Roman partagé - La folie/ Mon conseil : les romans historiques

Bonjour,

C'est le moment que nous attendions tous depuis quelques épisodes...

Bonne lecture et n'hésitez pas à publier vos commentaires.

Marie-Laure

24 la folie

Lire uniquement le roman – Page 24

MA DÉMARCHE - MES CONSEILS - Mon conseil en écriture d'aujourd'hui : écrire un roman qui a lieu dans un contexte historique

La petite histoire dans la grande Histoire

Pour écrire un roman qui a lieu dans un contexte historique bien défini, il faut tout d’abord se documenter. Et se documenter beaucoup !

Mais attention aux pièges !

Le premier piège est de vouloir tout mettre.

On est tombé sur un véritable flot d’informations et l’Histoire nous passionne, alors on a envie d’en faire profiter un maximum ses lecteurs. Et c’est là que notre roman risque de prendre la tournure d’un cours. Un seul mot d’ordre : ne vous éloignez pas de votre petite histoire.

Le second piège est de ne pas vérifier ses sources.

Dans une recherche documentaire, il faut toujours vérifier ses sources et recouper ses informations. Sur Internet, si vous voyez le même texte plusieurs fois, ce n’est pas signe d’une information fiable, mais plutôt d’un copier-coller. Moi, je commence par ratisser large, sur Google, Wikipédia (les auteurs citent leurs sources, utilisez-les) puis je finis presque toujours sur le site de la BNF, Gallica.

Le troisième piège : faire évoluer son histoire en fonction de vos trouvailles.

Vos recherches ne doivent pas vous éloigner de votre plan, mais si c’est le cas, posez-vous la question de savoir si le chapitre que vous engagez est cohérent avec votre histoire, s’il ne va pas trop la perturber ou si au contraire il va l’enrichir.

Souvent, l’inspiration me vient de mes trouvailles, mais je reste fidèle à mon plan. Le fil conducteur ne change pas, mais parfois il se délie dans des situations différentes auxquelles j’avais initialement pensé.

Mais ce qui est vrai est que tout roman nécessite des recherches…

… et le genre historique encore plus. Vous devez connaître le mode de vie de l’époque, les costumes, les coutumes, la nourriture, les croyances, les événements historiques… et adapter tout ceci à vos personnages.

Même si je vous ai dit de ne pas alourdir vos écrits de trop de faits historiques, n’hésitez pas à apporter des détails à votre récit afin qu’il transporte votre lecteur dans votre monde et dans son temps. Eux aussi doivent voir, sentir, entendre ce que vos personnages perçoivent.

Les lieux sont importants, vous devez les connaître parfaitement et les situer dans votre temps.  S’il vous est possible de les visiter, ne vous privez pas, sinon faites des recherches d’images, sur les sites de musées ou dans les musées mêmes, les monuments, vous pouvez également utiliser google map qui regorge d’images 3D.

Pour vos dialogues, parfois il est difficile d’utiliser le langage de l’époque. Difficile pour vous, car vous n’êtes pas un expert et aussi pour votre lecteur qui doit pouvoir lire votre roman de façon fluide. La clé est de travailler sur l’authenticité plus que l’exactitude.

 

(Retrouvez quelques documents et illustrations de recherche sur le compte pinterest du site Pinterest

 

Le roman

Clément Marot adressait croit-on, à Marguerite de Navarre elle-même l’épigramme suivant :

 Très chère sœur, si je savais où couche
Votre personne, au jour des Innocents
De bon matin, j’irai à votre couche
Voir ce corps gent, que j’aime entre cinq cents.
Adonc, ma main, vu l’ardeur que je suis,
Ne se pourrait bonnement contenter,
Sans vous toucher, tenir, tâter, tenter.
Et si quelqu’un survenait d’aventure,
Semblant ferais de vous innocenter :
Serait-ce pas honnête couverture ?

20août 1487 

 

Le chat

 

 

 

Alayone commença à appliquer les principes d’Hildegarde sur son ami Guillaume.

Elle demanda au petit oblat Filibert de lui apporter des fleurs de mauve et de sauge fraîche. Avec grande peine et investi de la mission d’aider frère Guillaume à aller mieux, mais également par la promesse que lui aussi, pourrait bénéficier de la « lotion du bonheur », il finit par trouver ce qu’elle lui demandait. 

