Les soubrevestes (suite du chapitre 1)

Bienvenue dans le monde des capes et des épées où se mêle amour, intrigues et histoire de France... La suite du premier chapitre : Jacob se rend à Saint-Jean-aux-Bois.

 

Les soubrevestes semaine 2

 

 

Epees 100

Compiègne, l’an de grâce 1631

 

Alors qu’il regardait la reine Marie se débattre avec sa rage et sa rancune, Jacob se remémorait le chemin parcouru depuis Bruxelles, sa ville natale, jusqu’aux couloirs du Louvre où il avait rencontré l’amour en la personne de la charmante Aliénor de la Véga, fidèle suivante de la reine Anne d’Autriche. Ensuite du Louvre jusqu’au Palais du Luxembourg où il avait été introduit auprès de la reine mère, Marie de Médicis et avec laquelle il avait entamé ce voyage jusqu’à Compiègne, voyage qui prendrait fin lorsque cette reine, femme assoiffée de pouvoir, qui n’hésitait pas à comploter contre son propre fils, le roi Louis XIII, pour garder l’autorité suprême sur le royaume de France, serait conduite en dehors des frontières françaises.

Enfin, ce bijou, qu’il gardait sur lui, de jour comme de nuit, qui lui brûlait la peau et qui devrait servir de passeport, voire même de monnaie d’échange lorsqu’il rencontrerait en ce village de Saint-Jean-aux-Bois, la sœur Séraphine.
Il ne savait pas où tout cela allait le mener : il n’était d’aucun parti, ne faisait aucun calcul ; seule l’aventure dans un premier temps et l’amour ensuite l’avaient conduit jusqu’à ce château de Compiègne en compagnie d’une reine qu’il plaignait plus qu’il ne blâmait et avec un collier de diamants qui pouvait, s’il venait à être trouvé sur lui, l’amener tout droit à la potence.

Cette mission, Jacob ne l’appréciait guère. Il avait dû se séparer de sa bien-aimée sans savoir s’il aurait l’occasion de la revoir. Mais il savait également que s’il voulait avoir la moindre chance de lui demander sa main, il lui faudrait d’abord faire ses preuves au service du Roi et du Cardinal et espérer ainsi faire fortune et être digne d’une de La Vega.

Il aurait toutefois préféré prendre les armes contre des bandits de grand chemin, ou des espions d’on ne sait de quelle société secrète plutôt que de combattre les charmes et les sournoiseries féminines.

Des femmes, jusqu’à présent, il n’en connaissait que les qualités et la douceur sauf peut-être depuis qu’il côtoyait la Reine Mère. Toutefois l’idée de devoir se confronter à une intrigante anglaise dont il ne connaissait pas le visage l’encourageait de s’armer de toutes les précautions possibles... Il devrait se méfier de toutes femmes qui voudraient l’aborder.

C’est avec ces pensées qu’il finit par arriver à l’abbaye de Saint-Jean-aux-Bois pour y rencontrer la sœur Séraphine. Devant les portes de l’édifice, il se fit annoncer auprès d’une nonne qui se trouvait là. 

« Il est vraiment dommage d’offrir une personne avec tant de délicatesse dans les traits, au seul regard de Dieu » pensa-t-il en regardant la nonne s’éloigner.

Après quelques instants, la religieuse revint et l’autorisa à entrer dans le saint lieu.

Saint Jean-au-Bois était un petit bourg perdu au milieu de la forêt. Protégée par les différents rois de France, c’est vers 1152 que la reine Adélaïde, veuve du roi Louis VI, favorisa l’installation d’une communauté de religieuses de la congrégation de Saint Benoît qui trouva là un calme propice au recueillement (1).

Jacob attendait depuis plusieurs minutes lorsqu’il entendit une voix derrière lui :

« J’attendais votre venue… »

Il se retourna, mais n’aperçut qu’une forme cachée dans la pénombre. Seul un vague parfum de rose se dégageait dans l’air ambiant. Jacob fronça les sourcils :

« Comment une sœur pouvait s’adonner à une telle coquetterie : du parfum ? »

L’inconnue continua :

« Êtes-vous venu avec l’objet ? »

Jacob s’avança d’un pas, juste le temps pour lui d’apercevoir un pan de la grande robe noire que portaient les sœurs :

« Oui, il est avec moi !

– Veuillez me le donner ! »

Une main se tendit vers lui, fine, parfaitement manucurée ; le doute n’était plus permis.

Jacob se précipita vers l’inconnue lorsqu’un gémissement provenant d’un endroit opposé de celui où il se trouvait se fit entendre. Il s’arrêta et se tourna. Une femme, certainement Sœur Séraphine, en simple chemise était à terre et baignait dans une mare de sang. Le jeune homme se précipita et s’agenouilla près du corps agonisant. Dans un dernier souffle, la mourante eut juste le temps de prononcer :

« Le grand chêne, allez jusqu’au grand chêne… »

Un rire démoniaque explosa dans toute la chapelle :

« Retrouver un grand chêne, ici au milieu de cette forêt, je vous souhaite bon courage Messire, en attendant, tendez-moi l’objet qui nous intéresse ! »

Jacob sentit la pointe d’une épée entre ses deux omoplates, un seul geste maladroit et il en était fini de lui. Il n’eut pas le temps de réfléchir plus amplement qu’une autre voix se fit entendre à l’entrée de l’Église : une voix plus puissante, avec un léger accent italien, indéniablement masculine :

« Qu’est-ce qui se passe ici ? »

Instantanément, la pointe qui lui blessait le dos disparut et sa propriétaire s’échappa aussi vite qu’elle était apparue.

Jacob inspira profondément et se retourna : un homme en soutane, certainement le prêtre des lieux se tenait derrière lui. L’homme entre deux âges, grand et svelte se tenait campé sur ses deux jambes, le visage empreint à la fois d’incrédulité et de dureté :

« Je crains mon père, qu’un crime n’ait été commis dans votre église ! »

L’homme s’approcha et se pencha sur le corps inerte puis planta ensuite ses yeux dans ceux de Jacob :

« Dites-moi qui vous êtes, la raison de votre venue ici et enfin de quoi vous avez été témoin ? »

Aucun affolement chez ce prêtre, il ne ressemblait pas aux types d’abbés que l’on s’attendait à rencontrer dans une bourgade reculée et en fait plutôt que de lui apporter les réponses qu’il attendait, Jacob avait l’intention de lui en poser d’autres :

« Je me nomme Jacob Baruch, attaché au Service de la Reine Marie à la demande du Cardinal de Richelieu et sauf votre respect mon père, j’aimerais également vous poser des questions »

Le prêtre eut à peine un haussement de sourcil : il venait de se faire rabrouer par un « bec jaune » et si l’envie était de remettre à sa juste place ce jeune freluquet le mot « cardinal » avait fait l’effet escompté ; mieux valait la jouer avec finesse :

« Bien, suivez-moi, nous serons mieux dans mon cabinet, en attendant je vais demander aux Sœurs de s’occuper du corps de cette pauvre Séraphine ».

Installé derrière son bureau, pendant que Jacob se tenait devant lui les deux hommes eurent le temps nécessaire pour se jauger.

Jacob avait visé juste : Don Romance n’était pas à Saint-Jean-aux-Bois par hasard. Comme Serafina ou plus exactement Sœur Séraphine, il était originaire de Rome et comme elle, il avait voué sa vie à l’Église catholique et donc au Saint-Père.

Il avait beaucoup voyagé, notamment par-delà les mers dans le but de convertir les peuples indigènes du Nouveau Monde. Il avait appris à leurs contacts leur médecine, leur langage notamment celui des signaux. Il s’attacha à ces hommes et ces femmes leur trouvant beaucoup de sagesse. Pour cette mission, il était accompagné d’un autre prêtre, Don Giuseppe, compagnon de fortune et d’infortune qui avait disparu corps et biens lors de la traversée de retour alors qu’une tempête faisait rage.

