Le Malleus... Episode 8 - Les châtiments

Puisque le premier tome du Malleus - "Le Malleus - Les sorcières de Sarry" a été écrit pour "Écrivons un livre", il me semblait normal qu'il en soit de même pour le second tome "Le Malleus - Tous les visages du diable".

Vous allez donc, comme pour la première partie du roman, découvrir en exclusivité la suite des aventures d'Alayone. Et je sais qu'elle vous a beaucoup manqué.

Je vous invite donc a vous plonger de nouveau dans cette fin du 15e siècle où la chasse aux sorcières est devenue le divertissement de prédilection d'inquisiteurs peu scrupuleux.

Episode 8 le malleus tome 2 tous les visages du diable

episode 8

 

21 Mai 1488 - Comte Geoffroy Soreau de Saint Géran, évêque de Chalons, abbé de Saint-Germain-des-Prés - Prière

Notre bien aimé Père, Vrai Dieu, souverain Roi des rois, de par la pitié supernelle je vous prie, je vous supplie de me raison garder. Ce matin, j’ai entendu chanter l’effraie (1).

L’inquisiteur de Paris, Pierre Bréhal a fait ériger pour ce hui dix bûchers sur le parvis de la Cathédrale Saint-Étienne et il m’a résolument convié à l’accomplissement des peines.

« Notre Saint-Père ayant ordonné la condamnation des hérétiques, je pense qu’il serait fort convenable que vous lui montriez votre dévotion de par votre présence mon ami »

Dix bûchers Seigneur chargés de recueillir dix innocents. Mais en tout cela, Père Divin, je m’entrevois maintenant moins coupable. L’hypocrisie des hommes étant au-dessus de tout entendement.

C’est l’odeur, Mon Dieu, quelle odeur !

Le temps était froid et obscur, à croire que vous n’y étiez pas Seigneur. La pluie s’abattait sur nous mouillant ainsi la paille et le bois qui devaient s’embraser. Les chafauds étaient érigés et nous attendions la fourragère qui amenait les condamnés. En toute vérité, aucune n’avait avoué sa faute en premier lieu et l’exécuteur des hautes œuvres de Bréhal eut tout le loisir d’expérimenter ses nouveaux outils. Sachant qu’il aurait fort à faire, il apporta une multitude d’instruments qui permirent de satisfaire la cruauté de son maître. Car Bréhal, je puis aujourd’hui l’affirmer, est l’incarnation du Malin. Il prit des pièces simples, mais qui ont fait leurs usages comme la scie et le pieu, l’étau à genoux, celui consacré aux pouces et celui de la tête. Mais d’autres outils utilisés sur les attributs féminins firent leur apparition sur la table et Pierre Bréhal jubilait.

Puis arrivèrent les suppliciées, anneaux de fer serrés à la gorge et aux poignés, le chef rasé et une robe de burel trempée dans le souffre, assises dans la charrette à côté du corps du suicidé. On les sortit en les traînant dans la boue vers les chafauds humides. Des gueux apportaient sans s’arrêter de la paille sèche afin de garantir l’embrasement.

Certaines d'entre elles avaient gardé figure quasi humaine, je suppose qu’icelles ont avoué très rapidement, mais une, Mathilde, celle qui avait osé injurier l’inquisiteur par le péché de bouche était pareil à l’ouaille (2) jetée par le peaussier (3). Beaucoup de villageois étaient venus assister aux châtiments. J'observais la foule et n’y vu aucune humanité. La frayeur désinhibe les instincts élémentaires, les hommes veulent copuler ou anéantir les coupables par la violence et le sang, ils s’étourdissent dans la luxure pour oublier leurs peurs. Les gens étaient ici pour se divertir, certaines familles avaient même emmené leurs enfants, je ne vis aucune compassion dans les regards. Le diable s’était emparé de leurs visages. Quelques-uns souffraient de la perte d’un être cher, mais ils étaient fort peu et fort discrets. Mais l’air réjoui des premiers instants laissa place à la stupéfaction avec l’arrivée de Mathilde. Je les ai observés se signant soudainement en se souvenant de vous, Seigneur Dieu, ils eurent peur que plaie ne leur advienne. Puis il y eut le silence, un silence de mort.

Le blasphème de Mathilde lui apporta mal aventure et Bréal eu dangier de la malheureuse (4). Ce que d’en parler m’est dur et point savourant (5) et je fais doute, Père bien aimé, que vous y étiez à son dernier souffle de vie. Elle était plus que bleciée, elle était mahaignée, navrée, de pitoyable allure (6). À grande douleur elle du attendre sa laide mort. Elle avait un œil vitreux, l’autre ayant été extrait, il lui manquait aussi tous ses doigts et beaucoup de sa peau. Elle ne pouvait plus se tenir, alors on la traînait, les genoux à terre, les bras attachés haut, la boue infectant plus encore ses meurtrissures.

Comme pour Gertrude, on demanda aux maléfiques d’expier leurs fautes, mais on leur avait fait grâce du passage à l’échelle de justice. Mis à part pour Mathilde. J’eus peur de ne pas avoir courage entier devant cette vision. Il était impossible pour elle de se repentir puisqu’aucun son ne pouvait plus sortir de sa bouche, elle n’avait plus de lèvres, de langue, ni même d’esprit. Mathilde était déjà à mis chemin vers l’autre monde. Le bourreau avait pris grand soin à ce qu’elle ne trépasse pas avant l’accomplissement de la sentence, mais la pauvre fille n’états qu'une douleur que son âme ne ressentait plus.

C’était une échelle de meunier, pourrie et usée par le temps. Le bois était plénié (7) d’ébréchures et glissant. La suppliciée n’avait point de force pour s’y hausser, alors on passa la corde qui reliait ses poignées par-dessus l'échelon du haut et l’on tira sans ménagement. Le visage de la malheureuse cogna sur les bouts de bois déjà gorgés de sang, ses genoux désarticulés en firent autant et son corps fut monté vitement et sans précaution. Le dernier barreau vermoulu céda sous le poids de la condamnée. Aucun cri ni réaction de Mathilde, si bien que l’exécuteur des hautes œuvres, ayant pris conscience que la mort la pénétrait, dû s’assurer qu’elle resterait encore en vie pour affronter la damnation de son âme.

Le saint officier (8) attendit que la suppliciée se repente, mais surtout espéra l’ordre du bourreau. Il finit par prononcer la sentence en tout point comme le dictait le Malleus Maleficarum.

L’odeur mon Dieu, avant même que les bûchers ne furent allumés était insoutenable. Ces femmes sentaient l’urine, les excréments, le fer et déjà la mort. Les douleurs que l'exécuteur des hautes œuvres dispense sont si atroces que nul ne peut se retenir bien longtemps. Quant à celui qui fit acte de défiance envers Vous, Dieu Souverain, en s'ôtant la vie, son corps se décomposait tant on avait tardé à savoir quoi faire de lui.

Puis au travers des nuages, apparu le soleil, et l’inquisiteur, homme très bien choisi et éprouvé, vit là un signe du Divin, son office vous servait Seigneur, et il en fut ainsi dans l’esprit du peuple venu assister à votre équité.

Les brasiers de justice furent allumés et celui de Mathilde en dernier. On avait entouré de pierre le mât chargé de la soutenir, et le feu se propagea doucement. Bréhal dut se souvenir du supplice de Jeanne d’Arc, ce doit être décrit dans quelques manuels de son ordre. C’est à croire que la destinée lui avait offert sa martyre tout à lui, celle dont il aurait pris tous les droits de souffrance. La combustion de la paille advint sous ses pieds boueux de façon très disparate, la chaleur était vive, mais la pauvre femme ne s’embrassait pas. Le saint officier lui infligeait ainsi une interminable agonie. Il la contemplait, un sourire délicat s'annonçait au coin de sa lippe qui la rendait saillante, le reflet des flammes dans ses yeux trahissait son regard de sang, il avait le visage du diable.

