Dans le vieux grenier nous avons trouvé la légende des hirondelles

Nous avons trouvé dans le grenier de Grand-Mère la légende des hirondelles.

Eugène Müller, né le 20 septembre 1834 à Chantilly, mort en juillet 1918 dans cette même ville, est un archéologue et historien local amateur de l'Oise, qui a consacré l'essentiel de son œuvre à l'étude de l'art roman et gothique du département, ainsi qu'à l'histoire de Senlis et de ses environs. En lisant ce texte, vous ne serez pas étonné que l'auteur fût chanoine...

Histoire des hirondelles

 

La légende des hirondelles - Eugène MULLER

Le 21 août 1876, Müller reçoit une lettre de l'évêque de Beauvais (Désiré-Joseph Dennel) lui proposant un poste de premier vicaire à la cathédrale Notre-Dame de Senlis. Quelques jours après, Müller se rend pour la première fois dans sa vie à Senlis, et ses premières impressions étant favorables, il accepte le poste. Le clergé du canton l'accueille très aimablement. Müller s'occupe des œuvres pieuses de la paroisse et devient également aumônier du pensionnat Saint-Joseph. Pendant ces premières années de la Troisième République, le vicaire éprouve un anticléricalisme de la part de certains hommes politiques des nouveaux partis, qui cherchent à rendre responsable l'Église catholique de tous les maux du Second Empire. Müller note aussi que les royalistes ne sont pas tolérés par les autorités senlisiennes, sans pour autant se rejoindre à eux. Pour lui, la République représente la forme de gouvernement qui oblige le plus les personnages politiques à œuvrer pour le bien commun et non pour leur propre gloire. La République serait aussi le mieux à même de défendre les libertés individuelles, qui lui importent beaucoup. Mais ce n'est pas la réalité de cette république que Müller observe à travers les politiques qu'il côtoie. « Les dupeurs, ce sont les républicains qui se soucient de la liberté comme un poisson d'une pomme [...] »

N'étant pas du genre à tenir sa langue dans sa poche, Müller devient rédacteur du journal « Le Nouvelliste » tout comme par ailleurs son collègue senlisien, l'abbé Caudel. Source : Wikipédia

 

L'histoire des hirondelles – Eugène MULLER

 

Légende

Je tiens cette histoire d'un vieux saint ermite qui, à force d'innocence d'âme, était parvenu à comprendre le langage des plus innocentes créatures du bon Dieu, c'est-à-dire des oiseaux, des papillons et même des plantes, - qui ont tous, n'en soyez pas surpris, des langages aussi bien que nous.

Vous avez vu, n'est-ce pas, vert la fin du mois de septembre, le rassemblement des hirondelles qui sont à la veille de partir ? Vous savez qu'elles se rendent toutes e quelque endroit élevé, par exemple, au clocher du village. Elles sont là posées en si grand nombre, et si près les unes des autres, qu'on dirait que la vieille tour a mis sur sa tête des cents aunes de dentelles moires, comme pour prendre le deuil de la belle saison qui va finir.

Quand on est au pied de la tour et qu'on écoute, on entend, à de certains moments, un grand bruit pareil à celui que ferait une fie grêle battant les vitres... puis ce grand bruit s'achève, et alors on n'entend plus que la voix d'une seule hirondelle, qui parle pendant que les autres font un silence complet... puis, quelques instants après, le bruit recommence, et s'arrête encore ; et l'hirondelle seule parle de nouveau... Ainsi à plusieurs reprises.

Enfin, toute la troupe s'envole ; les hirondelles rôdent encore quelques temps dans le pays ; et bientôt on n'en voit plus aucune ; car elles sont parties toutes pour de revenir qu'au nouvel avril.

Si alors vous demandez à ceux qui passent pour savants la cause de ce rassemblement, et l'endroit où vont les hirondelles, ils vous répondront qu'ils n'en savent rien.

Je le sais, moi, et je veux vous le dire :

Les hirondelles se rassemblent ainsi pour écouter une histoire que leur conte la plus vieille d'entre elles, - celle qu'on entend seule par moments.

Mais, comme il est donné aux oiseaux de ne parler qu'en chantant, il s'ensuit que l'histoire dite par la vieille hirondelle est une sorte de chanson, et à cette chanson il y a des refrains, que les autres hirondelles disent toutes ensemble pendant les repos que prend la conteuse.

Vous voilà instruit sur ce premier point ; reste à vous dire où vont les hirondelles lorsqu'elles quittent terre : sachez dons qu'elles vont au ciel, et si vous en doutez, écoutez l'histoire que conte la vieille hirondelle aux autres hirondelles rassemblées.

Je vais vous la répéter, cette histoire, telle que me l'a dite le vieux saint ermite qui comprenait le langage des oiseaux, des papillons, et même des plantes, et qui l'avait entendue maintes fois.

 

I

 

La vieille hirondelle parle, ou plutôt chante ainsi :

« Mes filles, vous me connaissez ; je suis la plus vieille d'entre vous. Quand nous sommes parties du ciel, il y a une demi-années, c'est moi que le bon Dieu a chargée de vous conduire sur la terre, pour y demeurer jusqu'à ce qu'il envoie un de ses anges m'avertir du retour. Or, ce matin, l'ange est venu à moi avec le premier rayon de soleil, et m'a dit : -  Le commandement du bon Dieu est que les hirondelles retournent au ciel. -  J'ai donc envoyé mes filles les plus proches vous faire savoir à toutes de vous rendre ici pour convenir de l'heure du départ et aussi pour entendre, avant de partir, comme c'est la coutume, l'histoire que chaque hirondelle doit savoir. - Vous qui êtes nées cette année, portez attention à cette histoire, que vous entendez pour la première fois, et qui vous apprend comment il arriva que le bon Dieu fit les hirondelles, et pourquoi les hirondelles vont, chaque année, de la terre au ciel, du ciel à la terre. - Vous qui l'avez déjà entendue, écoutez-la encore par vénération pour nos premiers parents. »

Quand la vieille hirondelle a dit ces paroles, elle se repose un moment, et pendant ce temps toutes les autres disent ensemble :

« Écoutons, mes sœurs, écoutons cette histoire qui nous apprendra comment il arriva que le bon Dieu fit les hirondelles, et pourquoi les hirondelles vont, chaque année, de la terre au ciel, du ciel à la terre ; écoutons, mes sœurs, écoutons ; »

 

II

 

Et la vieille hirondelle reprend :

« Il y a bien longtemps, bien longtemps, mes filles, que ces choses arrivèrent ; il y a des mille ans.

« Le bon Dieu, ayant fait la terre, avait fait aussi le premier homme et la première femme.

« Et il leur avait donné pour domaine un jardin très grand, très beau, où la saison était toujours douce et belle ; et dans ce jardin, ils vivaient heureux, sans douleur, sans soucis du lendemain, sans travail imposé. Mais un jour il manquèrent d'obéissance au bon Dieu, et le bon Dieu les mit hors du jardin.

« Ils furent dès lors réduits à s'en aller par le reste de la terre, où la saison était rude et laide. Et ils étaient obligés, pour se nourrir, de travailler la terre, qui ne produisait que de pauvres herbes et de maigres racines.

« Et ils avaient des maladies, et ils étaient tourmentés par le souci du lendemain.

« Il en fut ainsi pendant beaucoup d'années, parce que le bon Dieu, grandement irrité de leur désobéissance, ne songeait pas à leur pardonner.

« Pourtant, quand il vit que d'eux étaient nés des enfants, pères aussi d'autres enfants qui avaient même des enfants ayant des enfants et que tout ce nombre d'hommes et de femmes souffraient pour la faute de leurs premiers parents, il dit :

« J'ai pitié : je veux pardonner.

« Je ne remettrai pas les hommes dans le jardin d'où je les ai chassés, parce que je craindrais que le bien-être extrême ne les rendît encore plus oublieux et désobéissants ; mais je leur donnerai dans d'autres pays de la terre des marques certaines de bonté et de bénédiction.

« Tout d'abord je leur rendrai la saison douce et belle qu'ils n'ont plus. La terre qui ne produit maintenant que de pauvres herbes et de maigres racines, se couvrira de plantes fleuries et d'arbres qui porteront des fruits excellents.

« Le souci du lendemain ne tourmentera plus les hommes ; ils n'auront besoin de travailler que pour chasser l'ennui. Ils seront délivrés des maladies ; et pour être entièrement heureux, il leur suffira de vouloir m'aimer et me témoigner de la reconnaissance soient, pour le cœur qui en sera plein, la plus délicieuse félicité. »

« Cette résolution prise, le bon Dieu, pour les charger de porter aux hommes son pardon et ses bénédictions, fit deux petits oiseaux, dot le plumage était aussi blanc que les pures robes des lis.

« Comme ces oiseaux blancs essayaient leurs ailes en voletant autour du divin trône, le bon Dieu tendit ses deux mains, et chacun des deux oiseaux se posa sur une main du bon Dieu, qui les baisa l'un et l'autre de ses lèvres saintes, et qui leur dit :

« Vous vous appellerez hirondelles ; vous serez, vous et vos enfants, les oiseaux de bénédiction. Vous irez sur la terre, où il y a maintenant la saison rude et laide, porter aux hommes la saison douce et belle, qui fera naître les fleurs et mûrir les fruits. Vous demeurerez parmi les hommes, pour qui la couleur blanche de votre plumage sera une marque de pardon. Vous mettrez vos nids aux toits de leurs maisons, et ces nids seront des signes de bénédiction. Allez, partez hirondelles ! »

 

Et le bon Dieu baisa encore les deux petits oiseaux blancs, qui ouvrirent leurs ailes et se redirent sur la terre, - en suivant un rayon de soleil.

« C'est ainsi, mes filles, que le bon Dieu fit les hirondelles.

« Écoutez maintenant la suite de cette histoire, qui vous apprendra ce qui advint à nos premiers parents, après qu'ils eurent quitté le pays des hommes. »

 

Et la vieille hirondelle se taisant, toutes les autres disent ensembles :

« Écoutons, mes sœurs, écoutons ce qui advint à nos premiers parents après qu'ils eurent quitté le pays des anges pour le pays des hommes. Écoutons, mes sœurs, écoutons. »

 

III

 

Puis la vieille hirondelle reprend :

« Les deux petits oiseaux blancs partirent donc ; et aussitôt qu'ils furent arrivés sur la terre, la saison douce et belle y fut répandue : l'air s'attiédit, les champs verdirent et fleurirent, et les arbres promirent des fruits délicieux.

« Les deux petits oiseaux blancs mirent leurs nids aux toits des maisons des hommes, et aussitôt les hommes se trouvèrent délivrés des maladies, ne furent plus tourmentés par le souci du lendemain, et n'eurent plus besoin de travailler que pour chasser l'ennui.

« Et les hommes ravis de joie se dirent les uns aux autres :

« Aimons le bon Dieu, qui a envoyé vers nous les oiseaux de bénédiction, et soyons-lui reconnaissants. »

« Et leur cœur étant plein d'amour et de reconnaissance pour le bon Dieu, ils possédaient par cela même la plus entière félicité.

« Il en fut ainsi pendant quelques années. Les hommes étaient heureux, et aussi les hirondelles ; car les hommes se gardaient de causer le moindre mal aux oiseaux qui leur avaient apporté le pardon et la bénédiction du bon Dieu.

« Les hirondelles avaient mis leurs nids aux toits des maisons des hommes, et elles avaient élevé paisiblement leurs enfants, car les hommes prenaient grand soin de ne pas détruire les nids des hirondelles.

« Mais l'époque vint où les hommes oublièrent d'aimer le bon Dieu et de lui être reconnaissants. Alors, dans leur cœur, - qui n'était plus rempli de la félicité que donne l'amour et la reconnaissance, - il y eut place pour la pensée du mal.

« Un jour donc, des hommes s'avisèrent, par jeu, d'abattre un nid que les hirondelles achevaient de construire, et, le voyant tomber ; ils en rirent beaucoup.

« Alors les hirondelles, effrayées, se dirent les unes aux autres :La legende des hirondelles

 

« Fuyons, mes sœurs, quittons la terre, où nous avons apporté le pardon et la bénédiction, et où les hommes rient du mal qu'ils nous ont causé. Partons, mes sœurs, retournons au ciel. »

 

« Et sans plus tarder, elles se mirent toutes ensemble à voler vers le ciel. »

« Mais à mesure que les hirondelles s'éloignaient de la terre, avec elles s'en éloignait aussi la saison douce et belle ; et la saison rude et laide s'y répandait.

« Alors les hommes qui avaient abattu les nids des hirondelles levèrent les mains, et crièrent d'une voix lamentable :

« O blancs oiseaux de pardon et de bénédiction, revenez, revenez ! Ne nous abandonnez pas. Ne faites pas supporter à tous les hommes le châtiment de la faute que nous avons commise nous seuls, et que nous ne commettrons plus jamais. »

« Du haut des airs, les hirondelles entendirent ces paroles, et aussi celles des autres hommes qui disaient :

« Supporterons-nous tout le châtiment d'une faute commise par quelques-uns ? »

« Et les hirondelles redescendirent, ramenant avec elles sur la terre la saison douce et belle, au lieu de la saison rude, qui fut encore dissipée.

« C'est ainsi, mes filles, que les hirondelles revinrent sur la terre, après avoir voulu la quitter pour échapper à la méchanceté des hommes. Mais écoutez la suite de cette histoire, qui vous apprendra comment les hommes tirent compte de leur promesse. »

 

Et la vieille hirondelle se taisant, toutes les autres dirent ensemble :

« Écoutons mes sœurs, écoutons la suite de cette histoire, qui nous apprendra comment les hommes tinrent leur promesse. Écoutons, mes sœurs, écoutons. »

 

IV

 

Et la vieille hirondelle reprend :

« Les hirondelles continuèrent donc en toute confiance d'habiter la terre, et de mettre leurs nids aux toits des maisons des hommes.

« Mais voilà qu'une nuit, pendant que les hirondelles dormaient dans leurs nids, quelques hommes les prirent toutes, et, les ayant prises, les enfermèrent dans une tour haute.

« Et comme les hirondelles enfermées poussaient des lamentations qui s'entendaient du dehors, un nombre d'hommes virent au pied de la tour, et crièrent à ceux qui avaient enfermés les hirondelles :

« Rendez la liberté aux blancs oiseaux de pardon et de bénédiction »

« Mais alors, les hommes qui avaient enfermé les hirondelles dirent aux autres hommes :

« Êtes-vous donc si simples que de ne pas comprendre notre dessein ? Puisque ces oiseaux portent avec eux le pardon et la bénédiction, et que de leur séjour sur la terre dépend le séjour de la saison douce et belle, n'est-ce pas faire sagement que de leur ôter le moyen de nous quitter ? Supposez que, par hasard ou même par jeu, il arrive à quelque homme de causer une peine à ces oiseaux, ils s'envoleront encore loin de la terre, et la saison rude et raide sera sur nous. Puis encore, qui vous assure qu'un jour ils n'auront pas le caprice de s'éloigner sans que nous leur ayons fait aucun mal ?

« En les laissant libres, voilà à quoi nous serions exposés ; mais en les tenant soigneusement enfermés, nous n'avons plus rien à craindre de leur départ, et nous profiterons à toujours des bénédictions qu'ils portent avec eux. »

« Quand les hommes de la tour eurent ainsi parlé, les autres hommes tous ensemble trouvèrent sans doute que ce qui avait été fait était bon, puisqu'ils ne demandèrent plus que la liberté fût rendue aux hirondelles.

« Et comme, malgré ce manque de foi, la saison douce et belle continuait d'être sur la terre, les hommes se réjouirent à l'idée qu'ils s'étaient assuré pour toujours les bénédictions que les oiseaux blancs avaient apportées avec eux.

« Et, ne se croyant plus obligés à aucun amour ni à aucune reconnaissance, ils allèrent jusqu'à mépriser la bonté du bon Dieu, et jusqu'à rire de sa puissance.

« Ils tenaient donc les hirondelles soigneusement enfermées, et semblaient sourds aux lamentations qu'elles poussaient en réclamant leur liberté. Et ils étaient d'autant moins touchés de la plainte, et d'autant plus enorgueillis de leur action que la saison douce et belle continuait toujours d'être sur la terre.

« C'est ainsi, mes filles, que furent emprisonnées les premières hirondelles. Mais écoutez encore, écoutez la suite de l'histoire, qui vous apprendra et les souffrances de nos premiers parents et le châtiment que Dieu imposa aux hommes. »

Et la vieille hirondelle se taisant, toutes les autres disent ensemble : 

« Écoutons mes sœurs, écoutons encore la suite de cette histoire, qui nous apprendra et les souffrances de nos premiers parents, et le châtiment que le bon Dieu imposa aux hommes. »

 

V

 

Et la vieille hirondelle reprend :

« Voilà qu'un des hommes qui avaient enfermé les hirondelles, le plus méchant de tous assurément, se prit à dire aux autres :

« Nous sommes maintenant maître des oiseaux blancs, et nous veillons attentivement à ce qu'ils ne nous échappent point ; mais un jour peut venir où celui que nous chargerons de garder la prison manquera de vigilance ; et alors les oiseaux blancs, s'échappant, s'enfuiront pour toujours, emportant avec eux la saison douce et belle.

« Croyez-m'en, frères, ce n'est pas une précaution suffisante que d'enfermer ces oiseaux : plus prudent serait de les mettre hors d'état de s'enfuir, alors même qu'ils parviendraient à sortir de la tour. Arrachons-leur les plumes des ailes, et nous pourrons, s'il nous plaît, laisser la tour ouverte, sans craindre qu'ils nous quittent pour retourner au ciel. »

« Et, sans même attendre l'avis des autre hommes sur le conseil qu'il venait de donner, cet homme entra dans la tour, suivi d'un autre, qui pensait comme lui ; et, chacun de ces deux hommes ayant pris une hirondelle dans ses mains, il montèrent ensemble au sommet de la tour, -jetant au vent ces plumes, à mesure qu'ils les arrachaient.

« Les autres hommes réunis au pied de la tour regardaient, et ne faisaient rien pour empêcher ce crime, approuvant ainsi l'idée du méchant qui avait conseillé cette action.

« Les hirondelles poussaient des cris lamentables dans leur souffrances ; mais aucun des hommes n'avait pitié d'elles.

« Les deux hommes arrachaient toujours les plumes, qu'ils jetaient au vent, et qui s'éparpillaient.

« Mais tout à coup, comme les hommes d'en bas, regardant les plumes s'éparpiller, levaient les mains pour les recevoir, alors qu'elles tomberaient, il arriva qu'au lieu de recevoir dans leurs mains des plumes sèches et duveteuses, ils reçurent des flocons humides et froids, qui leur engourdissaient les mains tant ils étaient froids.

« Et l'air se trouva bientôt si plein de ces flocons froids, qu'on ne pouvait plus voir du bas au haut de la tour.

« Étonnés, effrayés »s, les hommes qui étaient au bas de la tout crièrent à ceux qui étaient dessus :

« N'arrachez plus ! N'arrachez plus les plumes des oiseaux blancs ! »

« Mais, bien que les hommes de la tour, effrayés aussi, se fussent interrompus, les flocons froids ne cessaient point d remplir l'air et de tomber sur la terre, qui ne tarda pas à en être couverte.

« En même temps, le ciel se voilà d'un voile gris, l'herbe verte et les fleurs des champs disparurent, les feuilles et les fruits tombèrent des arbres. Un vent âpre souffla qui faisait trembler les hommes.

« Jamais plus rude saison n'avait été sur la terre.

« Pris d'une grande terreur, les hommes de la tour laissèrent tomber au dehors les deux hirondelles qu'ils tenaient, et qui se tuèrent dans la chute, -leurs ailes sans plume ne pouvant plus les soutenir.

« Et les flocons froids remplissaient toujours l'air, et tombaient toujours sur la terre, qui en était de plus en plus couverte.

« Et comme les hommes, agenouillés autour des deux oiseaux morts, priaient, pleuraient, demandaient pardon, se frappaient le front et la poitrine, un rayon de soleil, perça le ciel voilé, se posa sur la tour où les hirondelles étaient enfermées.

« Ce rayon de soleil fit une ouverture à la tour, à l'endroit où il la toucha. Au bord de cette ouverture les hirondelles parurent toutes.

« Alors une voix parla dans le rayon, qui dit :

« Oiseaux de bénédiction, revenez au ciel. »

« Aussitôt les hirondelle ouvrirent leurs ailes blanches, et, -après avoir volé en cercle, en poussant des cris plaintifs au-dessus du corps des hirondelles mortes, - elle prirent la route du ciel, en suivant le rayon, qui se retira derrière elles.

« Les hommes jetaient des cris de désolation et de repentance. Mais la terre resta couverte de flocons froids et livrée à la plus dure saison.

« Telle fut, mes filles, la méchanceté des hommes pour les hirondelles, et tel fut le châtiment. Pleurez, mes filles, pleurez la mort cruelle de nos premiers parents. Puis écoutez ce qui advint après le retour des hirondelles au pays des anges. »

Et la vieille hirondelle se taisant, toutes les autres disent ensemble :

« Pleurons, mes sœurs, pleurons la mort cruelle de nos premiers parents !... pleurons, mes sœurs. Puis écoutons ce qui advint après le retour des hirondelles au pays des anges. Écoutons, mes sœurs, écoutons. »

 

VI

 

Et la vieille hirondelle reprend :

« Quand les hirondelles eurent regagné le ciel, le bon Dieu, courroucé de la méchanceté des hommes, leur dit :

« Restez toujours au ciel, oiseaux de bénédiction ; ne retournez plus sur terre, où l'on vous tue. Les hommes demeureront livrés à la saison rude et laide : ils n'auront plus jamais de saison douce et belle. Ce sera la châtiment de l'oubli et de l'ingratitude de leur cœur. »

« Et le bon Dieu se tut.

« Mais les hirondelles, en quittant la terre, avaient entendus les cris de désolation et de repentance

des hommes. Elles avaient aussi, avant de partir, vu combien la rude saison faisait souffrir les hommes, et par le souvenir des souffrances qu'elles avaient endurées en prison, elles savaient combien les souffrances sont choses cruelles. Et l'âme des hirondelles était émue de pitié pour le sort des hommes. »

Alors les hirondelles parlèrent ainsi au bon Dieu :

« Faites miséricorde, divin père, faite miséricorde aux hommes ! S'ils ont été méchants envers nous, ils n'ont fait que céder aux conseils mauvais de quelques-uns ! … Ils auront, cette fois, souvenir du châtiment et ne négligeront plus de vous aimer, de vous être reconnaissants. Laissez les hirondelles reporter sur terre la saison douce et belle. Faites miséricorde, divin père, faites miséricorde aux hommes ! »

« Le bon Dieu garda un instant le silence, puis il dit aux hirondelles :

« Oiseaux de bénédiction, oui, je ferai miséricorde aux hommes, mais non point miséricorde entière, car bien vite encore ils oublieraient l'amour et la reconnaissance qu'ils me doivent.

« Vous retournerez sur la terre porter la saison douce et belle ; mais, en mémoire du deuil que la méchanceté des hommes vous a causé, la plus grande partie de votre plumage deviendra noire, et cette marque de deuil sera comme un avertissement disant aux hommes :

« Malheur à ceux qui causeront de la peine aux hirondelles, en détruisant leurs nids ou en tuant quelques-unes d'entre elles !

« Ils auront la saison douce et belle, mais seulement pendant une moitié de l'année ; car, chaque année, vous reviendrez passer sic mois au pays des anges.

« Et après votre départ, la saison rude et laide sera sur la terre comme un souvenir toujours nouveaux du châtiment éternel que j'aurais pu faire au crime.

« Et pendant les sic mois de votre absence, il arrivera plus d'une fois que l'air s'emplira de flocons froids dont la terre sera recouverte, comme au jour où les hommes arrachaient aux ailes de vos premiers parents les plumes qu'ils jetaient au vent.

« Pendant votre séjour sur la terre, vous mettrez vos nids aux toits des maisons des hommes, et les maisons que vous aurez choisies seront bénies. Toutefois, je laisserai aux hommes l'obligation de travaillez pour se nourrir, et je leur laisserai aussi même les maladies.

« Par le travail, ils échapperont aux pensées du mal. Par les souffrances endurées pendant les maladies, ils apprendront à n'imposer aucune souffrance aux autres êtres que j'ai créés.

« Allez, hirondelles, retournez sur la terre pour y demeurer jusqu'à ce que j'envoie un de mes anges vous avertir du retour.

« Et chaque année, désormais, il en sera ainsi. Mais comme chaque année il y aura des hirondelles nouvellement nées, ignorant la cause du départ, chaque année, avant de quitter la terre, la plus vieille d'entre vous contera cette histoire devant toutes les hirondelles rassemblées, afin qu'aucune n'ignore pourquoi les hirondelles vont chaque année de la terre au ciel, du ciel à la terre. »

« Après que le bon Dieu eut parlé de la sorte, les hirondelles – dont le plumage était en deuil – retournèrent sur la terre, où elle demeurèrent avec la saison douce et belle, jusqu'à ce que l'ange vint les avertir du retour.

« Et depuis, il en a été de même chaque année.

« Telle est, mes filles, l'histoire des hirondelles

« Et maintenant préparez-vous à partir, car l'ange est venu ce matin m'apporter l'ordre du bon Dieu. Il faut partir, mes filles, il faut partir. »

Et, ces paroles dites, la vieille hirondelle prend son vol, et toutes les autres s'envolent aussi en répétant :

« Il faut partir, mes sœurs, il faut partir ! Ce matin, l'ange est venu apporter l'ordre du bon Dieu ; il faut partir, mes sœurs, il faut partir !... »

 

Et bientôt après l'on ne voit plus d'hirondelles dans le pays ; car elles sont retournées au pays des anges, pour ne revenir qu'au nouvel avril, avec la saison douce et belle.

E pendant leur absence, la saison rude et laide est sur nous : et plus d'une fois l'air s'emplit de flocons froids dont la terre est couverte, comme au jour où les hommes arrachaient aux ailes des premières hirondelles les plumes qu'ils jetaient au vent.

 

Eugène MÜLLER - 1862

 

La tour des hirondelles

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Commentaires (1)

misslou
  • 1. misslou | 03/07/2017
Voici éclairci le mystère de la couleur des hirondelles.... sur la bêtise des hommes, pas de mystère ! cette histoire en témoigne encore.
Une jolie légende, il est vrai que l'hirondelle nous apporte toujours le message particulier du printemps. Ensuite, il est quand même étonnant que ces si petits oiseaux, couvrent l'hiver de très longues distances pour leur migration vers les pays chauds ...

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