Une aventure de Louise d'Escogriffe - ch 9

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Résumé du chapitre précédent

Théophile fouine à la gazette et constate des résultats étranges en trot attelé malgré des cotes improbables. Il envisage aussi d'obtenir des informations grâce à la filature du Rapace. Le Rapace craint la colère de palatino, car il doit encore éliminer JR et un homme de Barentin...

Antoine dubreuil se remémore un certain "JR" qui se faisait appeler Justin, un joueur et spéculateur. Il pense savoir ou le retrouver, du côté des champs de courses, notamment du côté de Compiègne.

Lucien fait une visite à la loge d'Hortense et donne des informations sur le concours de danse.Theophile apprend que Louise n'a pas de cavalier et il se porte volontaire, puis l'invite à venir danser chez lui.Il dispose d'un gramophone ainsi que de quelques disques de Johann Strauss et de Tchaïkovski…

Louise prévoit un voyage à Barentin, en cachette...

Chapitre 9

La brume matinale s’effilochait. Sous l’effet du claquement régulier des rails et de la vue sur la surface scintillante de l’Oise, Antoine Dubreuil glissait doucement vers la somnolence. Il avait pris le train mis en place par la Compagnie des Chemins de Fer du Nord pour transporter les parieurs parisiens à l’hippodrome de Compiègne.

La période se révélait florissante pour le Société des Courses, et pourtant, ce n’était pas le divertissement qui incitait l’homme inconsolable vers les tribunes, mais plutôt la détermination à expliquer le décès de son épouse. Prêt à se défendre si nécessaire, Monsieur Dubreuil avait acheté un revolver Lefaucheux modèle 1854 à un armurier discret.

Soigneusement enroulé dans un tissu, l’objet plombait autant le veston que la conscience de son porteur. Mais au fond, l’avenir ne le tourmentait plus, car il désirait rejoindre celle qui reposait au milieu du cimetière ombragé du Père Lachaise. La vie sans elle égrenait des jours insipides, hormis quand il parvenait à sentir sa présence féminine fantomatique. Il lui murmurait parfois.

Le regard occupé à suivre les berges de la rivière, Antoine Dubreuil laissa aller son esprit vers une simple rêverie, à peine guidée par le fil ténu de l’instant présent. De façon diffuse, des bribes de souvenirs superposés en filigrane floutaient le paysage verdoyant. De son corps détendu ne bougeait plus que les yeux mi-clos.

Selon un plan patiemment élaboré, il prévoyait une reconnaissance de Compiègne, depuis la gare jusqu’aux alentours du champ de courses, sans oublier le parc du château très propice à une rencontre loin des oreilles indiscrètes. Avec un peu de chance, ce « JR » qui se faisait appeler Justin fournirait une explication et livrerait le coupable.

***

Sagement installé dans son fauteuil préféré, Théophile Lebrun relisait avec délectation un passage du roman où Anna Karénine était tiraillée par des sentiments inconciliables. Absorbé par la romance, le commissaire s’identifiait insidieusement au personnage du mari trompé, respectueux des devoirs et des convenances. Sans y prendre garde, il se prenait au jeu de cet amour impossible.

Le bruit du téléphone le fit légèrement sursauter. Le premier réflexe fut de penser au rendez-vous du soir même avec Louise pour quelques pas de valse. Avant même de décrocher il se douta d’un motif plus sérieux. L’intuition incomparable du fin limier ne l’induisit pas en erreur, l’appel provenait du quarter général des Brigades du Tigre :

- Allo !

- Bonjour, pourrais-je parler au commissaire Lebrun s’il vous plait ?

- C’est moi-même, de la part de qui ?

- Valentin Sébille. Nous avons repéré Le Rapace en train de prendre le train pour Compiègne il y a une heure.

- Quand part le prochain de la gare ?

- Cet après-midi mais on ne peut attendre. Nous allons intervenir en voiture et tenter de le pincer, si possible avec Palatino. Voulez-vous venir avec nous ?

- Oui bien sûr, où souhaitez-vous que l’on se retrouve ?

- Rendez-vous dans quinze minutes à la station Hôtel de Ville. Vous reconnaîtrez la Panhard et Levassor avec laquelle nous sommes allés à Nogent-sur-Marne.

- Parfait, j’y serai !

Théophile se prépara en toute hâte afin de ne pas retarder l’expédition policière. Dans son empressement, l’idée d’emporter son arme n’effleura même pas son sixième sens.

***

Dans la loge de concierge du 18, rue Croix des Petits Champs, Hortense Louvier guettait avec un brin d’impatience le retour de sa cousine. Depuis l’arrivée de Louise, la vie monotone s’était transformée en une sorte d’aventure composée de petits épisodes imprévisibles.

Édouard ne se posait pas tant de question, très occupé à dormir sur le lit, le nez caché sous une patte préalablement toilettée. Quelques tics furtifs agitaient ses vibrisses et faisaient trembler ses oreilles. Sa maîtresse l’imaginait plongé dans un rêve où il apportait une souris à la minette noire qui lui plaisait tant.

Au même instant du côté de la cathédrale Notre Dame de Paris, Lucien offrait quelques croûtes de Comté au rat blanc de la bougresse âgée aux talents de voyance. Celle-ci demanda un objet à Louise afin de lui prédire quelques événements à venir. Le gamin prit soin de rester immobile pour se faire oublier.

La jeune femme tendit une boucle d’oreille à l’extralucide qui commença par observer le bijou, tandis que le rongeur posé sur son épaule grignotait avec entrain le morceau de fromage. Puis la vieille ajouta dans sa main cinq bouts de bois, un dé et trois brechets de poulet avant de jeter le tout sur la couverture râpée.

La prophétesse se pencha sur le bazar étalé avec un intérêt manifeste. Elle prit le temps de déchiffrer le message ésotérique en émettant un léger râle grinçant. Son animal de compagnie interrompit la collation et se dressa sur les postérieurs, comme pour anticiper un danger. Lucien prêta l’oreille lorsque la vieille femme entama les révélations :

- Il va y avoir des changements dans votre vie...

- Dans quel domaine ?

- Un peu tous… plutôt des bonnes surprises.

- Vous n’avez rien de plus précis ?

- Si, hélas ! Quelqu’un de votre entourage est en danger, il va y avoir des échanges de coups de feu, un homme sera mortellement touché.

- Oh non ! Pouvez-vous savoir si c’est un policier ?

- Pour décrire les personnes, il me faudrait un objet de l’endroit où se déroule la fusillade. Votre boucle d’oreille n’est que le témoin de votre existence, et elle vibre d’une belle énergie positive. Vous pouvez la reprendre, je n’en ai plus besoin.

- Et bien, merci à vous, comment puis-je vous remercier ?

- Revenez me voir et pensez à apporter de quoi grignoter pour Filou.

- C’est promis !

Tandis que Louise et Lucien prirent le chemin du retour, le rongeur albinos planta les incisives dans le dernier morceau de Comté.

***

Entre temps, Antoine Dubreuil avait suivi le flot des parieurs dans leur traversée du pont sur l’Oise, puis la marche sur les centaines de mètres jusqu’à l’Hippodrome du Putois. À voir cette marée humaine, Il avait ressenti une ambiance de transhumance tandis que pour lui, la promenade s’apparentait à un chemin de croix.

Quelques calèches assuraient une navette pour les élégantes et les hommes inaptes à la marche, certains par dégoût de l’exercice, d’autres par handicap lié à leur âge ou à une blessure de la guerre franco-prussienne. Dans les tribunes, chapeaux et ombrelles servaient d’écran aux dards du soleil, déjà généreux pour l’heure matinale.

De loin, Monsieur Dubreuil scrutait la foule amoncelée aux guichets, afin d’y apercevoir le prétendu peintre qui avait dédicacé le tableau et envoyé l’étrange courrier. Chantage ou révélation, il fallait en avoir le cœur net. Les pulsations du veuf se mirent à grimper lorsqu’il reconnut son suspect.

Plutôt que de l’aborder trop vite, il décida d’improviser une filature, comme un vulgaire détective privé occupé à prouver un adultère. Il fit semblant de se plonger dans le programme des courses et continua d’observer le margoulin. Au moment de payer ses paris, « JR » jeta un coup d’œil de chaque côté avant de sortir un portefeuille très garni.

Sitôt eut-il réglé qu’il se faufila dans la foule comme un furet dans un buisson, au point qu’Antoine Dubreuil le perdit de vue. Il plia donc le journal et suivi le mouvement de masse en direction des gradins. Heureusement, la plupart des parieurs avaient préféré la proximité avec la piste, tandis qu’il s’installa plus haut dans le but de retrouver le prétendu peintre.

De son observatoire, Monsieur Dubreuil entama le passage en revue les hommes habillés comme cet étrange Justin dont il ne savait rien. Sans le savoir, un autre individu visait la même proie, lui aussi perché en surplomb, tel un rapace dans un nid d’aigle. La comparaison ne s’arrêtait pas là, car tous deux étaient armés d’un revolver de calibre onze millimètres.

Le départ fut donné. Vingt trotteurs s’élancèrent, tractant sulky et driver, martelant le sol au point de le faire vibrer jusqu’aux tribunes. Dès les premiers placements, les parieurs commencèrent à frémir, les uns pour la bonne option de victoire des chevaux portant leur mise, d’autres dans l’espoir d’un sprint spectaculaire.

Oubliant temporairement sa traque, Antoine Dubreuil ne put s’empêcher d’admirer la course des élégants trotteurs. Certains restaient dans le sillage des premiers, alors que les retardataires semblaient peiner à conserver le contact. Dans le public, les plus extravertis lancèrent des encouragements pour conjurer l’injustice d’une perte d’argent.

Dans l’ultime ligne droite, un des chevaux de la tête de course se mit au galop. Cette erreur le disqualifia. Son driver le fit s’écarter pour ne pas gêner les autres concurrents. À cet instant, un trotteur porta son attaque et vint même supplanter tous ses rivaux sur la ligne d’arrivée devant un public aussi admirateur que médusé.

Monsieur Dubreuil vit alors « JR » se frayer un passage dans la foule, comme pour aller encaisser un gain qui lui était promis d’avance. Dans un même élan, les deux hommes armés suivirent le mouvement…

***

L’odeur de pain perdu embaumait la loge jusqu’aux narines d’Édouard, très décidé à partager avec Lucien. Hélas, Hortense avait défendu de nourrir le chat qu’elle trouvait un peu trop bedonnant. Pour une fois, le gamin fut très obéissant, car la gourmandise l’incitait à l’égoïsme. Louise quant à elle, résumait la visite de la voyante :

- D’après elle, je devrais avoir de bonnes surprises dans plusieurs domaines, mais elle ne m’a donné aucun détail !

- C’est une excellente nouvelle, car je ne connais guère que trois sujets d’intérêt pour les extralucides : la santé, l’argent et… l’amour !!

Lucien leva le nez de son assiette, Édouard en profita pour sauter sur ses genoux et avancer la truffe au-dessus de la table. Louise ouvrit un peu la mâchoire en réalisant a posteriori sa chance, si la prédiction venait à se réaliser.

- Alors, ça, je n’y avais pas pensé. Surtout que plusieurs, c’est au moins deux.

- Heureusement que je suis là pour t’aider à ouvrir les yeux. Tu es en pleine forme, employée à la Gazette de France, modèle pour un peintre, engagée dans un concours de valse avec un cavalier charmant et courtois, et tu t’inquiètes…

- Oui, je ne t’ai pas dit le principal : Théophile est probablement en danger ! La diseuse de bonne aventure a parlé d’une fusillade dans laquelle un proche est impliqué. Elle a même annoncé une victime !

Un bout de la tartine de Lucien tomba dans son assiette. Le chat posa prestement deux pattes sur la table. Il mordit dans le pain enrobé de lait et d’œuf, sauta au sol et courut dans un recoin de la pièce dévorer sa prise. Quand il releva la tête, il fut surpris de ne pas se faire réprimander.

- Mon dieu ! Pourvu que la voyante se soit trompée… Enfin je veux dire, pour le commissaire Lebrun, pas pour les bonnes surprises.

- En tout cas, il ne devrait pas risquer pas grand-chose aujourd’hui, nous avons rendez-vous ce soir pour une répétition de valse.

- Voilà ! Tu vas pouvoir le mettre en garde. Qui d’autre de ton entourage peut se retrouver impliqué dans un échange de tirs ?

- Je n’en ai aucune idée, elle a juste dit « un homme », donc nous sommes en sécurité toutes les deux, Lucien aussi… et même Édouard !

- Oui, dans la pièce, c’est le pain perdu qui est le plus en danger. Tu devrais en reprendre avant que ce goinfre de chat ne remonte sur la table.

Le félin sembla comprendre l’indulgence de sa maîtresse et s’approcha de la chaise de Louise dans l’espoir d’intercepter une grosse miette.

***

La Panhard et Levassor fut garée en toute hâte à l’ombre d’un tilleul. Sous le capot, le bloc moteur émit quelques tintements de dilatation, l’échappement aussi. Valentin Sébille et Théophile Lebrun descendirent du bolide et se dirigèrent vers l’hippodrome avec un brigadier, tandis que le chauffeur resta auprès du véhicule.

En leur absence, la situation avait pris une tournure de règlement de comptes. Le fameux « JR » s’était rendu au guichet afin de retirer son gain, sans remarquer les deux hommes à ses trousses. Puis il s’était rendu discrètement du côté des paddocks avant d’aller vers les écuries.

À distance raisonnable, Antoine Dubreuil l’avait suivi en longeant une rangée de grands lauriers palmes, tandis qu’Alphone Carmet, dit « Le Rapace », avait contourné par le côté externe de la haie. Lui seul avait remarqué la filature du brigand par une personne inexpérimentée, selon l’évidence.

Bien à l’écart des éventuels observateurs, « JR » avait rejoint l’entraîneur du cheval victorieux. Tous deux discutèrent comme des complices d’une arnaque bien rôdée, puis le truand ouvrit son portefeuille pour en sortir quelques billets et les donner au coach du trotteur. À peine la transaction effectuée, ils se serrèrent la main et chacun tourna les talons.

C’est le moment qu’Antoine Dubreuil choisit pour s’adresser à « JR », manifestement pris en faute et peu enclin à traîner dans les parages. Malgré l’insistance, le margoulin repris sa marche en ignorant les menaces du brave homme. Posté de l’autre côté de la haie, Alphonse Carmet empoigna son revolver et recula le chien lentement pour éviter le bruit du déclic.

À bout d’argument, Monsieur Dubreuil saisit son arme et menaça « JR » de lui tirer dessus s’il ne lui donnait pas d’explication sur le meurtre de son épouse. Le visage devenu blême devant pareille détermination, le truand promit de tout raconter, à condition de ne plus être face au canon de gros calibre. Tous deux restèrent immobiles durant quelques secondes.

Alphonse Carmet profita de l’aubaine et tira sur « JR ». La détonation crispa Monsieur Dubreuil, à tel point qu’il appuya sur la détente presque simultanément. Aussi abasourdi que pantois, il croisa le regard déjà éteint de sa victime avant de le voir s’écrouler. Il laissa le revolver tomber et se précipita constater la gravité de la blessure. « JR » était mort.

Alertés par le coup de feu, Valentin Sébille et Théophile Lebrun arrivèrent en courant, suivis par le brigadier. À première vue, l’évidence s’imposa aux policiers : tout laissait penser à une vengeance par le mari de Madame Dubreuil. En retournant le cadavre, le commissaire remarqua immédiatement les deux impacts de balles, l’un en plein torse, l’autre dans la cuisse.

Sans demander leur reste, l’entraîneur avait disparu des alentours, ainsi qu’Alphonse Carmet, déjà en direction de la gare, non pour attendre le train, mais plutôt sauter dans le premier taxi qui allait le ramener à Paris. Cette élimination de « JR » arrangeait ses affaires. Il ne lui restait plus qu’à finir la sale besogne du côté de Barentin.

***

Quelques heures plus tard, Louise songeait à la préparation du voyage dans sa ville natale, tandis qu’elle se rendait chez Théophile Lebrun. Ses pensées se mêlaient de façon confuse, comme partagées entre le plaisir et la crainte de se rapprocher de cet homme. Afin de ne pas la laisser circuler seule, Lucien avait insisté pour l’accompagner.

La jeune femme sentit ses pulsations accélérer lorsqu’elle actionna le heurtoir contre la porte massive de l’entrée. Une domestique souriante et bien en chair vint leur ouvrir et les conduire dans le séjour qui sentait bon la cire et le cuir. Lucien s’approcha presque timidement de la bibliothèque garnie d’ouvrages aux superbes reliures.

Sans le tic-tac de l’horloge de l’entrée et quelques bibelots probablement rapportés de voyages, l’endroit leur eût paru professionnel comme un cabinet médical ou une étude de notaire. Louise découvrait l’aménagement de la pièce en pivotant lentement par des petits pas sur parquet de chêne, dont les craquements semblaient raffinés.

Les pas de Théophile Lebrun précédèrent de peu le son de sa voix à la tonalité digne d’un homme protecteur :

- Bonsoir Louise, bonsoir Lucien, avez-vous passé une bonne journée ?

- À vrai dire, j’ai pensé à notre répétition tout l’après-midi. Et vous ?

- Une enquête a nécessité mon intervention, je ne peux rien vous révéler pour l’instant mais nous aurons sûrement l’occasion de discuter bientôt de l’affaire Dubreuil. Pour l’instant, je vous propose de choisir entre Johann Strauss et Tchaïkovski…

- Si j’osais, je vous demanderais de nous faire écouter « Le Beau Danube Bleu » que j’apprécie tout particulièrement.

- Voilà un vœu facile à réaliser…

Théophile Lebrun saisit alors le disque et le posa sur le gramophone. Il donna quelques tours de manivelle et posa délicatement la tête de lecture sur le microsillon. L’air de valse commença d’emplir la pièce, tandis que l’homme s’approcha de la jeune femme pour l’inviter à danser…

***

 

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