Manuscrits du podium - chapitre 3


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Chapitre 3


Manuscrit de la seconde place

Chapitre 3

Louise retrouva sa cousine un soir, complètement effondrée.

« Je dois témoigner demain, je n’ai pas confiance en ce commissaire Lavalette, il a l’air trop prompt à juger et j’ai peur qu’il croie que j’ai menti sur mon emploi du temps. Pourquoi a-t-il fallu que Lucie mente ? »

La nouvelle Parisienne tenta de la rassurer, elle lui avoua qu’elle avait décidé de consulter un autre commissaire, beaucoup plus fiable, dans le but de l’innocenter. Le lendemain soir, un jour avant l’interrogation de Hortense, les deux cousines virent le commissaire Lebrun entrer dans la pièce.

Hortense conta à nouveau son histoire dans laquelle elle avait aidé Lucie pour éponger une énième fuite à cause de la Seine et qu’elle avait passé toute la matinée avec la domestique de la victime. Même si Lucie prétendait le contraire !

« Est-ce que vous verriez une raison pour laquelle Madame Dubreuil aurait été assassinée ? Est-ce qu’elle ou son mari avait des ennemis ?

- Mais pas du tout, ils étaient très gentils, je ne peux même pas m’imaginer qui que ce soit pouvant vouloir les tuer !

- Un héritage peut-être ? essaya le commissaire.

- Ils n’avaient même pas, je suppose que le mari hérite de la fortune de sa femme, bien sûr, mais il est si gentil, je ne peux même pas croire qu’il y ait pensé une seule seconde. Si vous aviez vu la tête de l’homme quand il est descendu ! »

Le commissaire Lebrun notait toutes ses pensées dans son petit carnet noir, et ses yeux brillaient d’une lueur d’intelligence. Louise commençait à s’enthousiasmer devant la suite des questions, l’enquête avançait et la jeune fille sentait que les nouvelles pistes allaient les amener inéluctablement vers le meurtrier, et innocenter sa cousine au passage.

Pendant ce temps, le commissaire résumait l’affaire : « La porte n’a pas été forcée donc on peut en conclure deux choses : soit le meurtrier avait les clés, soit la victime connaissait le meurtrier. Malheureusement, je dois admettre que ce n’est pas réjouissant : vous étiez, Hortense, une des seules à avoir la clé, Lucie et le mari auraient pu avoir un mobile financier, ce qui donne un total de trois aux personnes qui peuvent être les meurtriers. J’avoue qu’à ce stade, je parierais sur le mari, comme toujours, mais je dois admettre que la possession des clés ne joue pas en votre faveur. »

Devant le regard blême de Hortense, Louise proposa au commissaire d’aller interroger d’autres personnes et le remercia faiblement. Elle n’allait pas laisser qui que ce soit accuser sa propre cousine devant ses yeux. Elle se promit d’aller enquêter de plus près sur cette affaire.

***

Édouard regarda la scène de loin : sa patronne en larmes devant la nouvelle habitante des lieux. Devait-il se montrer pour rappeler à Hortense de ramener les croquettes, ou les laisser seules le temps de les chercher par lui-même ? Dire qu’il arrivait autrefois à trouver la cachette de sa nourriture et à en prendre quand bon lui semblait. Hélas, un jour de grande gourmandise, sa patronne l’avait retrouvé le museau dans le sac à friandises et depuis, il n’avait plus réussi à soudoyer Hortense ni trouvé à nouveau la cachette.

Finalement, il se décida à rester dans son coin, et à se détendre, les bruits de la pièce d’à côté ne lui inspiraient rien qui vaille.

***

Louise continua à travailler plus tard que d’habitude, jusqu’à 22h10, en attendant patiemment que tous les employés partent du bureau. Une partie d’elle craignait de rentrer à la maison. Aujourd’hui, c’était le jour du témoignage d’Hortense à la police. Toute la nuit dernière, elle avait dû veiller sur sa cousine, qui paniquait de plus en plus devant cette date qui approchait et ce jour-là, elle se demandait dans quel état serait sa cousine au retour du travail. Et si elle n’était pas revenue ? Louise se rappelait de la police interrogeant son père, et de sa mère essayant de la protéger et de lui parler le moins possible de l’affaire. Elle voulait défendre son père, elle refusait de croire à des actes aussi monstrueux, à ce que le racontaient ses camarades de classe qui ne lui parlaient que par insultes. Mais que ce soit en classe ou à la maison, avec le silence obstiné dans sa famille et le murmure vengeur dans la salle de cours, Louise se rappelait son sentiment d’isolement total. Elle ne voulait pas revivre cela.

Lorsqu’elle s’assura qu’il n’y avait plus grand monde, elle se précipita dans la salle des archives, décidée à prendre son temps pour étudier les journaux. 1898, 1899, les dates clés dans l’histoire du scandale de son père.

Quelques mois après le suicide de son père, elle tomba sur l’annonce d’un article : « Du nouveau dans l’affaire du scandale au lait, Madame Dubreuil témoigne d’une histoire difficile ! »

Le coeur de Louise se mit à tonner dans son corps, elle sentait que cette coïncidence était trop belle pour être vrai. Ainsi, Madame Dubreuil avait connu son père ! Mais comment ? Elle ne se rappelait pas avoir connu cette femme avant de la croiser dans l’immeuble de temps en temps depuis son emménagement avec sa cousine.