Des cris abominables déchiraient le ciel, certaines se sont tues rapidement, mais d’autres ont eu la malchance de devoir souffrir encore un long temps avant que ne s'envole leur âme.

Bréhal me fixa et l’odeur finit par l’indisposer également. Il sortit une petite fiole dont il rependit un liquide parfumé à la commissure de son nez. Je concentrais mon regard sur l’embrasement des chafauds et j’eus l’impression de danser avec le diable. L’enfer doit certainement s’apparenter à cela. La chaleur était devenue insoutenable, mes yeux me brûlaient, ils étaient extrêmement secs. Je souhaitais souffrir avec ses pauvres femmes afin de ne point oublier, que cet instant s’inscrive dans ma chair comme celui où je me suis rendu fou de douleur par faute de n’avoir rien entrepris pour les sauver. Puis vint des autans, je pense que c’est à ce moment que vous m’avez parlé mon Dieu. Les brasiers prirent en puissance et celui de Mathilde également. Sans doute aviez-vous fini par avoir pitié d’elle Seigneur ? Les corps partirent en un flambeau vigoureux. Les cris s’étaient évanouis dans le vent laissant place au son violent et fort d’une fournaise maintenant déchaînée. À cet instant, j’entendis rire, dans les flammes, Lucifer.

Bréhal s’éclipsa et je ne le revis plus.

Je quittais les lieux également et dès mon retour au château, je fis jeter mes habits et soigner mes yeux, il me semble que plus jamais de larmes ne pourront y naître. L’enfer maintenant m’effraie, car je l’ai ressenti, mon corps en est à jamais imprégné et j’en resterai immolé jusqu'au crépuscule de ma vie. L’odeur de soufre, je l’ai sentie également, c’est celui de la souffrance.

Dieu vous ne m’avez point entendu et c’est le diable qui m’a parlé, il s’est moqué de moi et de ma dévotion.

En mon âme je lutte aujourd’hui contre ces visions, ces odeurs et ces sensations, retrouverai-je un jour la paix ?

Seigneur Dieu, comment puis-je espérer me rapprocher de vous, de quelles égales horreurs sera fait demain ? Ne me laissez pas emporter par la tristitia (profondeur du désespoir). Tout cela n’est que folie. Cet été froid et pluvieux si alanguissant ne présage pas d'un hiver quiet (9). Par la toute-puissance Divine, et par le Fils, ces événements sont tant pétrifiants. Que serait advenu d'Alayone entre les mains de ce Bréhal ? Ce hui, plus que tout autre, je mesure le grand dangié qui pèse sur elle. Serait-ce vraiment le temps de l’apocalypse, celui que Saint Jean nous a décrit, exposé sur les tentures du Duc d’Anjou (10), après la peste, la famine et la guerre, voici l’heure du chaos ?

Dieu le père et par le fils et le Saint-Esprit, gardez-moi de ne pas sombrer dans la folie.

Amen

X

(1) - chanter l’effraie : le chant de l’effraie signifie la mort

(2) - ouaille : brebis

(3) - peaussier : marchand de peau

(4) - eu dangier de la malheureuse : lui imposa sa volonté

(5) - point savourant : désagréable

(6) - bleciée, elle était mahaignée, navrée, de pitoyable allure : blessé, mutilée, estropiée

(7) - plénié : plein

(8) - saint officier : l’inquisiteur

(9) - quiet : en toute quiétude

(10) - les tentures du Duc d’Anjou : Nicolas Bataille, tisserand, acheva en 1380 sept panneaux de tapisserie illustrant les textes de l’apocalypse, ils sont aujourd'hui exposés dans le château d'Anger.

Le malleus tome 2 tous les visages du diable suite des sorcieres de sarry

Merci à Ludo Nature et Vie pour m'avoir amicalement offert la photographie de couverture

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