Don Romance regarda Jacob et prit un air débonnaire :

« Ainsi donc vous êtes attaché au Service de la Reine Marie ? »

Jacob eut une légère inclinaison vers le prêtre :

« Ainsi qu’à celui de son excellence le Cardinal ! »

Le prêtre ne se s’y trompa pas, Jacob voulait montrer qu’il était détenteur d’un certain pouvoir et prendre ainsi les rênes de la conversation :

« Pourriez-vous m’en dire plus sur la défunte, Sœur Seraphine ?

- Serafina était originaire d’Italie, et comme moi, missionnée par notre Sainteté Urbain VIII dans cette communauté de Saint-Jean au Bois »

Jacob comprit l’allusion : si lui était le représentant du Cardinal, son interlocuteur était celui du Pape en personne ! Aussi décida-t-il de jouer franc jeu :

« Sœur Seraphine était détentrice d’un secret qui intéresse au plus haut point Son Altesse, la Reine Anne. Avant de rendre son dernier souffle elle n’a eu le temps que de prononcer quelques mots “ Le grand chêne, allez jusqu’au grand chêne… ”, auriez-vous une idée de ce dont il peut s’agir mon père ? »

Romance nota le changement de ton du jeune homme, aussi lui indiqua-t-il le siège resté libre : le temps de la collaboration était arrivé :

« Il y a bien un chêne à la sortie du village, planté voici près de 400 ans par des frères moines. Cet arbre a résisté à tous les temps, toutes les misères de ce monde, à tel point qu’il est devenu objet de vénération des paysans. Je vais demander à ce qu’on vous prépare une chambre et je vous accompagnerai au pied du géant dès demain.

- Non, maintenant ! »

Le haussement de ton de Jacob fit sourciller le prêtre :

« Ne m’en veuillez pas mon père, mais lorsque la pauvre sœur prononça ces derniers mots, je n’étais pas seul, la meurtrière les a également entendus.

- La meurtrière ?

- Oui une femme, je n’ai pas pu voir son visage, mais son parfum chatouille encore mes narines, une odeur de rose. »

Le prêtre fronça derechef les sourcils :

Jacob continua :

« À Paris, on m’a prévenu de me méfier d’une Anglaise, intrigante entre toutes qui a déjà porté préjudice à notre Reine et je suis certain que cette femme et la meurtrière de Sœur Séraphine ne sont qu’une seule et même personne ! »

Don Romance se leva d’un bond, renversa son siège dans son agitation : ainsi donc Jane Carlisle était de retour, le garçon avait raison, il fallait agir vite !

« Laissez-moi juste le temps de changer de vêture et nous partons ! »

L’attente ne fut pas longue, moins d’une vingtaine de minutes, mais l’homme qui revint devant Jacob, n’était plus tout à fait le même : Romance avait troqué sa soutane contre des hauts de chausses prolongées par de grandes bottes ainsi qu’un pourpoint sur le haut du corps. Mais ce qui impressionna le plus le jeune homme était la soubreveste noire égayée simplement par des armoiries dont nul ne pouvait ignorer la signification : les clés de saint Pierre croisées et surmontées d’une tiare. Don Romance affichait clairement qui il était réellement : un messager se Sa Sainteté le Pape.

 

Jacob a l abbaye

Illustration - Marie-Laure KÖNIG

 

  1.  l’abbaye de Saint-Jean-aux-Bois accueillit d’abord une communauté de Bénédictines qui fut remplacée en 1634 par une communauté de Chanoines réguliers de Saint Augustin. Ne subsistent aujourd’hui que l’Église abbatiale et quelques vestiges. Le chêne de Saint Jean est l'un des plus vieux chênes forestiers de France, situé près de Saint-Jean-aux-Bois en forêt de Compiègne. Les moines de l'abbaye de Saint-Jean l'auraient planté sous le règne de Saint Louis. (Retour à la lecture)

Un peu de documentation... sur notre Pinterest

Roman de la team roman historique

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau