Roman partagé - Le procès/ Mon conseil : la mort d'un personnage

Bonjour,

Découvrez le dernier épisode de ce chapitre où des liens forts vont se nouer entre Alayone et Frère Guillaume... 

Bonne lecture et n'hésitez pas à publier vos commentaires.

Marie-Laure

21 le proces de gertrude

 

Le roman

Ici, on demande si, dans le cas d’un détenu légalement reconnu coupable par sa mauvaise réputation générale, par des témoins et par la preuve du fait, la seule chose qui manque est une confession du crime de sa propre bouche, le juge peut légitimement lui promettre sa vie, alors que si elle devait avouer le crime, elle subirait la peine extrême. (…) Mais il a certainement été très souvent découvert par l’expérience que beaucoup confessent la vérité s’ils ne sont pas retenus par la peur de la mort. (…) Et pendant l’intervalle avant ce temps assigné, le juge lui-même ou d’autres hommes honnêtes feront tout ce qui est en leur pouvoir pour la persuader d’avouer la vérité de la manière que nous avons dit, en lui donnant, si cela leur paraît opportun, une promesse que sa vie sera épargnée. (…) Et notez que, si elle l’avoue sous la torture, elle devrait ensuite être emmenée à un autre endroit et interrogée à nouveau, de sorte qu’elle ne l’avoue pas sous le stress de la torture.

Malleus Maleficarum –Heinrich Kramer ou nommé Institoris - 1486

 

30mai 1487

 

 



 

 

 

Nous, le révérant père en Christ et Seigneur Louis de Beaumont de la Forêt, évêque de Paris, le révérant père en Christ et Seigneur, le Seigneur Étienne-Tristan de Salazar, évêque de Sens, ainsi que notre frère, Jean de Noyon, sous-inquisiteur de la perversité hérétique au diocèse de Paris vous assignons, Gertrude Foulques ce jour de 30 mai de l’an 1487 pour la suite de vos interrogations, que la vérité fut entendue par votre propre bouche. Que malgré vos larmes versées (1), votre réputation et les fais reprochés avoués de votre bouche, vous êtes accusée devant nous pour crime d’hérésie et à savoir de sorcellerie ; nous avons condescendu à demander si l’accusation susmentionnée peut être justifiée comme étant vraie, en appelant des témoins, en vous examinant et en utilisant d’autres moyens qui correspondent à la Sanction canonique. C’est pourquoi après avoir vu et examiné avec diligence tout ce qui a été fait et dit dans ce cas, et ayant eu le conseil des savants avocats et des théologiens, et à plusieurs reprises examiné et enquêté sur tout ; assis comme juges sur ce tribunal et n’ayant que Dieu devant nos yeux et la vérité de l’affaire. Et les saints Évangiles étant placés devant nous pour que notre jugement puisse provenir du visage de Dieu et que nos yeux voient l’équité, nous procédons ainsi à notre phrase définitive en invoquant le nom du Christ. Puisque par ce que nous avons vu et entendu, et a été produit, offert, fait et exécuté devant nous dans le présent cas, nous avons,  légalement prouvé contre vous, de ce dont vous avez été accusé devant nous, nous prononçons, déclarons et donnons, comme dernière phrase, que par vos actes légalement prouvés contre vous par lequel vous êtes jugée comme sorcière d’hérésie. * par conséquent, par la présente déclaration, enquête et jugement, nous vous condamnons à être réduite en cendres dans les griffes du Diable.

 

30mai 1487

 

Journal de l'évêque de Chalons - Joffrey de Saint Geran - Abbé de Saint-Germain-des-Près

 

 

 

Damoiselle Gertrude n'avait plus rien d'humain mais évoquait plus à un amas de chair. Son esprit avait depuis plusieurs jours quitté son corps, seul son instinct de survie la maintenait debout si l’on puis le dire ainsi.

On l'avait recouverte d’une robe de burel qui sentait le mauvais alcool. On la plaça devant la sinistre échelle de justice où les condamnés doivent une dernière fois faire amende honorable. Elle ne se portait plus. On voulu l’obliger à monter quelques marches, et sans conteste elle n’y parvint pas. Elle n’eut pas même saisi qu’on lui intima un ordre. C’est alors qu’on lui attrapa les poignées et lui noua derrière le dos. On y attacha une corde et la tendit sans aucune précaution. Ses mains lui vinrent au-dessus de la tête. J’eus l'ahurissement de n’entendre aucun craquement. De normale constitution, les omoplates ou même les épaules auraient cédés, mais elle était déjà démantibulée. On la tira vers le haut afin qu’elle ne touchât plus le sol et qu'on eu l'illusion qu'elle se trouva sur la première marche de l'échelle. On lui posa de nouveau la question : « Êtes-vous une sorcière d’hérésie ? » La pauvre Gertrude n’entendait pas qu’on lui parla. Son esprit devait déjà avoir voyagé vers l’autre monde. Elle n’avait plus de corps, plus de visage, on ne distinguait plus ses yeux ni sa bouche. Sa tête était rasée. Jamais on n’eu cru qu’il s’agissait de notre merveilleuse amie, si pleine de vie et d’envies, de soif de connaissance et de reconnaissance. Un cœur pur dans un corps martyrisé depuis l’aube de son existence. Je lui avais offert quelques temps de repos, quelques temps de bonheur, une parenthèse. C’est à croire que l’on ne puisse pas échapper à son destin. Elle n’était aujourd’hui plus que douleur et même au-delà de l'agonie, elle était là où on ne se sent plus vivre, à mi-chemin entre cauchemar et mort. J'espérai qu'elle garderait cette léthargie jusqu'au moment du brasier, lui évitant ainsi la frayeur de l'instant où l'on se sait proche du trépas.

Plusieurs fois on lui posa la question et jamais on n’eut de réponse. L’assemblée semblait contrariée. Depuis le Malleus Maléficarum, les suppliciés avaient obligation d’avouer leur méfait avant d'être conduits vers male fortune (2). Un homme, Jean de Noyon, le sous-inquisiteur, s’approcha d’elle le visage endurci par une haine jubilatoire. Il prit la mâchoire de la pauvre enfant dans sa main puissante. Il lui murmura à l’oreille « êtes-vous une sorcière d’hérésie ? Avouez et votre calvaire parviendra à son terme ». D'entre ses lèvres tuméfiées et bleuies, un son sortit. Sans plus de dents et sans plus de langue, on supposa qu’il s’agissait d’un aveu. Jean de Noyon fit signe de lâcher la corde et elle s’affala sur le sol comme un médiocre sac de blé.

On la mena au bûcher ou l'on imbiba une fois de plus sa robe d’alcool. On l’attacha au pilier et ajusta les fagotins (3) à ses pieds. L’exécuteur des hautes œuvres plaça un capuchon sur la tête de Gertrude qui demeurait inerte. Je surpris le regard du bourreau, il me fixa rapidement et ferma les deux paupières. Je lui avais, en échange de charité, promis quelques indemnités. Je compris par ce signe que le feu n’embraserait la chair de Gertrude qu’après sa mort. C’est ici la seule chose que je puis faire pour elle. Une entreprise qui me donnerait bonne conscience jusqu’au jour de mon trépas. Ensuite, je verrais bien si Dieu me pardonne…

 

30mai 1487

 

 

Le chat

 

 

 

Alayone s’évada de l'Abbaye, ce jour-là encore, avec l’aide de Filibert. Il n'était plus mesure de prendre le sous-terrain de la crypte, l’Abbé de Saint-Germain-des-Près ayant pris grand soin de le faire obturer de façon définitive. Elle ne revit ni Tristan ni Guillaume et c’est de nouveau seule qu’elle parcourut les rues de Paris jusqu’à la place de Grève. Mais cette fois, sans aucune appréhension pour sa propre vie, uniquement la foi, l’espoir en un miracle la dirigeait dans les dédales puants de cette ville ignoble.

Oui, sous ses majestueux apparats se cachait le royaume austère du fiel. Escobarderie, flagornerie, perfidie, bassesses humaines, vacuité vaniteuse, ivrogneries, pusillanimité, menteries, vilénie voilà ce dont regorgeaient les rues de Paris. On n’y rencontrait que d’honnêtes commerçants de commerces malhonnêtes, petite bourgeoisie profiteuse des malheurs des gueux, hommes de Dieu marchants dans les pas des plus riches ou plus avertis, et tout cela se mêlaient aux abandons d’enfançons sous l’œil de Notre Dame, aux coupe-jarrets non loin de la Sainte-Chapelle. L’évêque de Paris siégeait dans un palais alors que tant de malheureux vivaient avec les rats et les puces avant d’être emmenés au sinistre gibet de Montfaucon.

Alayone affligée courrait, et moi, à ses côtés je veillais comme à mon habitude.

Lorsqu’elle arriva place de grève, le brasier avait déjà répandu toute son ardente et rogue chaleur dévastatrice. Il ne restait que braises incandescentes et un petit moine à genoux devant le chafaud. Elle s’agenouilla sans bruit à côté de frère Guillaume. Des larmes coulaient encore sur ses joues, il était charbonneux, il semblait avoir mangé les cendres du brasier et la peau de son visage était brûlée. Il posa sa tête sur l’épaule de ma petite maîtresse et lui dit « Pardon Alayone ». Elle se retourna et plaqua son front contre le sien. Il sanglota « Pardon Gertrude, pardon mon amour », puis il s’effondra sur le sol, le visage enfoui dans les jupons d’Alayone. Elle mit délicatement sa joue sur les cheveux du moine et l’entoura de ses bras. Ils restèrent ainsi le temps que le bûcher fut froid.

Lorsque le soleil eu disparu, elle prit quelques cendres dans un petit flacon.

– Je ferai confectionner deux bijoux que nous porterons chacun. L’âme de Gertrude nous suivra et scellera notre serment. Promettrons de veiller l’un sur l’autre afin que terrible chose nous soit épargnée. Jurons Guillaume, jurons sur ce qu’il nous reste de Gertrude que nous nous protégerons mutuellement. Le voulez-vous ?

– Je te promets Alayone de ne plus douter de toi. Car toi seule a compris mon amour et je t’ai…

– Il ne faut plus y songer. Gardons cette amertume pour ceux qui font notre malheur et méprisons les méprisables. Tu es mon frère, mon frère Guillaume et aujourd’hui, alors que tous ont fermé les yeux sur cette injustice, cette atrocité, cette odieux et sordide acharnement à l'encontre d'une douce innocence, nous sommes seuls restés fidèles à Gertrude sans qu’aucun de ceux-là nous le permît. Comme elle a dû se sentir abandonnée. J’en veux à l’évêque de ne point nous avoir autorisé de l’assurer de notre amour, d'avoir fermé son cœur. Car même s’il ne pouvait chose faire, nous aurions pu la prier d’avouer pour que ses supplices soient écourtés. Nous savons bien tous deux que lorsque l’on est pris dans cet infernal vent de l’inquisition, rien ne peut nous en extraire. J’en veux à Tristan de ne s’être pas inquiété de son sort et d’être comme à son habitude resté dans le bon ordre, au regard le moins hasardeux. Lui, autant que le comte de Saint Géran aurait pu nous permettre de porter une fin plus preste à ce supplice. Je méprise ceux qui l’ont jeté dans les flammes comme une bête immonde et ceux qui se sont se délecter du spectacle. Mais que ces monstres se rassurent, je leur promets des brasiers encore plus ardents dans l’enfer qui les attend. Dieu ne nous a pas appris à nous délecter des souffrances des hommes. Je méprise le roi de fermer les yeux sur tant d'horreur en son royaume, je méprise les ecclésiastiques qui s'agenouillent devant les paroles d'un pape impie. J’ai lu le Livre Saint, je l’ai étudié, et jamais il n’est fait mention de sacrifier des innocents pour sa propre haine ou sur l’autel du profit ou même de propager la terreur. Je méprise les honnêtes gents qui ont perdu le sens de la justice et le goût de la pitié. Mais par-dessus tout, j’en veux à Dieu de n’avoir jamais écouté mes prières.

 

Fin du troisième chapitre

© Le roman a fait l'objet d'une procédure de protection des droits d'auteur auprès de l'INPI 

21 le proces

 

Illustration : « La torture d’une sorcière » Gravure sur bois d’après un dessin de Ferdinand Piloty (1828-1895)​


 

  1. En prononçant la sentence, le juge ou le prêtre peut utiliser une méthode comme celle-ci en la conjurant à de vraies larmes si elle est innocente ou en train de retenir de fausses larmes. Laissez-le placer la main sur la tête de l’accusé et dites : Je vous conjure par les larmes amères versées par la Croix par notre Sauveur le Seigneur Jésus-Christ pour le salut du monde, et par les larmes brûlantes versées à l’heure du soir ses blessures par la Vierge Marie la plus glorieuse, Sa mère et par toutes les larmes qui ont été répandues ici dans ce monde par les Saints et Élus de Dieu, à partir desquels il a maintenant effacé toutes les larmes, que si vous êtes innocent faites jaillir des larmes, mais si vous êtes coupable, vous ne le verrez pas. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Amen. (Consigne du Malleus Maleficarum)  (Retour à la lecture)
  2. Male fortune : la mort (Retour à la lecture)
  3. Fagotins : petits fagots de bois pour allumer le feu (Retour à la lecture)

Tel qu’écrit dans le malleus maleficarum et devant être prononcé à l'issue d'un procès. Institoris avait donné ses instructions et les sentences devaient être prononcées de cette façon, mots  pour mots.

MA DÉMARCHE - MES CONSEILS - Mon conseil en écriture d'aujourd'hui : Faire mourir un personnage

Comment faire mourir un personnage

Lorsque l’on fait mourir un personnage, il faut absolument procurer une émotion chez votre lecteur. Pour ceci, deux solutions : ou votre lecteur s’est attaché à votre personnage, ou vous vous attachez une description terrible du trépas.

Mais toutefois, il vous faut absolument éviter de vous étendre sur la mort d’un personnage s’il est inutile uniquement dans le but de mettre un peu de mouvement dans votre récit.

Donc, il faut donner un rôle important à ce protagoniste, vos lecteurs doivent le suivre et l’apprécier ou pouvoir apprécier sa mort…

Vous allez devoir créer une émotion. La tristesse ou la joie de la voir mourir.

Faites bien attention également à ne pas vous éloigner de votre type de roman. Ne transformez pas une histoire romantique par un polar pour retourner ensuite dans un roman... romantique.

L’idéal pour que votre lecteur soit touché est de travailler en profondeur votre personnage de son vivant afin que sa mort procure un manque.

Dans notre cas, nous n’avons pas eu le temps de nous attacher à Gertrude, ou si peu. Mais notre héroïne, elle, y avait trouvé une grande amitié, j’ai donc choisi de mettre le lecteur en position de transfert. On a de la peine pour Alayone.

Et comme pour dame Gertrude, j’ai soigné l’authenticité de la scène en puisant sur les réalités historiques.

J’ai également décidé de ne vous conter que les résultats des tortures. Pour deux raisons :

  • Pour ne pas casser le rythme du roman en des descriptions longues et sadiques
  • Parce que l’on sait que c’est aussi le lecteur qui fait le livre. Je laisse donc une part d’imagination à mon lecteur.

(Retrouvez quelques documents et illustrations de recherche sur le compte pinterest du site Pinterest)

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Commentaires (1)

misslou
  • 1. misslou | 26/07/2017
Une scène menée de main de maître ! En effet, la description des tortures n'est pas utile, tant est désolante la situation et la description de la pauvre Gertrude.
Faire mourir un personnage est chose terrible, mais aussi du point de vue de l'auteur et cela n'est pas abordé dans les conseils. Ces morts sont sans doute nécessaires pour le récit, mais se séparer de ses personnages n'est pas chose facile pour celui qui écrit et qui les a donc créés.
Ainsi se clôt un chapitre. On sent le lien entre Alayone et Guillaume qui se renforce, alors que Tristan ne semble plus être proche de notre héroïne, mais on ne voit pas bien à ce stade, vers quel avenir va Alayone. On sait bien que le tout début du récit nous parlait de sa confrontation pour fait de sorcellerie avec les Inquisiteurs, mais par quel chemin va-t-on y arriver ?

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