Macérée dans de l’huile d’olive et de vinaigre, elle frottait chaque jour les tempes de fleurs de mauve et de sauge du moine qui appréciait ces moments de tendresse. Ces quelques instants privilégiés avec Alayone qui prenait soin de sa santé lui procuraient effectivement bonheur et réconfort. Elle mit cela sur le compte de la lotion sans penser que le simple fait que l’on s’occupa de lui pouvait l’apaiser.

Hildegarde de Bigen l’envoûtait. À tant lire ses ouvrages et à les étudier, elle se sentait en communion avec cette prêtresse. Parfois, elle ressentait sa présence, tant est si bien, qu’elle se mit à lui parler. Sa connaissance profonde de la science humaine et ses clartés de la nature faisaient d’elle une sorte de magicienne. Alayone croyait que son fantôme (1) était proche d’elle et lui souffla les réponses sur des préceptes un peu délicats qu’elle avait peine à comprendre. Le corps et la pensée seraient liés…

Il lui fallait en savoir davantage sur son Hildegarde et la seule personne susceptible de lui en apprendre encor sur cette femme de sciences était l’abbé de Saint Germain. Alayone se refusait de faire le premier pas vers l’évêque de Chalons qui l’avait abandonné à sa peine, mais sa curiosité étant plus forte que sa rancœur, elle poussa la porte des appartements de Saint-Géran. Aussi, en fonction de leur conversation et de son accueil, peut-être lui confierait-elle son envie de revoir Tristan ce qui lui éviterait une seconde visite à ce sujet.

Concernant ce dernier, elle ne savait plus de quoi être certaine. Après son précédent message, aucune réponse ne lui revint et elle était coupée du monde. Tristan avait-il parlé au baron de Montfort ? Avait-il accepté ? Est-ce que Sieur de Saint-Géran était informé de leur intention ? Elle n’avait aucun moyen d’évoluer la situation depuis le « drame ».

Elle requit donc audience, laquelle lui fut accordée sur-le-champ.

– Dieu vous garde mon père.

– Dieu vous garde mon enfant. J’espérai nos retrouvailles depuis longtemps. Votre santé n’étant guère inquiétante, j’ai fait le choix d’attendre votre bon vouloir. Quelque ire serait-elle objet de votre venue ?

– Neni mon père. Mes lectures m’ont apaisée, et je vous remercie grandement de tout le papier que vous me fîtes apporter.

– En effet, j’ai remarqué que votre passion première a reprit force en votre cœur et je suis bien aise de voir que vos lectures sont issues de ma bibliothèque. Qu’y avez-vous trouvé ?

– Grande joie me fut donnée de découvrir des écrits forts intéressants.

– Fort bien ! Pourrais-je savoir le nom de ces ouvrages qui vous transportent tant ?

– Il s’agit des réflexions d’Hildegarde de Bigen. La connaissez-vous ?

– Pas personnellement jeune demoiselle, dit-il sur un ton joyeux. Mère Hildegarde repose en paix depuis près de trois siècles et nous laisse en héritage plus de soixante-dix chants liturgiques dont certains sont ici psalmodiés par nos moines. Avez-vous découvert « l’ordo virtutum ? »

– Non pas, de quoi s’agit-il ?

– Je vous ferai parvenir cette liturgie. Elle traite des tiraillements de l’âme entre démon et vertus. Je la trouve très appropriée pour une jeune damoiselle peuplée d’anges révoltés comme vous l’êtes assurément.

– C’est que je n’ai plus de doute, j’appéterai grandement aller dans ses pas. Faire vœu d’être comme elle me duirait (2) parfaitement.

Et l’abbé de Saint-Germain se méprit

– Alayone ! Quelle joie ! Mon enfant, je ne l’espérai plus. Dieu a enfin investi votre cœur. Savez-vous dans quel couvent vous souhaitez faire votre apprentissage ?

– Mais mon père, je ne…

– Suis-je niquedouille ? Comment le sauriez-vous ? Je vais vous aider à trouver l’endroit le plus à votre convenance. Comme je me réjouis de cette bonne nouvelle ! J’avais tant peur que vous n’oubliassiez le damoiseau de Montfort. Je peux bien vous l’avouer maintenant que la question ne se pose plus, son noble père n’aurait jamais accepté votre union avec son hoir. Le chanoine Richard y a été fort mal reçu et…

– Père Richard a rendu visite au baron de Montfort ?

– Si fait, il souhaitait rencontrer Tristan, mais chose lui a été interdite et c’était sans appel. Ma fille, point n’avez-vous la bonne noblesse. L’évêque de Chalons lui prit les deux mains et poursuivit – Mais n’y songez plus, vous avez noblesse de cœur et le reste est sans importance puisque votre décision est toute autre au jour d’huis et grand plaisir sera miens que d’user du saint-chrême pour vos vœux perpétuels.

Alayone quitta la pièce sans un mot, heurtée et désœuvrée.

 

21août 1487

 

 

Lettre d’Alayone à Tristan

 

 

 

Remis en discrétion par Filibert

Mon ami,

Que dit votre cœur ? Je reste sans nouvelles de vous alors que dans ces murs il se prépare pour moi un avenir dont je ne souhaite aucune ligne.

On vient de m’informer que votre père s’opposait à notre union. Que dois-penser de votre silence ? Il me semble également que l’abbé de Saint-Germain ne laissera pas jouer l’orgenar (3) pour nos noces.

Répondez-moi mon ami avant que l’on m’enferme de définitive manière dans un couvent, car tel est l’avenir que l’on me réserve dans un futur très proche.

Si votre affection est aussi vive que la mienne, nous demanderons au chanoine Richard de nous unir, car je sais que son cœur ne nous le refusera point. En ce cas, hâtez-vous également de préparer le voyage qui nous attend.

Votre bien aimante Alayone avec l’arche (4) désir de vous revoir.

 

 

 

23août 1487

 

 

Le chat

 

 

 

Ma petite maîtresse ne tient plus en place, elle entre et sort de sa chambre, parcours les jardins de l’abbaye et les murs de l’enceinte cherchant un signe de Tristan qui ne vient pas. L’abbé de Saint-Germain la presse, il craint qu’elle ne change d’avis. Elle refuse chaque proposition de placement afin de gagner du temps, mais à trop être exigeante il lui parvient des adresses de fort belles qualités qu’aucun argument ne pourrait plus rendre réponse négative.

« Mais que fait-il ? Que se passe-t-il ? M’aurait-il oublié ? Aurait-il cédé au bon vouloir de son père ? Son amour est-il aussi fort qu’il ne le prétend ? »

Elle lit et relis les lais de Tristan se disant que si belles expressions ne pourraient être nées d’un mensonge. Aurait-il entrepris deux pèlerinages si ses sentiments n’étaient pas issus d’amour vrai ?

N’y tenant plus, et n’attendant plus de réponse elle prit le risque d’envoyer un bref par hérault au chanoine Richard.

 

Lettre d'Alayone à l’adresse du Chanoine Richard

 

Du 23 août 1487

 

 

 

 

Mon père

Vous qui comprenez si bien les sentiments humains que je vous sais dire combien vous aimiez Jeanne. J’aore (5) le seigneur de bien vouloir écouter mes prières. Vous me voyez si entreprise (embarrassée) et malheureuse. Qui ne semble ici disposé à l’union d’une pauvre enfante de tailleur de pierre avec le fils d’un baron.

Pis encore, on s’est fourvoyer à me penser aspirer à prendre le voile !

Il me faut vous rejoindre en compagnie de Tristan afin qu’avec la bénédiction d’Amory vous portiez l’étole pour célébrer nos épousailles. Consentirez-vous ?

Que Dieu vous garde mon père et me prête aide.

Alayone Duprés

 

Lettre d'Alayone à l’adresse du Chanoine Richard

 

Du 19 septembre 1487

 

 

 

 

Mon père

Point n’ait reçu votre réponse et il se pourrait que devant votre refus à ma pétition (6) vous disiez vigile (7) au lieu de sainte messe.

Si est de nous, si lui sans moi, si moi sans lui, la langueur s’empare déjà de moi. S’il faut que mort me départe de mon ami.

Je crains que Dieu m’ait une fois de plus abandonnée.

Foi en lui mon père.

Alayone Duprés.

 

 10octobre 1487

 

Le chat

 

 

 

 

 

La santé de ma petite maîtresse inquiéta l’évêque qui ne comprit pas les raisons de ce mal-être. Elle semblait peu à peu vouloir atteindre les limbes.

Elle perdait le goût du boire et du manger. Frère Guillaume, quant à lui, parvenait doucement à reprendre ses activités monastiques. Tristan ne répondit à aucune de ses missives pas plus que le chanoine Richard. Elle se trouva dans un sentiment d’abandon. Elle serrait toujours contre sa poitrine le médaillon de Gertrude se disant qu’elle allait bientôt la retrouver.

Elle avait achevé d’étudier les écrits d’Hildegarde et aucun autre ouvrage n’eut atteint son cœur.

On envoya à son chevet un mire qui la sermonna et la saigna. Cette saignée n’eut d’effet que de l’affaiblir davantage. Elle ne souhaitait pas revenir à guérison surtout que grâce soit rendue à sa faiblesse, elle ne pouvait entreprendre le voyage jusqu’au couvent que l’évêque de Chalons finit par lui trouver.

Elle ne voulait mettre roide guise à prendre du mieux. Bientôt, je fus le seul autorisé à la veiller. Dans cette chambre les superstitions n’avaient pas cours et que je sois noir ou blanc, j’étais bien utile dans les greniers de l’abbaye. Le chat d’Alayone était intouchable tout comme l’était la protégée de l’abbé. Elle était respectée et aimée de tous. Son caractère jovial et enjoué avait illuminé la vie des moines et je défie quiconque de m’en trouver un qui ne prie pas pour lui recouvrer sa joie et sa gaieté.

 

12décembre 1487

 

Le chat

 

 

 

 

Sans doute alerté par l’état de santé d’Alayone, le chanoine Richard, profitant des vœux faits en période anniversaire de la naissance du Christ, envoya à Alayone un message à sens caché : « Qu’il plaise à Dieu que vous reveniez à guérison et que votre souhait le plus cher soit enfin exaucé ».

Elle dépêcha Filibert à trouver Tristan et lui rapporter que le chanoine Richard avait concédé.

Alayone manda alors qu’on ne la nourrit plus que de grau d’épeautre, d’égrugé d’épeautre, de pain d’épeautre, de soupe d’épeautre de persil et de miel. Elle demanda à Filibert de bien vouloir, après le dernier office du soir, lui cueillir des orties et de les laisser dans de l’huile d’olive. Au bout de trois semaines, elle s’en appliqua sur la poitrine et sur les tempes. Elle reprit la prière comme le préconisait Hildegarde, et l’évêque crut à un miracle.

 

6 janvier 1488

 

Le chat

 

 

 

 

Quelque chose s’ourdissait depuis plusieurs jours. Les esprits étaient échauffés et joyeux, tout ce semblant de folie effrayait quelque peu Alayone. Sa guérison aurait-elle accéléré son départ vers le couvent ? Mais que se passait-il ? Même Filibert ne lâchait aucune brève sur ce secret fièrement gardé.

Depuis la Saint-Innocent, Paris paraissait bouillonner et ce jour, à brûle-pourpoint, Guillaume entra tel un maelström dans la chambre d’Alayone : « Viens, viens vite te dis-je ! Chausse-toi, prends ta peau de loup et suis-moi ». Alayone s’exécuta avec hâte, et bien sûr, je les talonnais.

Ils se précipitèrent hors de l’Abbaye pour se rendre aux portes de Paris. Ma maîtresse était ahurie, mais également au comble du bonheur, un vent de liberté excitante l’étreignit, glacial certes, mais tellement jouissif. Avec frère Guillaume elle était en confiance. Lorsqu’elle fût dans la cité, elle ouvrit grand les bras et fit éclater son euphorie en criant, elle tourna, tourbillonna sur elle-même. Elle suivait la musique et la liesse qui semblait venir de partout. Paris était en ébullition, les gents arrivaient de toute part, on chantait, on piaillait, dansait dans des costumes ridicules et hauts en couleur et sous des masques grotesques.

Le moine Guillaume l’admirait, heureux de revoir le sourire de son amie enfin illuminer son visage. Ils pénétrèrent dans une rue moins pétaudière et lui expliqua pourquoi tout ce charivari :

« Je te connais Alayone, et tu peux dire à qui veut l’entendre que tu souhaites prendre le voile, mais pas à moi. Si toutefois je me trompais, ce dont je doute sincèrement, je vais te mener dans la plus égarée des fêtes de Paris pour que tu goûtes toi aussi à la vésanie de tous ces follets.

– Tu m’emmènes à la fête de l’âne !

– Il y a bien longtemps que l’on a oublié d’honorer cette pauvre bête ! (8) En ce jour, on tient en grand honneur les fous. Alayone, je t’invite à la démence ce soir avant que la vie ne nous rattrape. Viens, suis-moi, allons voir le spectacle illustrant le mieux la vésanie des hommes.

– Le “mystère” ?

– Oui, il se joue dans la grande salle du palais de justice, là où même le sort de Gertrude fut décidé. Allons nous gaudir (9) de l’humiliation tous les grands du clergé habillés en femmes ou fou pour divertir le bas peuple. Pensent-ils prendre de la hauteur en se chargeant de la vêture du pape ? En ce jour, ils s’accordent tout ce qu’ils nous refusent au long de nos misérables vies. Allons toucher la frénésie qui tua notre amie et rions de l’aliénation meurtrière. Puis nous irons place de grève voir un vrai feu de joie.

– La fête des fous… ça me plaît Guillaume, ça me plaît.

Ils partirent vers le Palais. Trop de populace encombrait les rues. “Retournons sur nos pas. Nous risquons de plus d’y retrouver le comte de Chalons”. Frère Guillaume se dirigea alors vers notre dame, se frayant un chemin dans la foule, des prêtes vêtus en comédien, des clercs avaient leurs visages noirs de brou, beaucoup portaient des masques hideux. Il se chantait des chansons grotesques et obscènes, partout on buvait jusqu’à l’ivresse. Dans Notre-Dame on mangeait de la cochonnaille sur l’autel, dans les encensoirs on brûlait des effets aux odeurs nauséeuses. Alayone n’aurait jamais imaginé chose pareille, un tel sacrilège sous couvert des autorités religieuses. Mais pis encore, elles y participaient. Il lui semblait que le diable était partout, chacun se libérait des maux quotidiens dans un bouillonnement de folie incontrôlée.

– Alayone, le roi des fous va passer, vient, sortons, allons admirer cette personnalité illustre !

Il lui prit la main et courut vers la porte de la cathédrale. Ils s’envolèrent vers les braillements et les gueulements, ils se jetèrent dans la foule, happer par les cris et l’exaltation de la populace “Regardez-le, le roi des papes” “Qu’il est laid !!” “Monseigneur roi des fous !” Tout le monde riait et se prosternait devant le prince de cette parade incongrue. Frère Guillaume s’amusait comme un enfançon. Celui qui avait effectué la plus vilaine grimace était porté haut sur une charrette traversant les rues de Paris. Il était assis sur un tas d’immondices et il prenait des poses indécentes et impudiques. Un cortège le suivait dans le chaos. Ce n’était pas là qu’un convoi de gents de basse condition, des clercs et des étudiants succédaient à également cette drôle de parade.

Dans ce tumulte nous nous perdîmes. Alayone se retrouva seule au milieu de la liesse et je cherchais le moine Guillaume. Je scrutais depuis les toits les minuscules points de couleurs qui bougeaient dans tous les sens et quelque chose m’interpella. Quelqu’un que je semblais reconnaître m’apparut. Je descendis le long d’un mur et je m’approchai de l’homme. Je me frottais à sa jambe afin de lui faire entrevoir ma présence. J’étais si petit dans cette multitude de chausses et de sabots qui foulaient la terre boueuse de Paris. Le sir me sentit, me remarqua, m'observa et finalement consenti à se baisser. Il gratta le haut de ma tête et attrapa mon regard. Cherchant à flatter mon encolure il découvrit la pierre de la peste que m’avait taillée ma maîtresse et attachée au cou par un ruban. Elle pensait ainsi me protéger des maladies de Paris. “Ne serais-tu pas Grizzli ?” me dit-il… “Où est ta maîtresse ? Non loin, je suppose ?” Je me mis en route et il me suivit.

Lorsqu’Alayone vit Tristan, plus aucun bruit ne parut, le populaire semblait disparaître dans le brouillard de l’hiver. Mais ce n’était que l’effet d’une grande émotion et des larmes qui perlaient sur ses joues. Il était là, planté devant elle. Il avait changé. Son visage était marqué par des traits de sévérité, de douleur et des rouages de l’âge, son sourire juvénile de paraissait plus. Il était maintenant fort bel homme et de belle taille. Il était très élégamment habillé et chapeauté. Il semblait saint et dru, mais pourtant il avait le teint blême. Il s’avança doucement vers elle. Prit également d’une grande émotion il savourait chaque instant afin d’inscrire cette image qui lui flattait la rétine dans son esprit. Un homme porté par le tumulte le bouscula et sans quitter Alayone des yeux il le flanqua à terre d’une main ferme. “Paix, c’est festoiement ! Point la peine de l’prende si violent’ment” dit l’individu en se relevant, et sans plus de réflexion, repartit en pestant vers le cortège. Tristan était maintenant si près d’elle, jamais il n’eut pensé la retrouver au beau milieu de cette fête païenne. Elle le dévorait des yeux dans l’espérance qu’il se produise quelque chose qu’elle désirait depuis si longtemps. Il appliqua son pouce sur les larmes qui coulaient sur ses joues. Elle pressa son visage contre la main de Tristan cherchant la chaleur de cette paume qui maintenant atteignait son cou. Il vint poser ses lèvres fébrilement sur celles de sa mie. Ce baiser d’abord chaste et doux se trouva empressant lorsqu’il prit la tête d’Alayone entre ses deux mains. La fête des fous eut raison de ces deux cœurs blessés qui se retrouvaient enfin après d'interminables mois de doute et d’inquiétude. Eux aussi venaient de succomber à la démence. Ils s’embrassèrent ainsi un long moment faisant fi de ce qui se passait autour d’eux. Aucun n’aperçut Guillaume qui les observait. Le moine repartit et je ne saurais dire s’il fut heureux de ces retrouvailles ou non, mais je saisis son encombre. Je suppose qu’à cet instant c’est la mélancolie qui s’emparait de lui. Du haut des toits, je le vis prendre le chemin de la place de grève dans un pas tranquille et sans joie.

© Le roman a fait l'objet d'une procédure de protection des droits d'auteur auprès de l'INPI 

Le combat de carnaval et de caremes pierre brueghel l ancien 1559

Illustration : Le combat de carnaval et de caremes - Pierre Brueghel l'Ancien - 1559 

 

 

  1. À l’époque on croyait beaucoup aux fantômes (Retour à la lecture)
  2. Duire à : plaire à. L’idée me duit. (Retour à la lecture)
  3. L’orgenar : les orgues (Retour à la lecture)
  4. L’arche : brûlant (Retour à la lecture)
  5. J’aore : je prie (Retour à la lecture)
  6. Pétition : ici, dans le sens de "demande" (Retour à la lecture)
  7. Vigile : prière dite à la veillée funéraire (Retour à la lecture)
  8. D’honorer cette pauvre bête ! : Âne qui mena Jésus lors de son entrée à Jérusalem. (Retour à la lecture)
  9. Nous gaudir : nous moquer (Retour à la lecture)

 

 

Un peu de documentation... sur notre Pinterest

Savoir écrire un livre écrire son roman devenir auteur blog d'écriture roman historique devenir écrivain Pour faire un bon livre roman partagé

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Commentaires (1)

misslou
  • 1. misslou | 25/08/2017
...ça fait bien plaisir de retrouver Alayone , de lire qu'elle retrouve son Tristan préféré, dans l'ambiance particulière de cette fête des fous et que ses espoirs et ses attentes sont comblés.
Ainsi finit le Malleus, car c'est bien là, le dernier épisode ?
Comme souvent, je suis triste de finir un roman que j'aime bien.
Un roman historique de plus et qui m'a réellement emmenée vers d'autres temps, d'autres mœurs, grâce surtout à cette autre langue et tout le mérite en revient à l'auteure.
En refermant le livre, il me manque néanmoins deux choses que je pensais y trouver en l'ouvrant.. J'ai beaucoup apprécié l'histoire de notre jeune héroïne, de son fidèle Grizzli (qui a œuvré pour cette fin heureuse ) et qui souvent racontait l'histoire d'abord dans un lieu, le village et l'abbaye et puis ensuite à Paris. Mais nous n'avons lu que par deux fois, des récits sur la sorcellerie avec la mort de Dame Cunégonde et ensuite celle de Gertrude. Peut-être la présentation du livre qui mettait en avant "la chasse aux sorcières" ne correspond pas tout à fait au fil conducteur de ce récit.
Et puis, en deuxième lieu, je pensais que la boucle serait bouclée et que la fin du livre nous ramènerait au premier chapitre. En fait, c'est au lecteur, sans doute, d'imaginer la suite des évènements ou pas, s'il considère que la sorcière du tout début n'a pas de lien avec Alayone.
En fait, ces remarques touchent à l'idée personnelle que je me faisais en avançant dans la lecture.
Malleus est un roman très réussi, auquel je souhaite un bel avenir et peut-être même un second livre, pour continuer à suivre la vie d'Alayone et de Tristan, cette fois... Bravo et Merci.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.