Le Malleus... Episode 6 - A Sarry

Puisque le premier tome du Malleus - "Le Malleus - Les sorcières de Sarry" a été écrit pour "Écrivons un livre", il me semblait normal qu'il en soit de même pour le second tome "Le Malleus - Tous les visages du diable".

Vous allez donc, comme pour la première partie du roman, découvrir en exclusivité la suite des aventures d'Alayone. Et je sais qu'elle vous a beaucoup manqué.

Je vous invite donc a vous plonger de nouveau dans cette fin du 15e siècle où la chasse aux sorcières est devenue le divertissement de prédilection d'inquisiteurs peu scrupuleux.

Episode 6 le malleus tome 2 tous les visages du diable

Episode 3

 

Ainsi, les femmes, pour provoquer des changements dans le corps d'autrui, utilisent parfois certaines choses qui dépassent nos connaissances, mais cela sans aucune aide du diable. Et parce que ces remèdes sont mystérieux, nous ne devons donc pas les attribuer au pouvoir du diable comme nous devrions attribuer des sorts maléfiques créés par des sorcières.

(…)

Mais parce que de nos jours cette perfidie est plus fréquente chez les femmes que chez les hommes, comme nous le savons par expérience, si quelqu'un est curieux de savoir pourquoi, nous pouvons ajouter à ce qui a déjà été dit ce qui suit : que puisqu'elles sont plus faibles à la fois dans l'esprit et dans le corps, il n'est pas surprenant qu'ils soient davantage sous le charme de la sorcellerie.

Le Malleus Maleficarum - Heinrich Kramer "Institoris"

 

 

17 Mai 1488 - Comte Geoffroy Soreau de Saint Géran, évêque de Chalons, abbé de Saint-Germain-des-Prés - Prière

Ô, Vrai Dieu, souverain Roi des rois, qui êtes le Très Haut, de par la pitié supernelle (1), je vous prie que me gardez du mal et des offenses mortelles, je vous livre ce hui ce que j’aurai retranscrit hier sur mon journal. Je ne le puis plus, car c’est par trop hasardeux. Cet inquisiteur, l’honorable Pierre Bréhal, mène une étroite surveillance à mon encontre et j’ai dû jeter aux flammes toute trace de mon soutien à Alayone.

Ô, Roi des Rois, à jointes mains je vous supplie de nous délivrer de ce mal qui s’est installé à Sarry. L’inquisiteur a le visage du diable, il en revêt l’empreinte, il est transfiguré par le malin. Il est acariâtre, haineux, agressif, malveillant et sanguinaire. C’est avec rage non contrôlée qu’il s’apprête à condamner des innocents.

Ô, Dieu, par votre grande miséricorde, Frère Guillaume est revenu le jour même de l’échappée d’Alayone, il n’est donc pas mis en cause, mais déjà le vilain est au fait qu’Amaury n’est plus à œuvrer à la basilique.

Je vous prie, Dieu du ciel et de la terre, écoutez votre humble serviteur. Je redoute les actions des villageois. Il ne suffit que d’une rumeur, d’un verbe lâché dans une phrase pour qu’un procès s’instruise.

Les gens se prêtent sans coup férir aux dénonciations, ils se souviennent des sorcières de Sarry et comment il fut commode et simple de les faire condamner. Avides de sensations nouvelles et voyant là une issue palpable à leur félonie ils arrangent toute leur médiocre intelligence pour offrir des coupables parmi icelles ou iceux qui les encombre dans leurs projets d’abondance ou d’attachement. Aussi, des criminels, il en choit de toute part, et jamais je n’ai ouï autant de fois prononcer les vocables « grand cas », « énormitas », « atrocitas », « ex-normitas » (2) sous couvert de moraliser l’Église et la société. Par le nom de Jésus Christ, notre sauveur, l'inquisiteur sait comment corrompre le coeur des hommes. Il exerce l'art d'ensommeiller les âmes niquedouilles de magistrale façon. Le moindre mot dit pouvant servir sa cause est accueilli et transformé afin d'en recueillir la substantifique moelle d'une hypothétique damnation d'âme.  Ô Dieu, il faut que vous sachiez que Bréhal ordonne des audiences par procédures très spéciales, celles dictées par le Marteau ces sorcières et sa haine lui fait prendre les sentiers nauséabonds de l’abomination. Tout prête à croire, Seigneur Tout-Puissant, que vous ne puissiez les remarquer du haut de vos cieux, car vous ne les autoriseriez assurément pas. Je vais donc vous les conter par le menu.

À cause du Malleus Maleficarum, livre satanique imaginé par l’un de vos supposément dévoué serviteur, les procès sont rapides et sans aucune potentialité d’acquittement et la question (3) demeure d’une efficacité redoutable et sinistre.

Mon Père, si vous saviez à quel point vos créatures ne méritent pas votre miséricorde.

Chaque délit s’il fut une réalité et pas une billevesée comme ils le sont-il la plupart, aurait pu se conclure en procédure normale, sans trop de souffrance, mais surtout sans l’ombre du trépas. Mais l’inquisiteur, par des moyens fallacieux, établit dans chaque évènement une intervention diabolique ou hérétique.

Ô, Dieu Tout-Puissant, je n’ose vous dire tout ce qui est.

Le premier grand cas (4) demeura celui de la petite Louison qui fut rendue coupable de commettre un infanticide, circonstance « énorme et exécrable » comme le souligna l’honorable Bréhal. Louison fut victime d’un efforcement (5) qui lui valu d’être engrossée. Le père naturel tua le nouveau-né afin de ne point devoir en assumer la responsabilité. Aussi, puisqu’on ne retrouva pas le corps de l’enfançon qu’il avait pris soin de mettre en terre prestement, il se porta témoin digne de foi en accusant Louison d’avoir eu un commerce charnel avec un porc. L’enfant, qui selon ses allégations naquit difforme et hideux et fut offert à Satan par la mère elle-même.

Louison s’en défendit, mais victime d’un acte qui représente une souillure, aucun homme de sa famille ne lui fit défense. Ils préférèrent avouer que le diable s’était emparé d’elle, plaidant ainsi frénésie et maladie qui auraient pu l’innocenter de toute intention mauvaise. Le mire qui l’a examiné a consigné les stigmates de l’accouchement, mais rien ne prouvant l’efforcement. Bréhal conclut à un crime de bestialité, car rien ne permettait de juger qu’elle fut prise d’un être humain ou d’une bête mis à part le témoignage du père naturel de l’enfant. Cette résolution convenait en tout point à l'inquisiteur puisqu’il put ainsi l’incriminer de faits de sorcellerie.

Mais Père Céleste, mon récit n’est point au bout.

Une autre drôlesse subit identique violence perpétrée par le même vil personnage, mais elle fit périr elle-même son nouveau-né. Elle confessa que dès qu’elle eut l’enfançon dans les bras, elle lui donna le baptême afin qu’il ne se perde pas dans les limbes. Bréhal créa un émoi en sa défaveur et répugna la jeune femme, elle se rendit coupable d’une plus grave atrocité que celui d’occire sa chair et son sang : elle usurpa l’administration d’un saint sacrement. Seule une sorcière pouvait s’autoriser des rituels de façon hérétique. Elle sera donc condamnée au chaffaud.

Une autre idolâtre viendra l’accompagner au bûcher : la pauvre Floberte. C’était une damoiselle de toute beauté avant qu’elle ne passe sous les instruments de l’exécuteur des hautes œuvres. Les traits de son visage étaient fins et sans malice, son regard pétillait et sa bouche pareille à des pétales de roses éveillait tous les sens. Floberte était bien faite, son apparence délicate pourtant bien cachée sous ses habits crasseux de paysanne, laissait entrevoir des formes parfaites. Elle avait une douce voix, et dissimulait toujours ses cheveux sous une coiffe de tissu blanc. Éminemment discrète et réservée on se retournait toutefois lorsqu’elle allait dans les ruelles de Sarry. Et c’est cela qui incommodait, non pas les sieurs, mais plutôt les dames. Alors on lui attribua plusieurs transgressions : sa beauté lui viendrait d’onguents qu’elle confectionne par magie, son nez est parsemé de taches de rousseur, marques incontestables des charmeresses. Et puis, elle a les yeux verts... Quand on la fit passer à la question, on remarqua qu’elle eut l’anus usé, ce dont on déduit qu’elle s’adonnait au sabbat des sorcières. C’est un lieu commun : les nouvelles initiées se compromettent toutes avec le démon de manière contre nature. Mais la vérité, Ô Seigneur, est toute autre. La pauvre Floberte fut torturée par cet orifice et personne n’aurait osé s’opposer à l’inquisiteur lorsqu’il établit ce fait comme preuve.

Ô Dieu, voyez comme le jugement des hommes est injustice et calomnie et entendez la suite du récit...

Comme faire faide (6) n’est pas une action condamnable, Baudouin le forgeron émascula à coup de tenaille de forge l’amant de sa femme, dernier qui mourut des suites de sa blessure. Le premier retrouva ainsi son honneur bafoué. Cependant, ne pouvant rien contre sa bonne dame et ne voulant plus la garder, il fit courir le bruit qu’elle donnait des marques de haine et de rancune envers lui. Son existence en était gravement impactée, il vivait depuis dans la peur de représailles et elle se refusait à lui. D’autres témoins firent le serment de l’avoir entendu exprimer sa hargne publiquement et à plusieurs reprises. Mais comme cela ne suffisait pas à la faire condamnée et encore moins par la purification par le feu, certains se plairaient à dire qu’elle prononça des mots blasphématoires. Père Céleste, les jurons rapportés comme étant dit par Dame Baudouin n’étaient que fiel et ignominie, tous vous outrageaient. Bréal évoqua le péché de bouche (7) ce qui est un signe manifeste de déviance hérétique. Son crime put donc être qualifié de monstrueux. « Il est inacceptable d’offenser le Divin ! »

Notre forgeron, je le crains, va gagner son procès.

