Roman partagé - Fin : Les critères des éditeurs

Bonjour,

Voici le dernier épisode du Malleus... Que va t-il advenir d'Alayone ?

Bonne lecture et n'hésitez pas à publier vos commentaires.

Marie-Laure

Episode 28 fin copie

Lire uniquement le roman – Page 28

MA DÉMARCHE - MES CONSEILS : Les critères des éditeurs

Les critères des éditeurs

Voilà 28 semaines que nous sommes ensemble, que vous avez suivi la vie d’Alayone. Maintenant il va falloir que je cherche un éditeur. Oui, mais voilà, quels sont leurs critères de sélections ?

Après de nombreuses recherches sur Internet, il semblerait que les éditeurs soient à la recherche de manuscrits originaux, qui suscitent la curiosité, voire même un débat…. Ai-je toutes mes chances avec le Malleus ?  A priori c’est un sujet original et pour ce qui est du débat, lorsque l’on sait qu’aujourd’hui, il existe des pays où les femmes ne sont pas mieux traitées qu’en France au moyen-âge, on peut supposer qu’il puisse y avoir débat…

Il faut également que le roman nous apprenne quelque chose… Là je pense que j’y suis. Mais ce n’est pas forcément un fait historique, cela peut-être également une anecdote ou un fait scientifique. Il faut, en finalité, que votre lecteur ait la satisfaction d’avoir appris quelque chose.

Si possible, votre manuscrit doit toucher un public le plus large possible. Ah bien là… Je ne sais pas trop… Les femmes c’est sûr. Les ados… et bien, je vais le faire lire à ma fille et à mon fils. Et pour les hommes, et bien, je demanderai à mon mari ! Ah oui, j’oubliais : éviter de demander l’avis des proches pour être certain de leur objectivité. Vous ne connaissez pas ma famille !

Surtout choisissez bien votre éditeur, il faut que votre roman reste entre la ligne éditoriale de la maison. Mais il ne doit pas être la parfaite copie de ce qu’il a déjà en rayon… Bref, il faut sortir du lot, mais pas trop. (à voir http://www.dailymotion.com/video/xcax8k)

Mais surtout, surtout, surtout, il faut des personnages auxquels les lecteurs vont s’attacher. Quand ils auront fini votre roman, ils doivent ressentir un manque, comme s’ils devaient les quitter. Alayone me manque déjà ! Pas vous ?

(Retrouvez quelques documents et illustrations de recherche sur le compte pinterest du site Pinterest

 

Le roman

 

Il y a une grande puissance dans les yeux, et cela apparaît même dans les choses naturelles. Car si un loup voit un homme d’abord, l’homme est frappé de mutisme. De plus, si un Basilic voit un homme d’abord son regard est fatal ; mais si l’homme le voit d’abord, il peut être en mesure de le tuer. La raison pour laquelle le basilic est capable de tuer un homme par son regard est parce que quand il le voit, en raison de sa colère, un certain poison terrible est mis en mouvement tout au long de son corps, et cela peut darder de ses yeux, injectant ainsi du venin mortel. 

Malleus Maleficarum –Heinrich Kramer ou nommé Institoris – 1486

 

3mai 2017

 

 

 

le chat

 

 

 

Nous sommes des félins, nous tournons autour de nos proies, les observons puis bondissons pour ensuite, en fonction de notre faim, jouer ou manger. Jamais je n’eus pensé que les hommes puissent avoir les mêmes instincts…

La nouvelle de l’incendie se répandit comme la misère sur le monde. La mort du Chanoine Richard ne bouleversa pas que les bénédictins, mais également la paroisse tout entière. Le chagrin laissa rapidement place à une vieille amie : à Sarry, on ne fût pas long à renouer avec la haine qui s’était tapie dans le cœur des villageois depuis tout ce temps. Un nouvel événement tragique et une même cause. Le diable à peau de loup était revenu, et avec lui la douleur et la désolation. À peine la sorcière eut-elle foulé le sol de Notre Dame qu’elle mit à feu et à sang un sanctuaire sacré.

Ma jeune maîtresse ne comprenait pas toute cette folie. L’image funeste du chanoine périssant devant ses yeux ne laissa pas la place à d’autres sentiments que celui d’une violente tristesse. On voulut la tourmenter, mais les actes de mépris semblaient glisser sur elle comme de l’eau sur les plumes d’un col vert. Elle avait tout perdu et n’attendait plus rien de la vie.

On enferma Alayone dans les douves de l’abbaye de Chalons en espérant l’arrivée des juges. Et on ne gaspillait pas son temps, les langues vipérines se déliaient. On se souvenait parfaitement qu’elle parlait aux loups, qu’elle fréquentait une sorcière « elle allait avec elle au fond des bois » « elle allait au Sabbat ». Puis on se remembra des choses qui n’eurent jamais lieu « Je l’ai vu flotter dans l’air » « j’ai dû cacher mon enfançon, elle tournait autour » « oui, et moi, c’est autour de mon Audoin qu’elle tournait ! ». Avec ses grands yeux verts et son chat noir, nul doute qu’elle en fut une, une servante du diable, une fornicatrice maudite, qu’elle finisse donc sur le brasier de justice !

On se souvenait de moi, alors je me dérobais à leurs regards. Je reprenais mes habitudes d’antan, j’observais, tapi dans l’ombre, toute la bêtise et la cruauté dont l’homme pouvait faire preuve.

 

5mai 1488

 

 

 

le chat

 

 

L’honorable maître Pierre Bréhal, inquisiteur de la foi était de retour. Il ne fut pas long à paraître. Jamais il n’oublia ce jour où il ne put condamner qu’une seule femme au lieu de deux. Comme un félin, il attendait son heure et il tenait là une vengeance délicieuse. L’homme qui l’avait contrarié dans son saint devoir venait de mourir et il pouvait faire vouer à la damnation et en toute impunité sa protégée. Il jubilait. Grâce aux nombreux témoignages et surtout à son nouveau dieu, Institoris et son actuelle bible, le Malleus Maleficarum. Il se préparait à marquer l’histoire.

Cette démone, la fille au loup, était non seulement une maudite, mais elle avait également contrecarré l’impression d’un livre sacré. Le marteau des sorcières ne sortira pas flambant neuf de ce lieu, elle avait fait obstacle à l’Église et au très Saint-Père lui-même !

Il était fort aisé de mener ce procès jusqu’au brasier de justice, il espérait seulement qu’elle n’avoue pas trop rapidement. Comme un félin, il voulait jouer un peu avec sa proie et se délecter d’un ou deux supplices. L’exécuteur des hautes œuvres avait pertinemment fait venir de Paris de nouveaux instruments qu’il avait grande hâte d’expérimenter. La scie et le pieu, des outils simples, mais qui risquaient de l’emporter vers l’autre monde avant la condamnation de son âme sur le bûcher, ne lui semblaient pas appropriés pour ce cas. Il souhaitait que l’inquisiteur se souvînt de lui pour ses prochains questionnements, peut-être même, deviendrait-il son bourreau officiel... Mieux que les anneaux de fer verrouillés au cou de l’hérétique, il commanda des objets plus pervers, dont il savait qu’ils captiveraient maître Bréhal. La ceinture de force ou le clitoris espagnol, il en était sûr, lui procurerait un plaisir infini. Il se délectait d’avance et avait hâte de se retrouver dans la chambre des questions.

L’inquisiteur avait le pouvoir et surtout le devoir de la faire souffrir. Plus il userait de cruauté, plus on l’en féliciterait. Peut-être même qu’il serait appelé à Paris ! Ce procès était du pain béni, du petit lait, un miracle venant du ciel.

Cependant, Sarry ne lui avait pas porté chance la première fois et il restait sur ses gardes. Les choses surnaturelles, incompréhensibles menaient logiquement vers des superstitions idiotes. Il prit toutes les précautions et dispositions nécessaires afin que rien n’entrave sa justice. Tout ce que lui dictait le Malleus fut mis en œuvre. Aucun tribunal séculier n’aura main basse sur cette affaire. Il s’agit d’un délit d’hérésie et ils ne peuvent agir sans le concours de l’église, c’est-à-dire lui. Aucun scribouillard ne sera autorisé à rédiger d’acte d’accusation, ni même un petit compte rendu. Le Marteau des Sorcières permettait que, parmi les cinq personnes devant être présentes lors de « l’examen », le notaire ou le scribe soit remplacé par deux hommes honnêtes. Le jugement sera donc prononcé de vive voix et exécutable sur le champ, sauf si la condamnée est… mais cela ne se pourra.

On disposait d’un bon nombre de témoins, des évidences de faits et, cette fois-ci, aucune ordalie ne pourra la sauver des flammes de l’enfer. On obtiendra ses aveux noyés ou pas dans ses larmes (1). On lui avait parlé des grands yeux verts de l’hérétique et il lui fallait être prudent, que jamais il ne la fixe. Institoris l’a clairement souligné, certains magistrats perdirent toute assurance devant la puissance du regard des sorcières.

Tout était près pour son arrivée dans la chambre des questions. Plusieurs personnes se trouvaient déjà dans ce lieu sordide qui sentait la putréfaction, l’urine et l’odeur métallique du sang. Siégeaient dans la pièce un juge en chef nommé par les institutions non religieuses, des ecclésiastiques, plusieurs témoins de l’informateur : une femme et trois hommes dont deux accompliront le devoir du notaire, c’étaient nos hommes honnêtes. Ils se tenaient à l’écart du bourreau avec dans le regard une sorte de fascination pour les instruments étalés sur la table, mais aussi de la gêne, un semblant de malaise... On avait déshabillé ma jeune maîtresse, car, disait-on dans le Malleus, certaines sorcières cachaient des charmes dans les coutures de leurs vêtements. Pour la même raison, on lui avait rasé la tête et toute autre pilosité. Lorsque Maître Bréhal pénétra dans le sanctuaire des tortures, elle était déjà pendue par les poignés attachés derrière le dos les pieds ne touchant pas le sol (2).

Il commença par lui faire croire qu’elle ne périrait pas si elle admettait être une hérétique, car la justice commune exige qu’une magicienne ne soit pas condamnée à mort à moins qu’elle ne soit reconnue coupable par ses propres aveux. Le Juge peut légitimement s’engager à lui garder la vie sauve, alors que si elle devait confesser sa faute, elle subirait la peine extrême. Il avait appris parfaitement sa réplique laissant place à l’ambiguïté d’une promesse que tout le monde savait mensongère :

« Alayone Dupré, vous comparaissez devant nous et au regard de Dieu pour le meurtre du bien-aimé de tous, le chanoine Richard et du crime commis contre l’église. En effet, vous avez brûlé un lieu sacré dans le but d’entraver l’impression d’un saint ouvrage. Aussi, vous serez jugée pour hérésie grâce à de nombreux témoignages qui vous accablent. Vous avez effectué, on vous a vu, des actes de sorcellerie. Je promets d’être miséricordieux si vous me parlez en grande confiance. »

Alayone ne bougea pas, elle était prête à mourir. Ici ou ailleurs, elle attendrait le châtiment que lui infligerait Dieu.

« Alayone Dupré, avouez vos crimes.

– point n’ai-je jamais commis de crimes

– N’avez-vous pas mis le feu à l’abbaye ?

– point n’ai-je mis le feu.

– On vous a trouvé sur le lieu de vos délits.

– Alors, si vous êtes au fait mieux que moi, jugez-moi et finissez.

– Avouez si vous désirez que cela cesse.

– Le chanoine Richard a brûlé l’abbaye. Paix à son âme, il ne souhaitait pas que son imprimerie soit l’objet de propagation de votre livre odieux.

– Blasphème ! Il se signa et fit un signe au bourreau qui tira sur la hart (3).

Alayone tomba en pâmoison.

– Comment obtenir ses aveux si au premier coup de corde elle défaille ! Bourreau, veillez à faire convenablement votre œuvre !

– Mais j’y peux rin si elle s’retourne les sangs au premier mal !

– Et bien, ranimez-la alors !

– Comme bien vous plaira.

Ébranlé, il jeta un seau d’eau au visage d’Alayone qui eut pour effet de la réveiller si brutalement qu’elle se démit les épaules et hurla sa douleur.

L’inquisiteur leva les yeux au ciel et reprit :

– Te voici revenue parmi nous Jézabel.

– Je ne suis pas une Jézabel, je n’ai détourné personne de la parole de Dieu ! Contrairement à vous et votre livre infecte.

– Blasphème ! Utilise ta salive pour avouer tes crimes.

– Je ne puis dire que la vérité.

– Va Jézabel, succombe, et croupis en enfer.

Elle accrocha son regard puis lui cracha ces mots :

– Vos flammes embraseront ma chair, mais pas mon âme.

– Ton âme ! Tu en as fait commerce avec le Diable, elle brûlera avec tes os.

– VOUS êtes le Diable ! Prenez garde, le chemin vers les affres risque bien d’être le vôtre !!

– Tu blasphèmes, encore... baisse les yeux où je te les fais griller avant le reste...

Son regard se posa sur le sol.

– Avoue que tu t’adonnes au sabbat et nous ne te causerons aucun mal, peut-être même auras-tu la vie sauve.

– Je n’ai jamais délaissé le Dieu chrétien, même si lui m’abandonne.

– Le nom de Dieu sonne comme un timbre fêlé dans ta bouche de sorcière. Confesse que tu pratiques l’aéromancie. Nous t’avons vu parler aux arbres et au ciel en faisant de grands gestes.

– Je cherchais juste mon chat.

– Un chat noir, le chat des sorcières…

Puis un signe fut donné au bourreau pour qu’il installât le premier instrument de torture sur la table placée devant elle. Une sorte de griffe conçue spécialement pour les femmes afin d’augmenter la cruauté du supplice et de satisfaire les perversions sexuelles des inquisiteurs.

Elle regarda ce cérémonial de manière détachée.

– Il faudra bien que tu pleures. Tes yeux secs prouvent que tu fais partie de ces femelles hérétiques. Tu pratiques également la géomancie, nous t’avons surprise à ramasser de petits cailloux de façon bien précise sur le chantier de Notre Dame.

– Mon père avait besoin de minces silex ciselés pour son ouvrage. Je connais son métier pour l’avoir suivi très jeune sur ses lieux de taille. Souvent il m’en fait la commande.

Dehors l’orage grondait, la pièce était sombre et l’atmosphère pesante. Seuls quelques bougies et le brasier du four éclairaient les murs de la geôle laissant entrevoir les altérations mal lavées des précédents suppliciés. Odeur méphitique, mélange d’une essence métallique dont on l’imagine provenir d’autres fautes que des outils de fer, de la rouille ou du souffre, le tout rehaussé d’effluves de musc et de sécrétions. Le bourreau installa un genre de griffes dissemblable, qui celles-ci, comportaient cinq doigts et formaient de petits ciseaux. Il les fit fonctionner doucement près de l’accusée afin qu’elle entrevît le grincement de la ferraille. Puis il les referma d’un coup sec avant de les disposer délicatement sur la table comme des objets précieux.

– On m’a rapporté que tu lisais la bible, de quel droit poses-tu ton regard sur ce livre sacré qui ne doit être accessible qu’aux hommes d’Église. Tu parcours les pages de l’Apocalypse, qu’y cherches-tu ? Un moyen de plaire à ton nouveau Dieu ? Te délectes-tu de ce qui arrivera aux pauvres pêcheurs ?

– Pourquoi n’y aurait-il que vous qui ayez le droit à la vérité ? hurla-t-elle. Vos recueils de substitution, que vous donnez aux laïques, sont emplis de mensonges et d’hérésie, ils propagent des croyances païennes destinées à les effrayer afin de mieux pouvoir assouvir vos fidèles à votre règne !

– Sorcière ! Tu blasphèmes contre nos livres saints, la Sainte Église et notre Saint-Père Innocent VIII. Ces mots sont un aveu de ta foi mauvaise et de ton orgueil infâme.

– Ma foi est pure et sans tache, c’est la foi d’une femme à qui on a fait cadeau du savoir, c’est la foi de celle qui sera une nouvelle fois sacrifiée par les prophètes de Satan !

– Tais-toi !

Ordre fut donné au bourreau de sortir une sorte de bâillon de fer dont l’extrémité aiguisée formait une pointe destinée à cisailler lentement la gorge jusqu’à la trancher si besoin était.

Elle regarda l’appareil et dit :

– Comment souhaitez-vous que je confesse quelques méfaits dont vous m’avez déjà jugé si vous empêchez mon gosier de tirer quelques sons ?

– Tu avoues donc à demi-mot…

– Non, je porte au jour votre sottise.

Le bourreau compris le signe de l’accusateur et rangea le dernier outil sorti. Il se munit à la place quelques petites pierres finement cisaillées qu’il posa sur les braises.

Après quelques temps et coups de tonnerre résonnants, lorsque les cailloux furent rougeoyants, l’inquisitoire reprit dans le calme le plus absolu.

– Ton prochain repas… – puis silence — avoue que tu pratiques l’hydromancie, nous t’avons vu verser quelque chose dans le puits de notre sainte chapelle.

– C’était une offrande afin que notre seigneur me rende fertile.

– Magie ! Magie ! Sorcellerie !! Au sein même du lieu qui accueille notre très Sainte Vierge tenant l’Enfant Jésus dans ses bras. Le miracle de Notre Dame souillé par tes gestes sataniques. Quel sacrilège abominable ! Tu as loué un culte au diable dans ce lieu pur et sacré, tu as amené ton démon sur notre pavé. Combien de prières et d’huile sainte nous faudra-t-il pour laver ton péché, que dis-je, ta profanation, pour exorcisé le poison que tu as mis dans notre eau bénie. Monstre ! Nous te ferons subir toutes les douleurs de l’enfer au point que le purgatoire te semblera doux.

– En cela vous avez raison, l’enfer c’est vous. Quant à votre purgatoire, je n’en crois pas un traître mot. Maintenant que vous m’avez jugé sur des faits qui ne sont pas des actes de sorcellerie, maintenant que vous me jugez par jalousie, par haine, pour des sentiments qui vous sont propres, maintenant que je suis assurée de mon avenir écourté, je vous fixe, dans le plus profond de vos yeux, car je sais que cela vous effraye. Mon regard vous poursuivra, chaque jour et chaque nuit, cette lueur vous hantera au point d’en devenir fou. Mes yeux sont ceux de la raison et lorsque tout cela sera fini et que vous serez face à vous-même, j’obséderai votre conscience et vous ne pourrez plus vivre autrement que dans la tourmente.

– Des flammes ! Regardez ses yeux rougeoyants et sans larme, elle est possédée, le diable parle en elle on y voit la sécheresse de son cœur. Sorcière ! Sorcière ! Maîtresse de Satan !

Le bourreau et d’autres membres d’église s’écartèrent et se signèrent. Tous avaient pris peur. La mise en scène, le temps grondant et ces dernières paroles prononcées à hautes voix et de façon magistrale, le tout accompagné de gestes francs et désignatifs, avaient autorisées les personnes présentes à constater les faits, et même, de se rendre à l’évidence, de voir de la vérité. Plus aucun doute n’était permis, cette femme appartenait à Belzébuth et elle devait être purifiée par le feu du bûcher.

– Avoue, je veux l’entendre de ta bouche.

Elle le fixa, les yeux rougeoyants de haine, une lueur que perçu Bréhal le fin reculer d’un pas. Il avait accroché son regard, il était perdu.

– La seule chose que je confesse ce jour est que je suis enceinte.

Et son monde s’écroula, il examina son ventre arrondi.

– Cela ne se peut !

– Prendriez-vous le risque de tuer un enfant mâle ?

– Sorcière ! Sorcière ! De quel homme as-tu osé incliner l’esprit ?

Il était fou de rage, sa respiration était forte et saccadée. L’assemblée prit peur et voulut sortir.

– Restez ! Je n’en ai point fini avec elle ! hurla-t-il.

Il demanda au bourreau de la jeter à terre. Et malgré l’interdiction formelle faite par le Malleus de toucher physiquement une maudite, il posa son pied sur sa nuque afin de lui écraser le visage contre le sol.

– Tu ne me regarderas plus. J’espère que ce sera un garçon. Ton sort n’en sera pas différent, mais au moins je ne serais pas aux regrets d’avoir perdu du temps. Nous reprendrons cette question au moment même où tu auras mis bas, et là, tu avoueras. Il appuya fortement son talon sur sa joue. Tu m’entends, tu avoueras !

Puis il sortit comme un éclair, cherchant un nouvel endroit où déverser sa foudre. Tous suivirent. Le bourreau, haineux lui marqua le front d’une pierre ardente et ramena Alayone dans sa cellule. La seule chose que ne permettait pas le Marteau des sorcières était de condamner une femme enceinte, la peine devait être retardée jusqu’à ce qu’elle ait accouché. L’inquisiteur ne prit donc pas le risque de son trépas précipité et de perdre l’enfant sous la torture.

 

9mai 1488

 

 

 

le chat

 

 

Geoffroy Soreau de Saint Géran, averti par pigeon de la mort du Chanoine Richard, quitta promptement son Abbaye de Saint-Germain-des-Prés pour celle de Chalons. Il y fut accueilli par Frère Guillaume qui lui fit un rapport détaillé de la situation non sans grande émotion. Alayone était dans une des geôles de ce lieu, à quelques mètres de là, mais il lui était impossible de la rencontrer. Elle avait mis l’inquisiteur dans une véhémence sans limites et ce dernier avait pris toutes les précautions de façon à ce qu’elle ne manipule quiconque. Il avait commandité son transfert sur Reims afin de la garder au plus près de lui. Elle était devenue sa bête noire, sa chose, sa possession, sa hantise.

Usant de toute sa notoriété, l’Abbé de Saint Germain réussit malgré tout à se faire introduire dans la cellule d’Alayone sans que Bréhal n’en fût alerté. « Ne la regardez pas dans les yeux et surtout ne la touchez pas ! Il ne faut jamais s’approcher de trop près d’une hérétique, elles ont des pouvoirs… » Il prit un air reconnaissant et promis de ne rien entreprendre de dangereux pour son âme.

Ma jeune maîtresse était recroquevillée dans un coin du cachot, la tête entre ses genoux et les mains croisées sur son crâne. Dès que je le pouvais, je me faufilais dans les dédales souterrains de l’abbaye de Chalons pour venir la rejoindre.

– Mon enfant, ma pauvre…

– Ne vous approchez point, ni même ne me touchez. Il paraît que je suis maudite et à dire vrai, je le crois. Je sème la mort et la désolation autour de moi depuis que je suis née. Je n’apporte que malheur à ceux qui m’aiment.

– Je ne puis entendre cela. Vous portez la vie ! Cet enfant, est-il vrai ?

– Il grandit en moi autant que mon désespoir. Mieux vaut qu’il soit orphelin plutôt que d’avoir une mère qui ne lui prêtera que plaies effroyables.

– Telle chose ne se produira. J’ai promis à votre défunte mère de veiller sur vous et…

– Et quoi ? Avez-vous bien veillé ? Vous êtes responsable pareillement à moi. Si vous aviez écouté mon cœur plus que vos ambitions, je serais l’épouse légitime de Tristan et il ne serait point… disparu.

– Je vous sauverai Alayone. Certes, je n’ai pas su vous comprendre, mes yeux n’ont vu que ce qu’ils voulaient voir et mes oreilles n’entendre que mes souhaits. Mais jamais vous ne m’avez contredit. Plaise à Dieu que…

– J’ai perdu toute foi en Dieu et toute foi en l’homme. Je ne désire que la mort.

Il s’approcha pour lui prendre la main, elle la retira.

– On vous a dit de ne point me toucher.

– Alayone, je vous sauverai. Vous n’irez point périr par le feu, vous m’entendez. Quoi qu’il arrive maintenant, permettez les événements de venir, faites-moi grande confiance. J’ai compris la leçon. Il m’aura fallu du temps, mais…

– Vous n’avez rien compris et une fois de plus vous agissez contre ma volonté. Partez, je vous prie, partez !

Elle cria qu'on la laissa seule. On manda à l’évêque de sortir. Avançant dans le ténébreux couloir il entendit le grincement lourd de la porte puis les sanglots de ma jeune maîtresse.

 

10 mai 1488

 

 

 

le chat

 

 

On enferma Alayone dans une sorte de cage disposée sur une charrette. Autour d’elle des gardes surveillaient les chemins. Deux placés devant, deux derrière et un de chaque côté. Son voyage devait ne durer que la journée. On avait ordre d’aller le plus prestement possible. Je ne les sentais pas sereins, elle semblait les effrayer et posséder ce pouvoir l’amusait. On l’avait accoutré d’une robe de bure crasseuse, sa figure était noir de suie. On ne lui donna rien pour cacher son crâne démuni de sa belle chevelure. Je restai avec elle dans sa boîte et je m’endormis. Puis une billebaude (4) me réveilla. On menait bataille autour de nous. Je vis Amaury extirper Alayone de la cage. Devant le visage de son père, elle n’opposa aucune résistance. Ils s’enfuirent à cheval, s’engouffrant dans la profondeur de la forêt avec un autre cavalier. Je crus reconnaître Frère Guillaume qui avait délaissé son froc de moine pour des habits d’homme. Les gardes étaient à terre. Seul le charretier était encore vaillant et ce fut bien dommage. Il m’agrippa et m’enferma dans une malle. Apprenant la nouvelle, à Reims, Maître Bréhal était enragé. Pour apaiser sa hargne et sa soif de vengeance, il me voua à la damnation à la place de ma maîtresse et à l’entendre, ce n’était que dans l’attente de la retrouver. Il jura sur Dieu de remuer ciel et terre afin que sa maudite périsse dans les conditions que lui ordonnait son nouveau dieu vénéré, Institoris. Comme il semblait être chose commune de condamner les animaux au bûcher. On me fit brûler. Mais je suis un chat, et souvenez-vous, un chat a sept vies…

Fin

 

© Le roman a fait l'objet d'une procédure de protection des droits d'auteur auprès de l'INPI 

Episode 28 fin

Illustration - Marie-Laure KÖNIG

 

  1. pour savoir si l’obstination de la sorcière qui, dans les tourments, refuse de ne rien avouer, est ou non le résultat d’un charme diabolique, le juge n’a qu’à bien examiner ses yeux. S’il n’y voit pas de larmes, c’est une preuve qu’elle est coupable, car, l’expérience a parfaitement établi qu’une sorcière ne peut pleurer.  (Retour à la lecture)
  2. Cela pose la question de savoir si la méthode employée par certains pour capturer une sorcière est légale, à savoir qu’elle doit être soulevée du sol par les officiers, et placée dans un panier ou sur une planche de bois pour qu’elle ne puisse pas encore toucher le sol. (…) Aussi, nous savons par expérience et les aveux des sorcières que, lorsqu’elles sont prises de cette manière, elles perdent plus souvent le pouvoir de garder le silence en cours d’examen : en effet, beaucoup qui ont été sur le point d’être brûlés ont demandé qu’ils puissent au moins toucher le sol d’un pied ; et quand on a demandé pourquoi elles ont fait une telle demande, elles ont répondu que si elles avaient touché le sol, elles se seraient libérées, frappant beaucoup d’autres personnes mortes par une foudre — Malleus Maleficarum  (Retour à la lecture)
  3. La hart : corde avec laquelle les criminels étaient pendus.  (Retour à la lecture)
  4. Une billebaude : une confusion.  (Retour à la lecture)

 

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