Dans le vieux grenier nous avons trouvé la pauvre Berthe

Nous avons trouvé dans le grenier l'histoire de la pauvre Berthe Frémicourt. Histoire très émouvante.

 

S henry berthoud

Berthe Frémicourt

En épousant le docteur Maurice Frémicourt, maintenant ministre, Mme Berthe Nalhermick avait cru s'unir à un homme qui l'aimait tendrement. Elle ne tarda point bientôt à s'apercevoir que son mari, en formant cette union, n'avait été préoccupé que de la grande fortune de la riche veuve à laquelle il donnait sa main. Une si cruelle déception causa d'abord un profond désespoir à la pauvre femme ;  mais la maternité vint bientôt la consoler ; elle oublia les torts et l'indifférence de son mari ; elle aima de toute son âme le fils qui lui était né. Bientôt une nouvelle épreuve ajouta encore à l'amour de la jeune femme pour son enfant : une maladie mortelle vint le menacer, et tint la pauvre mère dans un doute affreux durant près d'un mois. Grâce à Dieu, une convalescence heureuse vint mettre un terme à de si terribles angoisses ; le petit Maurice entra en pleine voie de guérison.

Le bonheur causé à Mme Frémicourt par la guérison de son fils ne laissa plus désormais de place dans son cœur à d'autres sentiments. Elle n'avait d'autre passé que l'atroce souvenir de la maladie de Maurice, d'autre présent que la joie inépuisable de le voir joyeux et d'une santé robuste, d'autre avenir que la crainte de voir celle santé s'altérer. La conserver intacte, trembler et s'alarmer au moindre symptôme d'indisposition qu'éprouvait l'enfant, telle était désormais, l'existence de Berthe. Ses plus grands et ses plus amers ; désespoirs d'autrefois lui semblaient maintenant, auprès ; de cette incessante sollicitude, des bagatelles sans importance et indignes d'intérêt. Elle acceptair tout le reste, pourvu qu'elle n'eût point à craindre pour le petit Maurice. Quand elle écrivait à l'une de ses amies, Mme de Matlhioesen, ses lettres n'étaient pleines que de détails sur l'enfant. Sortait-elle, c'était pour lui ; rentrait-elle, c'était encore pour lui. L'emploi de ses journées, les moindres de ses actions comme les plus importantes, avaient le même but : c'était une sainte et ardente idée fixe qui la rendait indifférente à tout le reste.

Tandis que sa femme se trouvait plus heureuse qu'elle ; ne l'avait jamais été, car elle vivait au milieu des émotions ; d'une passion immense, M. Frémicourt subissait de graves inquiétudes sur sa position politique, et luttait presque avec désavantage contre ses adversaires.

En face de son pouvoir qui s'écroulait, Maurice éprouvait un désespoir aussi cruel peut-être que celui qui pressait naguère Berthe près de son fils agonisant. Les nuits restaient pour lui sans repos et sans sommeil ; les jours abondaient en déceptions, en défaites, en tortures. Il était devenu triste, sombre et brusque. Son humeur prenait un caractère de dureté qu'elle n'avait jamais eu ; ses subordonnés ne l'abordaient qu'avec crainte, et le quittaient presque toujours froissés impitoyablement. H semblait avoir perdu l'empire qu'il possédait avec tant de force sur lui-même, et se laissait aller à des inégalités d'humeur qui dégénéraient souvent en violences. Pour les moindres résistances, il s'emportait sans dignité comme sans retenue, toujours dévoré par une fièvre inquiète, il ne pouvait rester en place ; la même agitation se remarquait dans ses idées, interrompues et pleines de soubresauts. Berthe, au milieu de ses extases et de ses tourments maternels, ne songeait Point à soupçonner les souffrances de son mari. Habituée à ne jamais prendre sa part des commotions qu'il recevait des affaires, elle regardait la vie politique comme entièrement en dehors de la sphère des idées d'une femme, et ne cherchait pointa le consoler des inquiétudes contre lesquelles elle ne pouvait rien, qu'elle ne comprenait même pas, et dont elle ignorait par conséquent la gravité.

Sur ces entrefaites arriva un anniversaire que n'avait jamais jusque-là négligé de célébrer M. Frémicourt, quelles que fussent ses préoccupations politiques : la fête de Berthe.

Dès le matin un présent fut envoyé à Berthe, c'était un bouquet de camélias blancs, fleurs affectionnées par la jeune femme. On avait joint à ce bouquet, dans un cadre d'ébène richement sculpté, un tableau d'une exécution accomplie. Il représentait le château flamand dans lequel était née Mme Frémicourt. Cet admirable petit chef-d'œuvre était de Jules Dupré.

Berthe se le rappela, elle avait un soir exprimé le désir de posséder une vue des lieux auxquels se rattachaient tant de souvenirs de son enfance.

Vivement émue, elle s'empressa de courir dans le cabinet de son mari, qu'elle remercia avec affection. Il ne comprit rien à ce qu'elle lui disait. Le bouquet et le tableau ne venaient point de lui ; il avait même oublié, il le confessa, que ce fût, ce jour-là, la fête de sa femme.

Cet aveu froissa douloureusement le cœur de Berthe, et détruisit la joie que lui avait causée le mystérieux cadeau. Qui donc lui avait envoyé le tableau et les camélias ? Qui donc avait recueilli et pu se rappeler un désir qu'elle avait formé ? Qui donc avait su réaliser ce désir avec tant de succès ?

— Qui donc se trouvait chez moi, le soir où j'ai parlé de mon vieux château? Vous, M. de Vaudreuil, M. Frémicourt, George, le prince, ou vous, Marceline?... dit-elle le soir à ses amis.

Mme de Malthioesen avoua que le bouquet et le tableau venaient d'elle.

Berthe n'ajouta point un mot, ne répondit point, et demeura rêveuse et presque triste durant le reste de la soirée. Cette marque de souvenir avait jeté de l'attendrissement dans son cœur navré par la négligence de Maurice. Berthe ne put se détacher de sa pénible pensée. Son imagination, durant la nuit entière, alla du dévouement de Mme de Malthioesen à la négligence de M. Frémicourt, et la jeta dans un trouble plein de malaise et de chagrin. Hélas! le lendemain matin, à son réveil, ces idées s'enfuirent bien loin d'elle. Son fils paraissait souffrant ; elle espéra, et ce fut également l'avis du médecin, qu'un peu de diète et de repos feraient disparaître une si légère indisposition. Ses prévisions furent déçues ; loin de s'affaiblir, le caractère du mal se formula d'une manière plus inquiétante et ne tarda point à présenter vaguement, — la pauvre mère le crut du moins, — quelques-uns des symptômes de la maladie qui avait frappé le petit Maurice peu de mois auparavant. Elle confia ses craintes à son médecin qui ne les partagea point ; elle les communiqua à son mari,  qui n'y prêta qu'une médiocre attention. Tous les deux, habitués à la voir s'alarmer pour des maladies imaginaires de son fils, mirent encore sur le compte de l'exagération maternelle ces suppositions et ces terreurs. Berthe, rassurée par leur tranquillité et parleurs remontrances, chercha elle-même à reprendre de la sérénité. Cela ne lui fut point possible. Elle avait beau lutter contre elle-même, se répéter que l'avis des plus célèbres médecins de la Faculté et surtout l'opinion de son mari devaient prévaloir sur les craintes, d'une femme, les symptômes alarmants qui n'existaient, disait-on , que dans son imagination déçue, lui apparaissaient évidents et irrécusables. . .

Deux jours après, hélas ! M. Frémicourt et le médecin ne niaient plus la maladie de l'enfant, et s'effrayaient de sa gravité. Cependant ils ne désespéraient pas encore. Mais il avait déjà sauvé l'enfant d'un péril semblable, et il avait voulu qu'on employât les moyens qu'il avait déjà heureusement mis en œuvre. En effet, un mieux sensible ne tarda point à se manifester dans l'état du petit malade. ! Un malin, il tendit les bras à sa mère et souleva, pour lui, sourire, sa tète accablée et qui n'avait point quitté l'oreiller depuis une semaine.

Tandis que de graves inquiétudes pour son fils retenaient ainsi M. Frémicourt éloigné de la direction des affaires, celles-ci prenaient un caractère alarmant pour le ministre. Les Chambres avaient été dissoutes et les élections fixées à un court délai. Tous les départements prenaient part à l'agitation de Paris ; les partis étaient en présence violentes et avides d'en venir aux mains. Ce n'était, de toutes parts, que récriminations, attaques, menaces, menées et intrigues. Rassuré sur l'étal de son enfant M.Frémicourt reprit donc la direction du ministère, résolu à succomber, comme tout chef doit le faire, à la tête des siens.

Un matin, après une nuit sans sommeil, il méditait tristement sur sa position, et il en étudiait les difficultés el les périls, lorsqu'une des femmes de Berthe entra chez lui.