Ô Créateur Tout-Puissant, Divin Maître, posez votre regard sur nous et écoutez ma prière, sauvez-nous de l’irrémédiable, de par votre miséricorde infinie. J'ai vu le diable, j'en fais serment...

Nous avons également eu un horrendum scelus (8) par enherbement (9) arme de prédilection des sorcières. L’inquisiteur parla de fide (10).

–   L’empoisonnement est un vilain cas, c’est le plus grave des péchés perpétués par une charmeresse, car il est le fruit d’une trahison. — puis il se tourna vers la suppliciée — l’apothicaire l’affirme La Mathilde, tu es allée y quérir du produit à faire mourir les rats afin de confectionner une potion dont toi seule connais son raffinement. Pour qui, maléfique femme, prenais-tu grand temps et arrangement pour préparer ce philtre de mort ? 

–   Pour toi résidu du foutre de Dieu !

Un silence vint s’abattre dans la salle où l’air qui était déjà lourd parut subitement suffocant. Tout se tu et plus personne n’osa bouger ni même respirer. La moiteur et les effluves nauséeux de l’endroit néronien devenaient insoutenables. Les traits du visage de Bréhal se raidirent et il se mit à suer comme un porc, il était transfiguré par la colère et la haine. Non seulement elle venait de lui avouer qu’elle désirait attenter à sa vie, mais en plus elle l’injuria en offensant Dieu. Mais pis encore, en l’outrageant lui, un honorable ! Il n’entendit jamais insulte aussi ordurières, abjecte, il se sentit sale, immonde, infect, souillé et il laissa éclater sa rage jusque dans les pores de sa peau. Il ordonna à l’exécuteur des hautes œuvres de lui remettre une tenaille afin qu’il coupe lui-même la langue de cette créature diabolique. Le bourreau s’interposa, disant qu’il n’était point convenable qu’il fît cela lui-même. Bréhal gueula et mit à terre avec une extrême violence tous les ustensiles placés sur la table de torture.

–  Où est cette tenaille bouchier (11) ! Que je lui coupe la langue et lui arrache les yeux ! Si point tu me la donnes, je besognerais cette charogne avec mes doigts ! Il tremblait tant la rage s’était emparée de son corps.

–  Par votre grand respect, je ne puis vous laisser faire. Ne touchez pas de vos mains une sorcière ou vous risqueriez d’être envoûté, reprit timidement le bourreau. Je suis le bras séculier nécessaire pour l’exécution des peines que vous m’ordonnez, l’on vous interdit de faire couler par vous même le moindre sang. Ne vous parjurer pas, l’Église a horreur du sang, vous ne devriez pas.

L’inquisiteur regarda l’homme qui lui tenait tête. Ses narines soufflaient la haine et il fixa à n’en plus finir le bourreau. Ce bougre de basses besognes qui lui faisait face, qui puait la ferraille et la pisse, venait de se faire doux tel l’agneau afin éviter une fâcheuse posture à son maître, il y trouva même une once d’humanité qu’il n’aurait jamais soupçonnée dans un individu aussi peu scrupuleux. Ceci l’émut et affaiblit suffisamment sa colère pour qu’il ne cherche plus à violenter lui-même la parjure.

–  Tu seras récompensé pour cela, quant à toi, dit-il se retournant vers la suppliciée, je te réserve un sort bien plus effroyable que celles qui t’accompagneront au bûcher.

Puis il proféra en regardant l’exécuteur des hautes œuvres : « la vengeance n’est point punie, cela je peux le promettre ».

Ô Dieu Créateur, elle est déjà assurée de brûler pour la damnation de son âme et je m’attends à la pire des ignominies, le diable ayant ainsi parlé. Puisque de Jésus, Roi Céleste, je dois prononcer ma prière, il vous faut sauver les prochaines.

Quatre autres femmes comparurent ensuite devant lui, mais ce dernier épisode l’avait épuisé. Lui qui adorait cet exercice ne semblait plus s'y complaire et il abrégea les procès en faisant passer rapidement les suspectes par la question.

La première d’entre elles avait dépossédé un marchand. Elle avait déjà subi l’essorillement des deux oreilles (11). Le maquignon pensait que la basse condition de la Gillote lui donnerait le droit d’espérer ses faveurs sans le moindre sou en retour. Mais celle-ci se refusa à lui et fuit en le détroussant. Une condamnation par amputation aurait suffi. Mais Bréal ne voulant pas s’encombrer d’un procès commun la soumit sans citation à la question afin qu’elle avouât prestement être une sorcière.

La seconde gisait là par le vouloir de son mari qui l’a accusé de l’avoir rendu délirant. Et parce que ses sens étaient attachés au diable, il dut aller chercher contre sa volonté l’affection dans un autre lit.

Cet autre lit étant celui de la troisième suppliciée qui fut, elle, dénoncée par le mari trompé. Il inventa qu’elle fit un pacte avec le diable et que chaque soir elle sortait afin d’idolâtrer le démon, elle en revenait puant la mort.

Puis il y eut un procès hors du commun. L’amant voyant que son nouvel amour allait périr par le feu se donna la mort. Et Bréhal dut administrer son procès posthume afin de voir s’il pouvait être inhumé en terre consacrée ou non. Ce débat l’ennuya au plus haut point, personne à torturer et qui plus est, il s’agissait là d’un homme. Le suicide est un acte de déviance envers vous, notre Créateur, mais comme le malheureux fut dit "ensorcelé" par sa femme et sa maîtresse, la question se posa de savoir si sa mort fut le résultat de l’action du diable. Si cela fut le cas, il serait innocenté. Mais s’il s’est donné la mort en toute raison, la coutume souhaite que l’on pende son cadavre.

Le saint officier (12) était nerveux. S’il le réhabilitait, il prenait l’imprudence de souiller le cimetière, mais accrocher la dépouille à la vue de tous risquerait de propager dans le village des salissures de sorcellerie. Il voulait l’extermination des hérétiques et la disparition des suppôts de Satan. Or, on ne pouvait tuer un démon que par le feu afin que l’on ne puisse plus l’évoquer.

Le dixième bûcher serait alors érigé non pas pour une hérétique, mais pour un sorcier déjà trépassé.

Et malgré mon rang de haut dignitaire dans l’Église catholique, je ne puis rien entreprendre pour mettre fin à ces ignominies. Notre Saint-Père, Innocent VIII est un innocent aux mains sanglantes et je ne puis me reposer sur lui.

Je sais que Bréhal me soupçonne d’avoir aidé Alayone, et il m’envoie ce message : « je condamne des esprits simples dans l’unique but de t’atteindre afin que tu perdes toute humanité, que tu te trouves honteux, mauvais et déshonoré d’avoir permis ce massacre au profit d’une seule âme que tu chéris. Tu ne dois avoir de l’amour que pour Dieu, la robe que tu portes est symbole de ce serment. »

Ô Seigneur Dieu, je vous prie de mettre fin à cette folie. Je ne puis me repentir sans craindre pour ma vie et celles qui me sont chères, dans les prochains jours auront lieu les sentences. Marie,  Sainte Mère de Dieu, écoutez aussi mes prières.

Quelle injustice Seigneur, je vous prie de toute mon âme, par le Fils, par le Père et par le Saint-Esprit de mettre fin à ces agissements et de ne pas m’infliger la souffrance du remords. Père Céleste et Bien-Aimé, Saint des Saint, entendez-moi et exhaussez-moi.

Amen


Supernelle (1) : Du latin supernus, « d’en haut », « supérieur ». C’est un terme souvent usité lors des prières du moyen-âge. 
Enormitas, atrocitas,  ex-normitas  (2) : énormité, atrocité, extérieur à la norme.
La question (3) : tortures faites aux inculpés afin de les faire avouer une faute.
Grand cas (4) : ce dit d’une infraction atroce.
Efforcement (5) : viol.
Faide (6) : vengeance
Péché de bouche (7) : blasphème.
Horrendum scelus (8) : crime horrible.
Enherbement (9) : empoisonnement
Fide (10) : perfidie.

bouchier (11) : bourreau
l’essorillement des deux oreilles (11) : amputation des oreilles des délinquants. D’abord une oreille puis l’autre en cas de récidive
Le saint officier (12) : l'inquisiteur

 

La mort volontaire au moyen-âge est considéré comme un crime horrible, il s’agit donc d’un péché mortel empêchant toute possibilité de Salut. Il n’est pas rare que les juges soient menés à s’interroger sur  la motivation du mort afin d’établir s’il fut tenté par le diable ou non et ainsi savoir si son corps peut être enterré de façon catholique ou être traîné avant d’être pendu au gibet. Dans le second cas, ses biens étaient alors confisqués et il était privé de sépulture.

 

 

Le malleus tome 2 tous les visages du diable suite des sorcieres de sarry

Merci à Ludo Nature et Vie pour m'avoir amicalement offert la photographie de couverture

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire