Le Malleus... Episode 9 - Fauconnerie

Puisque le premier tome du Malleus - "Le Malleus - Les sorcières de Sarry" a été écrit pour "Écrivons un livre", il me semblait normal qu'il en soit de même pour le second tome "Le Malleus - Tous les visages du diable".

Vous allez donc, comme pour la première partie du roman, découvrir en exclusivité la suite des aventures d'Alayone. Et je sais qu'elle vous a beaucoup manqué.

Je vous invite donc a vous plonger de nouveau dans cette fin du 15e siècle où la chasse aux sorcières est devenue le divertissement de prédilection d'inquisiteurs peu scrupuleux.

Episode 9 le malleus tome 2 tous les visages du diable

episode 9

 

 

19 juin 1488 - Journal d’Alayone

Le Sieur Jean de Chabannes revint chaque jour comme il en avait fait serment. Le temps n’était guère généreux, une pluie glaçante persistait à nous geler les os et nous garder dans la mélancolie. Nous hésitions à faire du feu dans la cheminée afin de ne point nous faire prendre et j’avais à toute heure, les mains et les pieds froids. Il n’y avait point de clarté, sauf quand le ciel se fendait. Écrire m’était donc fort déplaisant, mais je le faisais de roide guise (1). Voilà plus d’un mois que nous étions à demeure dans la cabane de la forêt d’Ermenonville sous des flots diluviens. Les sous-bois étaient détrempés et squalides (2) ce qui ne convenait pas aux déplacements en charrette, à notre grande satisfaction. Ainsi point de manant, de bandits ou d’officiers venant troubler notre quiétude. Ces terres appartenant de surcroît au chef de l’ost que l’on appelait « les Écorcheurs », aucune âme n’osait s’y embuschier (3).

Mais ce huit, le fond de l’air était plus indulgent, il faisait moins froid et les cieux étaient clairs. Aussi, notre hôte vint avec en son poing un magnifique rapace, il prévoyait donc de courir le gibier.

– Puisque je suis là pour un moment et que le temps se prête au beau, autant donner son reste à quelques belles venaisons.

– Quel est ce busard Messire ?

– Ce grasset (4) d’oiselet n’est pas un busard, mais est un épervier jeune damoiselle, je l’élève dans ma basse volerie. Il est en âge que ce béjaune (5) me soit profiteux (6).

– N’a-t-il point de chaperon ? J’ai lu dans un ouvrage qu’il fallait aveugler les oiseaux de proie afin qu’ils demeurent calmes et point ne soient perturbés par leur entourage.

– Ci-fait, Damoiselle, voici encore un témoignage de vos clartés, cependant uniquement les faucons et les gerfauts en portent, lui n’a eu son capuchon qu’en période de dressage et aujourd’hui, il doit me montrer qu’il est fin limier.

– Comme il me serait agréable d’en affaiter (7) un !

– Ceci n’est point concevable et je pourrais vous faire pendre pour cela. Seuls les seigneurs ont le droit de posséder des fauconneries et vous ne pouvez chasser sur nos terres.

– Billevesées que tout cela, c’est vous qui nous apportez déjà le manger et le boire !

– Tâche dont je ne me suis encore acquittée ce hui, dit-il en retournant vers sa monture. Vous avez viande et draps (8), vous pouvez maintenant vous vêtir convenablement et laisser cet accoutrement immoral en habit masculin. Je vous prête également de nouveau encre et papier, et ce petit présent, preuve de ma considération à votre égard.

Il me tendit des plumes d’oie et un magnifique encrier sculpté dans de la corne.

 – Comme vous me l’avez conjuré, car je gage que vous tiendrez parole et que le manuscrit soit ainsi retranscrit de belle manière. Voyez comme vous avez mieux à faire qu’à giboyer (9) !

Je m’ébaudis (10) en lui criant mille mercis, ce geste élégant m’émut profondément. Mais je n’oubliais pas mon désir de donner son reste à quelques menues bestioles de ces bois.

– Je ne baillerai pas le lièvre par les oreilles (11), ce qui est dit sera tenu, mais je m’étais bien habituée aux hauts-de-chausse et pour la chasse, c’eut été plus pratique... Je prononçais cette dernière phrase d’un ton enjôleur en le fixant d’un regard pétillent espérant rallier le Sieur à ma cause.

– Je pense que vous êtes assurément une sorcière Alayone... N’usez plus de quelque charme ou autre maléfique recette sur moi. En ce qui concerne la fauconnerie, je concède à vous instruire, mais point n’aurez-vous votre volatile. J’aime les éperviers, car ce sont des oiseaux de bas vol, ils reviennent à la main et n’échinent que du comestible, avec un peu de chance nous aurons de la caille au dîner. Regarder Alayone comment il convient de procéder.

Puis il fit un brusque mouvement de l’avant-bras et l’oiseau de proie tourna haut dans le ciel. Il rentra avec une caille comme l’avait prédit notre bienfaiteur. Jean de Chabanne prit un coutelas (12), ouvrit le ventre du gibier puis offrit le foie et le cœur au chasseur.

–  Il fait gorge chaude : c’est sa récompense.

Voici que c’est une fois de plus la nouvelle lune et depuis notre rencontre, le seigneur de ces lieux nous visite coutumièrement. Il se montre délicat, courtois et gent homme. Il est coutumément (13) d’humeur sombre et mélancolique, mais la nature le ragaillardit au fil de la journée. Il me conta avoir vécu des années à la cour, son père l’ayant promis au roi. Il fut séparé tôt de sa mère, à l’âge de trois ans, et fut mis au service de la chambre du roi Louis XI et à sa mort, il reprit la tâche de chambellan auprès de notre actuel souverain.

Le nécessaire d’écriture qu’il m’apporta est de toute splendeur. Les plumes sont taillées avec finesse et donnent aisance à la main. L’encrier est un tel joyau que je me surprends à y tremper ma pointe chaque fois avec allégresse et élégance. Mais j’avoue que la fauconnerie me passionne tout autant.

X

24 juillet 1488 - Journal d’Alayone

Il semble que Sieur de Chabannes prenne un considérable plaisir à me regarder écrire, mais m’enseigner les rudiments de la fauconnerie lorsque le temps le permet lui procure encore plus d’égaiement. Mais cette pluie qui n’a de cesse que de s’abattre sur nous comme s’il s’agissait d’un châtiment nous laisse peu le loisir de nous exercer à cette pratique. Les caprices du ciel ne présagent rien de salutaire pour l’hiver à venir et je crains pour la naissance de mon enfant. Parfois, j’aspire à prier Dieu afin qu’il me garde une meilleure santé que les précédents temps froids, mais je n’y consens point encore. Alors, je demande à Amaury de le faire pour moi.

– Alayone, mon enfant, point ne suis-je homme d’Église, je ne puis implorer notre Seigneur pour toi.

– Et pourquoi non ? Où est-il écrit dans le livre saint que nous devrions passer par un homme de foi ?

– L’as tu lus ? As-tu lu la bible en son entier ?

– Par maintes reprises. Il se trouvait dans la bibliothèque de l’évêque une bible anglicane très ancienne, un certain John Wyclif y avait annoté moult éléments, mais surtout il faisait grief à l’Église de ne pas poser la parole de Dieu dans les mains des fidèles pour raison donnée de ne pas les dévier des usages dans l’interprétation des Saintes Écritures. Par cette conviction, il fit retranscrire les deux testaments en langue anglicane pour iceux qui ne connaissent pas le latin. Il proférait aussi que les messes en latin ne pouvaient rien apporter aux fidèles puisqu’ils n’y entendaient rien.

– Tu comprends la langue des Anglais ?

– Ci-fait mon père, tout comme celle des Bretons.

– Alayone, chaque jour que Dieu fait, je le remercie de t’avoir voulue si intelligente, mais chaque jour que Dieu fait également, je l’implore de veiller sur toi, car ta hardiesse te perdra. En ces temps sombres c’est grand dangier (14) pour toi que de connaître tant de choses, mais surtout de raisonner comme tu conjectures. Et maintenant, la fauconnerie... Aussi mon enfant, je n’ai pas attendu que tu me le demandes pour prier pour toi tant j’ai peur pour ton devenir.

Et demander grâce à Dieu apparaît effectivement nécessité, car Jean de Chabannes a été porteur de bien mauvaises nouvelles qui nous ont tous deux laissés fort marris (15).

–  L’inquisiteur qui vous jugea, Pierre Bréhal, sévit sur Reims. De ce que j’en sais, il a la rancune tenace et il vous cherche ardemment. Il a fait condamner par le feu neuf femmes et un mort à Sarry pour faire foi à votre évêque de ce qu’il en coûte de ne point agir en sa faveur.

– Un mort ?

– Un trépassé de son propre chef paraît-il.

– Mais pourquoi brûler une dépouille ?

– La rumeur affirme qu’il a été ensorcelé par sa bonne femme afin qu’il se donne la mort, icelle vouée à la damnation et embrasée pour hérésie. Il ne pouvait être mis en terre consacrée, car c’est un acte de défiance envers notre Seigneur Dieu. Maintenant, puisqu’il a été enchanté, il aurait dû être innocenté de toute tentation. Mais l’inquisiteur ne voulait pas s’encombrer de ce corps impur alors la dépouille fut abandonnée au chafaud. De par les ouï-dire, l’odeur était abominable. Rien ne semble arrêter la démence de ce suppôt du diable. J’ai fait veiller sur l’abbaye de Fontaine Chaalis où vous avez été soignée, il apparaîtrait que quelques indiscrets aient posé moult de questions à l’abbesse à votre sujet.

– Il me faut finir prestement et partir.

– Vous avez été sous la garde d’un compagnon de mon père. Il n’a certes pas un illustre nom, mais c’est de son fait si le Conte prit la résolution à quitter les Écorcheurs. Ne vous souciez pas de votre sécurité, je gage de vous conserver la vie dans d’honnêtes conditions. Mais l’hiver s’annonce âpre et je ne puis vous garder en ce lieu encore bien longtemps. Je forme donc le dessein de vous loger au château. Je prépare discrètement votre venue, dans votre état, ce n’est point chose aisée, mais hâtez-vous de finir la retranscription du manuscrit afin que je puisse prestement le porter à la connaissance de mon père. Lecture faite, il ne fait aucun doute qu’il vous accueillera avec bonté et bienveillance.

X

 

(1) roide guise : du mieux possible

(2) squalides : sale, malpropres

(3) embuschier : pénétrer dans les bois

(4) grasset : grassouillet

(5) béjaune : petit oiseau, sot

(6) profiteux : profitable

(7) affaiter : dresser

(8) viande et draps : nourris et habillés

(9) giboyer : chasser

(10) ébaudis : mettre dans une joie bruyante et agitée

(11) Je ne baillerai pas le lièvre par les oreilles : faire de fausses promesses

(12) coutelas : épée courte et large à un seul tranchant

(13) coutumément : comme toujours

(14) dangier : danger

(15)  marris : contrariés

John Wyclif (1320 - 1384) était docteur en théologie à Oxford, il souhaitait que la Bible soit immédiatement compréhensible par les fidèles car elle doit être leur seul guide et va donc à l’encontre des préceptes de l’Eglise qu’il pense corrompue par la richesse. En ces termes, Wyclif annonce directement la Réforme anglicane, prônant l’utilisation de traductions anglaises de la Bible.

Le malleus tome 2 tous les visages du diable suite des sorcieres de sarry

Merci à Ludo Nature et Vie pour m'avoir amicalement offert la photographie de couverture

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Commentaires (1)

misslou
  • 1. misslou | 30/08/2019
On dirait bien que l'auteure nous "souffle le froid et le chaud "! : un épisode 8 avec, à nouveau, de sombres récits de bûchers et leur odeur de mort et puis, ici un épisode d'aimables conversations entre Alayone et son protecteur du moment.
L'histoire d'Alayone avance ainsi doucement et tout semble pour l'instant bien s'arranger pour la prochaine naissance de son enfant... mais Bréhal n'est jamais très loin...

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