— Madame est très souffrante, dit-elle, et je crois devoir en prévenir monsieur; elle a passé toute la nuit au berceau de son fils ; elle s'inquiète, elle se désole. Hier, dans la soirée, elle m'a envoyé cinq à six fois m'informer si monsieur était rentré ; madame voulait le prier de se rendre chez elle. En ce moment, la fatigue extrême qui l'accable lui vaut quelques instants d'un repos agité. J'ai cru devoir prévenir monsieur de tous ces détails, car peut-être voudra-t-il profiter du sommeil de madame pour voir l'enfant, sans crainte d'inquiéter ma maîtresse. La pauvre petite créature me parait bien malade.

 — Vous avez raison et je vous remercie, Françoise, je vais passer chez ma femme ; l'enfant est-il éveillé?

— Son accablement est extrême ; mais il n'a point dormi depuis deux jours ; ses yeux sont restés constamment fermés et une faible plainte s'échappe presque toujours de ses lèvres.

M. Frémicourt se leva pour passer chez sa femme. Déjà il franchissait la porte qui conduisait aux appartenions de Berthe, lorsqu'il entendit le bruit d'une voiture qui entrait au galop dans la cour. Il s'approche de la fenêtre ; c'était une chaise de poste qui s'arrêta devant le perron. Un homme en descendit avec précipitation ; Maurice jeta une exclamation de surprise en reconnaissant M. Dubois de Bergues.

L'arrivée de M. Dubois cachait quelque chose de grave ; car ce digne provincial n'était point homme à entreprendre, sans motifs impérieux, un coûteux voyage qui le sortait, en outre, de ses habitudes bien-aimées et de sa chère ville. Le ministre cherchait encore à deviner les motifs qui amenaient le vieillard, lorsque celui-ci s'élança dans son cabinet avec une vivacité juvénile.

— Il faut que votre excellence reparte à l’instant avec moi pour Bergues, s'écria-t-il sans autre préambule. Un jour, une heure de retard peuvent tout compromettre.

 — Compromettre ? quoi donc, mon ami ?

— Votre élection, répliqua le notaire dont la réponse consterna Maurice.

Jusque-là, quelles que fussent ses craintes sur sa position politique, du moins il n'avait jamais conçu le doute que son élection pût être mise en question. II comptait que la ville de Bergues, heureuse et fière d'avoir pour représentant un ministre et un personnage politique d'une haute intelligence, le réélirait sans opposition. La nouvelle du notaire le frappait à la fois dans ses prévisions et dans son orgueil ; non qu'il redoutât encore un échec, mais seulement parce qu'on avait pensé à lui opposer un adversaire.

— Et quel candidat veut-on mettre en présence de moi ? demanda-t-il avec dédain.

— Un candidat redoutable, un homme du pays, riche, influent.

— Madame prie monsieur de passer chez elle, vint dire la femme de chambre qui déjà, tout à l'heure, était venue trouver Maurice.

— Je vais me rendre près d'elle, répondit-il. Puis se tournant avec impatience vers Dubois

— Cet homme influent et riche, c'est...?

— M. Gabriel Ilusconnelz.

— Monsieur, madame se désespère, et vous prie encore une fois de passer chez elle, répéta la femme de chambre.

— Mon est malade, dit Maurice au notaire. Je me rends près de ma femme, que celle maladie, alarme beaucoup. Quand je l'aurai rassurée, je viendrai vous reprendre, et nous partirons à l'instant pour Bergues.

Le notaire s'installa dans un fauteuil, et M. Frémicourt passa chez sa femme.

Penchée sur le berceau de son fils, elle le regardait avec désespoir ; près d'elle se tenait debout la paire consterné des deux médecins qui soignaient l'enfant. Il suffit d'un coup d'œil à Maurice pour comprendre le péril où se trouvait le petit malade.

Les médecins échangèrent avec lui un regard désolé.

— L'inflammation prend un caractère plus grave, dit l'un.

— La respiration devient entrecoupée, ajouta l'autre.

— La fièvre a redoublé.

— Le délire se manifeste.

Maurice plaça son doigt sur le pouls de l'enfant et en interrogea les pulsations... Il ne restait plus d'espoir; le mal avait l'ail des progrès contre lesquels la médecine et la science, ne pouvaient plus rien. Il chercha à dissimuler le désespoir qu'il éprouvait, car Berthe, les yeux attachés sur lui, cherchait à lire dans sa pensée.

— Vous le guérirez encore? demanda-t-elle avec angoisse ; vous l’avez déjà sauvé, Maurice, il vous devra encore celle fois l'existence, n'est-ce pas?

— Mes soins ne lui sont point nécessaires, répondit-il avec un douloureux embarras.

El il ajouta, en se tournant vers les médecins :

— Ces messieurs continueront une cure dans laquelle ils ont montré déjà tant de talent et de lumières.

Elle leva sur lui des regards pleins de surprise et de découragement.

— Ne quittez pas notre enfant, dit-elle, ne me quittez pas, Maurice. Il me semble que si vous vous éloigniez, vous emporteriez avec vous la vie de mon enfant. Près de vous, je me sens rassurée et confiante ; sans vous, j'ai peur.

— Ce sont là des superstitions de mère, répondit-il en s'efforçant de sourire.

— N'importe, ne me quittez pas, Maurice ; vous l’avez déjà sauvé, mon cœur me dit qu'un pareil bonheur vous est réservé encore celle fois.

Maurice hésitait et ne savait que faire, quand la physionomie finaude et la tête poudrée de M. Dubois se montrèrent à l'entrée de la chambre. Il fil un signe de la main pour hâter le départ de M. Frémicourt.

— Vous restez, n'est-ce pas, mon ami ? Merci ; si vous saviez ce que je souffre seule, sans consolation, près de mon enfant qui se meurt peut-être. Maurice, votre présence me donne de la force.

II dégagea doucement sa main, qu'elle pressait dans les siennes.

M. Dubois redoubla ses signaux.

— Une affaire importante m'oblige à vous quitter

Cette absence ne sera pas longue... Un devoir impérieux...

— Ne me quittez pas, Maurice. Quel devoir peut vous dire plus impérieux que celui de rester près de votre enfant et de votre, femme, dans ce moment redoutable ? Vous éloigner, c'est nous tuer tous les deux.

M. Dubois tira sa montre avec impatience, M. Frémicourt fit un mouvement vers lui. Berthe tomba aux genoux de son mari.

— Maurice, Maurice, restez ; je ne quitterai pas vos genoux avant que vous n'ayez juré, sur l'honneur, de ne pas abandonner mon enfant. Au nom de votre mère, au nom de mon fils, ayez pitié de moi.

M. Dubois se glissa derrière le ministre.

— Le temps presse, murmura-l-il; chaque minute qui s'écoule nous enlève des voix.

Maurice posa ses lèvres sur le front de sa femme.

— Je reviendrai bientôt, dit-il, tandis que le notaire s'esquivait.

Elle se releva et alla se placer devant la porte ; puis, étendant les bras :

— Vous ne sortirez point, dit-elle ; ou bien il vous faudra repousser et fouler aux pieds une femme, une mère en larmes, la mère de votre enfant qui se meurt ; elle n'a d'espoir qu'en vous et vous voulez abandonner votre fils !

— Je n'ai pas besoin qu'on m'apprenne mes devoirs, répliqua durement M. Frémicourt, qu'indignait sa propre lâcheté. Mécontent de lui-même, il cherchait, comme il n'arrive que trop souvent, des motifs de mécontentement contre les attires, pour détourner les reproches de sa propre conscience et y faire diversion. Si je reconnaissais l'urgence de rester près de cet enfant, croyez-vous qu'il fût nécessaire qu'on me le demandait ? Mes soins sont inutiles ici ; et mes devoirs m'appellent impérieusement ailleurs, et je leur obéis.

— Vous ne vous en irez pas ! vous ne vous en irez pas ! répéta Berthe éperdue en se cramponnant à son mari.

Il voulut passer.

— Non, non ! restez ! restez !

M Frémicourt se détacha de ses étreintes par un mouvement qui n'était pas sans violence, la repoussa, ferma la porte derrière lui, courut rejoindre le notaire, s'élança dans la chaise de poste el donna l'ordre au postillon de partir au galop.

— Monsieur, monsieur, madame est tombée sans connaissance, s'écria une femme éplorée qui accourut à la fenêtre des appartenions de Berthe.

La voix se perdit dans le bruit des roues et de la voilure, et n'arriva point jusqu'au ministre ; M. Dubois seul l'entendit, et se garda bien d'en rien dire à son compagnon de voyage.

Lorsque Berthe l’avait vu s'éloigner d'elle et abandonner son enfant ; lorsqu'il l'avait repoussée d'une façon impitoyable pour suivre Dubois, et sacrifier les devoirs de la famille aux exigences de l'ambition, elle était venue se rasseoir en silence près du berceau de son fils. Elle comprenait, dès ce moment, que tout était fini pour l'infortunée petite créature, et qu'il fallait rejeter jusqu'à la moindre espérance. La consternation dès médecins dans les visites qui se succédèrent de demi-heure en demi-heure près du -malade, n'attestait que trop la réalité de cette fatale pensée ; Berthe ne les interrogeait plus ; elle ne les suppliait plus de sauver son enfant. Morne et en proie à des douleurs que ne sauraient exprimer des paroles humaines, elle attendait en silence. Quelle attente, mon Dieu ! une mère, les yeux attachés sur son fils agonisant, et qui voit l'existence s'effacer peu à peu sur ce visage, où naguère resplendissaient la santé et le bonheur ! De la bouche desséchée du pauvre agonisant s'échappait un râle haletant ; ses traits livides et enflammés se décomposaient sous la main fatale de la mort. Les médecins avaient cessé de recourir à leur art, devenu, hélas inutile. Ils considéraient avec tristesse ce lugubre spectacle, soupiraient et s'éloignaient sans proférer une parole.

Cependant la respiration de l'enfant devenait encore, plus faible on ne l'entendait plus, dans celle chambre où régnait un silence sépulcral. Il fallait que sa mère se penchât sur lui et attendit souvent durant une minute entière pour qu'un souffle presque imperceptible vînt lui apprendre que tout n'était pas fini.

Bientôt elle ne sentit même plus ces derniers vestiges de respiration. Elle tomba à genoux, les maintes jointes, la tête en délire.

Quand elle se releva, on avait jeté un voile sur le cadavre de son enfant, et deux personnes prosternées près d'elle pleuraient et priaient comme elle venait de le faire ; c'étaient Mme de Malthioesen et son mari.

Elle échangea rapidement avec eux un regard, se tourna vers le berceau et enleva le voile qui lui cachait son enfant. Elle demeura là, à le considérer, dans une douloureuse contemplation, respectée par les deux seuls témoins de cette scène terrible, car les domestiques s'étaient respectueusement éloignés.

Tout à coup elle sembla s'éveiller et sortir d'un songe pénible.

— Il n'est point mort ! n'est-ce pas ? murmura-t-elle. Je dors ! Un cauchemar affreux me tourmente ! Mon fils ! mon enfant ! Dieu ne saurait me l'avoir enlevé. On n'enlève pas un enfant à sa mère.

Elle prit le corps inanimé dans ses bras, le plaça sur ses genoux et le berça comme si elle eût voulu l'endormir. Déjà les membres de l'enfant commençaient à se raidir et les extrémités en étaient glacées.

— Il est froid ! dit-elle. Il est immobile ! Il est mort ! Il est mort !

M. de Malthioesen et sa femme voulurent reprendre le corps de l'enfant et emmener Mme Frémicourt loin de ces tristes restes.

Elle leur résista et reprit :

— Il est mort ! et son père pouvait le sauver, comme il l'avait déjà sauvé une fois. Il est mort ! et il a fallu que son père marchât sur son cadavre pour qu'il mourût. Son père l’a foulé aux pieds, sans hésiter. Il s'agissait de puissance, de gloire, que sais-je, moi ? l'enfant pouvait bien mourir ! Devant de si graves motifs, qu'importent un enfant et une mère ?... qu'importe une femme désespérée et qui demande à genoux la vie de son enfant à celui qui lient cette vie dans sa main ? On repousse avec brutalité l'infortunée, et on part ! On la laisse seule en face de l'agonie de son enfant, et l'enfant meurt ! Tenez, messieurs, regardez, voici l'œuvre d'un père et d'un époux ! Un cadavre sur les genoux d'une mère !

— Malédiction sur lui! s'écria M. de Matlhioesen, dont la femme voulut étouffer les paroles en plaçant sa main sur ses lèvres.

— Laissez parler votre mari, dit Berthe il exprime le sentiment de mon cœur. Malédiction sur cet homme, ajouta- t-elle en plaçant la main sur la tête de l'enfant. C'est en face du cadavre de son fils que je demande vengeance contre lui à Dieu qui m'entend. Un pareil crime ne saurait rester sans châtiment. Si les lois ne le punissent pas, la justice éternelle a des châtiments, et le monde des opprobres contre les infanticides. Quant à moi, ajouta-t-elle, jamais je ne reverrai l'assassin de mon fils ! je le jure sur la tête de cet enfant. Il a rompu les liens qui m'unissaient à lui ; une mère ne saurait vivre en face de celui qui a laissé mourir son enfant !

— N'écoutez pas votre désespoir, au nom du Ciel ; au nom de cet enfant, madame ! Avant de prendre une résolution désespérée, laissez au temps le soin de calmer un peu votre douleur et de rendre à votre raison toute sa liberté.

Elle sourit, de quel sourire, mon Dieu ? le sourire d'une mère en face du cadavre de son enfant.

— Je n'ai plus d'enfant et je n'ai plus de mari. Je suis seule au monde, reprit-elle.

Elle leur montra ensuite le berceau de son fils.

Marceline alluma un cierge qu'elle posa près du petit lit mortuaire. M. de Matlhioesen plaça sur la poitrine de l'enfant un crucifix d'or. Tous les trois se mirent ensuite en prières. Ce fut ainsi qu'ils passèrent la nuit.

Le matin, quand le jour parut, Berthe se leva du parquet sur lequel elle se tenait agenouillée et ouvrit la fenêtre. L'air frais du malin entra, tout embaumé de parfums printaniers, dans là chambre mortuaire, et un petit oiseau se mit à chanter gaîment. Berthe traîna le berceau vers la fenêtre et regarda son fils avec une avidité douloureuse. Il semblait doucement endormi.

Elle alla prendre les vêtements de fête de l'enfant et se mit à l'en parer. Marceline cueillit des fleurs dans la serre et revint avec une couronne de roses blanches qu'elle plaça sur la tête de l'ange rappelé au ciel.

M. de Matlhioesen prit dans la pièce voisine et rapporta dans ses bras un petit cercueil d'ébène, garni à l'intérieur de coussins de satin blanc. Berthe le regarda d'un air égaré, mais pas une larme ne sortit de ses yeux secs et brûlants. Elle déposa l'enfant dans ce cercueil et disposa autour de lui les fleurs que Marceline avait apportées avec la couronne. Ensuite elle choisit parmi les jouets de son fils ceux qu'il semblait préférer, et elle les mit à ses pieds.

Elle s'assit, après cela, à côté du cercueil, et resta plongée dans une sorte d'assoupissement fiévreux jusqu'au moment où l'on entendit, dans la cour et sous le vestibule, le bruit des pas des prêtres qui arrivaient.

Alors elle tressaillit et se leva. Ses mains s'étendirent vers le cercueil ; ses lèvres blanches voulurent balbutier quelques paroles. Dieu prit enfin pitié d'elle ; elle tomba sans connaissance. Tandis que Marceline donnait des soins à l'infortunée, M. de Matlhioesen plaça un voile de dentelle sur les restes de l'enfant, ferma le couvercle du cercueil, l'attacha par des vis, et prenant dans ses bras les tristes reliques, il les porta aux prêtres.

Quand il revint près de Mme Frémicourt, elle commençait à sortir de son évanouissement.

En renaissant à la vie, elle porta sur ceux qui l'entouraient des regards étonnés. Elle semblait avoir tout oublié.

Ses yeux éblouis ne tardèrent point à s'arrêter sur le berceau vide de son enfant. Alors elle se rappela tout, son cœur se raidit, et elle retomba de nouveau en défaillance. Trois jours après, M. Frémicourt revint ; il avait échoué dans ses projets ambitieux.

— Ma femme ! mon fils ? demanda-t-il avec anxiété.

— Dieu a pris pitié de la pauvre femme, répondit Mme de Malthioesen, qui pleurait agenouillée près du lit de Berthe. Il a réuni la mère et l'enfant. Dieu compte deux âmes de plus au ciel.

Il y a, dit-on, à Charenton un fou qui se croit ministre, et qui appelle à grands cris sa femme et son enfant.  II ne veut dire à personne son nom.

S. HENRY BERTHOUD - 1843

Samuel-Henri Berthoud, fils d’un imprimeur-libraire de sa ville natale, Berthoud rédigea, après avoir fait ses études, comme boursier, au collège de Douai, le journal qu’éditait son père, fonda, en 1828, la Gazette de Cambrai, et y inséra des feuilletons qui furent remarqués et le firent admettre aux principaux recueils littéraires, la Revue des deux Mondesla Patrie (sous le nom de plume de « Sam »), la Mode etc. Il fut directeur de publication du Musée des familles puis du Mercure de France, dans lesquels il écrivit de nombreux articles.

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