lieu et place des saints officiers de notre Sainte Mère l’Eglise Catholique.

Jean de Chabannes qui était seigneur en ces terres, approuva la décision de l’évêque et ordonna à son bailli d’enfermer le maistre dans le cachot du château jusqu’à sa prochaine condamnation. Ce matelin (29) ne devait plus occire personne.

Frère Guillaume qui n’entendait plus rien prit Alayone dans ses bras. Elle était recouverte de sangmort (30), frainte (31), mahaigniée (32) de toute part, on eu cru qu’elle sortait d’un maiseloire (33). Mais surtout, elle avait l’œil tourné. Le regard noir de freux (34) du moine, celui-là même de sa chasse au loup, trahissait un sentiment de haine et de mépris. D’aucuns ne lui fera plus mal encombre, il en fit le serment à forte et haute voix, et iceux qui oseraient de nouveau la faire souffrir s’en repentiront sur terre, au ciel ou en enfer.

 

X

 

On avait porté ma maîtresse dans sa chambrele, Frère Guillaume ne laissait quiconque s’approcher d’elle, pas même le comte de Saint-Géran qui ne put le raisonner. Il demanda que l’on fasse bouillir de l’eau et des clous de girofle afin de nettoyer ses plaies. Alayone respirait encore, mais très difficilement, sa gorge ayant été écrasée par une pierre.

Jean de Chabannes envoya un messager à l’abbaye de Fontaine Chaalis afin de faire quérir prestement une religieuse capable de soigner la gouvernante, le mire étant enfermé au cachot.

Alayone était prisonnière d’un profond sommeil, ce qui était plutôt de bon augure, car elle n’aurait point supporté la douleur. Par chance, en ce temps froid, elle s’était vêtue d’une épaisse robe de laine sur laquelle elle avait passé un lourd paletot. Ceci avait eu l’avantage de considérablement amortir le choc des pavés sur son corps. Mais on ne pouvait pas prétendre la même chose de sa tête qui saignait abondamment. Elle avait la maxille (35) pendante ce qui eu pour effet d’agrandir la cicatrice qu’elle avait déjà. Elle dut se protéger le visage de ses bras, car ils étaient pareillement fort contusionnés.

Le moine la veilla jusqu’au soir échu.

 

X

 

2 janvier 1489 - Journal de Jean de Chabannes

 

Sœur Dominique pensa les plaies de la malheureuse Dame Hildegarde, mais elle s’avoua incompétente pour ce qui était de savoir si des organes vitaux avaient souffert de la lapidation. Elle n’était point fiévreuse ce qui n’était ni bon ni mauvais signe, la fièvre signifiant que le corps se bat. Toutefois il fallait rester vigilant sur le fait qu’elle ne baisse pas en température.

Sa Seigneurie, l’évêque de Chalons, craint que cette histoire ne s’ébruite rapidement et il ourdit quelques stratagèmes afin que nous ne soyons pas inquiétés.

Il préconise de répandre la nouvelle du décès de notre gouvernante et d’organiser de promptes funérailles. Le faux semblant doit être parfait, même aux yeux de la mesnie. En ce qui concerne le procès du mire, nous attendrons que les événements viennent à nous, mais il est sûr qu’il ne faut point le libérer tant qu’Alayone sera entre nos murs.

L’abbé retournera ce tant tôt sur Paris avec la petite Gertrude pour sa sécurité. Cela lui permettra également d’être au fait de ce qui se dit en haut lieu afin de se tenir prêt si nous devions être inquiétés.

Frère Guillaume porta la malade dans une basse pièce ayant une poterne sur la cour, près de l’endroit où nous hivernons le fourrage des chevaux. Dans la chambre d’Alayone gît déjà son cercueil illuminé d’une myriade de bougies. L’évêque de Chalons procédera à la cérémonie aux vêpres (36). Il me fit entendre que cela était lui était éprouvant et qu’il lui faudra faire grande pénitence. Mais la tâche la plus délicate m’incombe : transporter Alayone au plus preste dans un autre lieu. Pour l’heure, ma maison de chasse reste la plus appropriée. Mais y conduire la pauvre fille dans son état serait probablement lui faire courir hasard de mort. Il me faut vitement compter sur un mire habile, discret et féal : il me faut un miracle !

Le Seigneur de Saint-Géran souhaite également qu’Amaury l’accompagne à Saint-Germain-des-Prés, ainsi il pourra veiller sur Gertrude. Avec tous les édifices qui se construisent sur Paris, il n’aura pas de peine à se fondre dans la foule en reprenant son activité de tailleur de pierre. Et si besoin était, il serait près de lui pour le dépêcher vers Alayone. Tout ce qui la concerne devant lui être rapporté. Mais pour l’heure, il s’occupe de ma petite Anne qui se trouve une fois de plus endeuillée.

 

X

 

3 janvier 1489 - Journal de Jean de Chabannes

 

Dieu a écouté nos prières, un mire est arrivé au château ce jour. Ayant organisés de façon très privément des funérailles pour Dame Hildegarde, comment lui présenter maintenant Alayone ? N’ayant pas de réponse à ce questionnement, je tentais le diable et le fis entrer dans la chambre de la souffrante au moment où frère Guillaume était parti se reposer. Dès qu’il aperçut la malheureuse, il se précipita près du lit et sembla fort abattu. Il l’examina et s’empressa de donner ses directives :

– que l’on m’apporte du linge propre, il me faut appliquer sur ses plaies un onguent à base de consoude et de cire d’abeille. Il est urgent de l’abreuver au sirop de miel par petites gorgées au moins trois toutes les heures.

– C’est ainsi que nous la nourrissons déjà, nous lui devons par ailleurs ce remède. Cependant, nous avons inhumé en terre consacré, ce tant tôt, cette dame, qui gît devant vous... Seuls l’évêque de Châlons et son secrétaire, qui demeurent encore en ces lieux, la savent en vie. C’est une information que nous devons tenir au secret.

Le mire n’en sembla contrarié en aucune mesure, il eut même l’air d’en être soulagé. Il se tourna vers moi et me répondit en me fixant du regard :

– J’ai fait le serment d’Hippocrate. Il nous est demandé de jurer par Apollon médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous dieux et toutes les déesses, qu’en notre pouvoir et notre jugement, de soigner les malades. Si je vois ourdir leur perte ou toute autre injustice à leur égard, j’ai fait promesse solennelle d’y faire obstacle. Maintenant, en ce qui concerne la santé de la Dame qui est alitée céans, je ne peux dire si à l’intérieur de ce corps tout reste intouché. Si elle s’éveille, des saignements peuvent apparaître lors du plus petit effort. En cela Hippocrate n’y pourra rien faire.

Puis je quittais la chambre afin de trouver ce dont le maistre avait besoin. Au moment de fermer la porte, j’aperçus frère Guillaume qui s’avançait pour veiller de nouveau sur Alayone, je lui appris qu’un mire, paraissant être de qualité, lui prodiguait les soins nécessaires. De sa main, il me poussa sur le côté pour voir cela. Il eut l’air fort désappointé :

– Je connais ce médicineur, il vient de Paris. Il est prud’homme (37), Alayone aura bons traitements... Je vais prévenir Monseigneur l’évêque, notre présence n’est plus essentielle en ces lieux. Puis il nous faut prestement être au fait de ce qui se passe sur Paris et Châlons. Nous prendrons avec nous Amaury qui veillera sur Gertrude. Il est inutile de parler de cela au mire, moins il en saura et mieux les choses seront. À vous revoir sur Paris mon Seigneur. Dieu vous garde.

 

 X

 

Notes :

(1) - Délie : du verbe « délier ».
(2) - Qui si fort me guerrie : qui me combattez si durement.
(3) - En larrecin : en cachette.
(4) - Et me robez Plaisance lie : Et me dérobez le plaisir et la joie.
(5) - Hutin : querelle.

(6) félons : terribles cruels méchants

(7)  mals arts : artifices, tromperies

(8) males façons : méfaits, mauvaises actions

(9) tierce : environs 8 ou 9 heures du matin

(10)  pagus : bourg, seigneurie

(11) sofrit dolor : subir avec souffrance une douleur

(12) au chef : la tête

(13) mal hart : corde pour pendre

(14) esfroi : bruit, vacarme

(15) bedareuse : boueuse

(16) begauds : sots

(17) maubué : mal propre

(18) sangmesler : bouleverser les sangs

(19) s’esfremit : s’effraya

(20) rompit en visière : s’attaquer de face

(21) avec maistrie : force et autorité

(22) eschauffe : virulent mécontentement

(23) medecinements : remèdes, enchantements

(24) nigremances : évocation des morts puis toute espèce de magie

(25) enfaxigné : ensorcelé

(26) seignor : homme âgé

(27) beauvoir : cachot

(28) grand cas : grands crimes

(29) matelin : fou insensé

(30) sangmort : ecchymose

(31) frainte : détruite

(32) mahaigniée : mutilée

(33) maiseloire : boucherie

(34) noir de freux : noir corbeau

(35) la maxille : mâchoire

(36) aux vêpres : fin d’après-midi

(37) prud'homme :  honnête homme

Le malleus tome 2 tous les visages du diable suite des sorcieres de sarry

Merci à Ludo Nature et Vie pour m'avoir amicalement offert la photographie de couverture

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Commentaires (1)

misslou
  • 1. misslou | 19/10/2019
Comme cet épisode commence joliment, presque poétiquement ! Mais voilà, cela devait arriver et le malheur est bien amené : le mauvais mire a frappé.
Notre Alayone est en bien mauvaise posture, mais heureusement Grizzli, le chat, sait comment faire...
Beaucoup de vocabulaire, et qui se renouvelle. Je commence à lire sans trop utiliser le lexique, mais nous sommes bientôt à la fin du livre. J'aurai bien changé un peu de lieu mais le voyage en Bretagne semble réservé à un autre tome ?
Grâce à une ruse bien ficelée, Alayone semble être hors de danger, tant que chacun pensera qu'elle est morte. La suite ou plutôt la fin au prochain épisode...

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