Elle s’empressa d’arriver à la page de l’article promis, puis fut saisie d’horreur. Quelqu’un avait arraché les pages du journal, ces pages mêmes qu’elle cherchait à lire. Se pouvait-il que la personne responsable du vol du journal soit la même que celle qui avait assassiné Madame Dubreuil, et la même qui avait causé le suicide de son père.

Même à présent âgée d’une vingtaine d’années et dotée d’une maturité plus importante, elle ne pouvait croire aux malices de son père, elle ne pouvait imaginer son père se livrer à toutes ses horreurs balancées par ses camarades de classe à l’époque. Elle ne cessait de penser qu’il devait y avoir une autre explication, une autre raison, un piège dans lequel s’était fourvoyé son père.

Sa chère Léonie, la bonne qui prenait soin d’elle depuis son enfance, avait été renvoyée, sans raison particulières, sans excuses et devant une mère qui opposait un silence sournois et inaccessible, elle avait décidé de partir dès qu’elle pourrait pour innocenter son père et regagner la fortune familiale.

Devant le journal déchiqueté en partie, elle se laissa submerger par les émotions et quelques larmes coulèrent de ses yeux, une par une, comme en file d’attente. Elle ne savait ni pourquoi ni pour qui elle pleurait, mais un flot d’émotions qu’elle avait réprimé depuis si longtemps la traversait comme un torrent en colère.

***

Lucien terminait sa longue journée, il n’avait pas eu le temps de discuter avec Louise le matin. Il n’aimait pas la voir si sombre et inquiète, il songea que son bon coeur le perdra. Il était déjà plus de 22 heures lorsqu’il se rappela qu’il avait oublié son porte-bonheur au boulot, une petite étoile en pendentif qu’il gardait toujours dans sa poche pour lui rappeler sa mère. Elle le lui avait donné en cadeau d’anniversaire des sept ans quelques mois avant de mourir en couches. Il gardait toujours cette étoile sur lui, et réalisa que Louise l’avait tellement perturbé qu’il avait oublié son pendentif favori.

Avec un grincement de dents, il retourna en maugréant vers le local de la Gazette qu’il atteint au bout d’une marche de vingt minutes. Il s’introduisit dans le local et fut surpris d’y découvrir de la lumière si tard le soir. Encore un cambrioleur ? pensa-t-il avec effroi. Il se demanda si ce pendentif valait la peine de se battre avec un voleur déterminé et jugea qu’il préférerait se rendre en cas de bataille. Il n’avait jamais aimé se battre et sa dernière bataille remontait à ses quinze ans, lorsqu’il s’était fait massacrer par une bande de voyous dans sa classe qui se moquait de son pendentif. Il préférait ne pas renouveler ce genre d’expériences.

Il arriva sur la pointe des pieds, cherchant la source de la lumière tout en essayant de ne pas faire de bruits et de rester dans des endroits où il pourrait facilement se cacher. Il imaginait déjà les couvertures : « Un jeune journaliste sauve la Gazette d’un cambriolage » « Exploit d’un jeune journaliste » et ses yeux brillaient à l’idée d’une telle reconnaissance. Peut-être même qu’il réussirait à impressionner sa nouvelle collègue charmante. Il oublia presque qu’il était mort de peur et s’approcha de la lumière.

Quelle ne fut sa surprise lorsqu’il vit la jupe bleue claire Mademoiselle Louise, discernable malgré la pénombre, et qu’il entendit les sanglots étouffés de cette dernière. Son sang ne fit qu’un tour, il se précipita dans la pièce, prêt à se battre pour cette femme et se retrouva devant Louise, seule et assise devant une pile de journaux aux archives.

« Mais, que faites-vous là Louise ?

- Je… je », bredouilla-t-elle, incapable de former un son cohérent.

Sa détresse lui fit si peine à voir qu’il la prit dans ses bras et regretta la seconde d’après. Qu’allait-elle penser de lui ? Heureusement, son choc était tel qu’elle accepta le soutien sans gêne ni embarras.

***

Au bout d’un certain temps, le temps pour se calmer et le temps pour se demander si Lulu était digne de confiance, Louise décida de tenter le tout pour le tout et de prendre un confident. Après tout, elle avait bien besoin de quelqu’un pour essayer de comprendre toutes ses coïncidences et tous ses mystères de son passé qui resurgissaient des années plus tard.

Elle raconta tout à Lucien, son propre passé, le peu qu’elle savait sur le scandale de son père, et puis sa découverte sur le journal avec des pages arrachées dont celle mentionnant la victime dans son immeuble et son soupçon que tout était lié, tout pouvait être expliqué d’une manière ou d’une autre par son père décédé. Elle évoqua aussi avec lui l’espoir d’innocenter son père, un espoir réel pour la première fois alors qu’elle était à deux doigts d’obtenir de vraies informations.

Lorsqu’elle avait entendu un bruit derrière elle, elle avait cru tout perdre : son poste ainsi que toutes ses chances de trouver la vérité sur toutes ces affaires. Mais heureusement, elle avait décidé de se confier à son nouveau confident, Lulu et elle espéraient qu’il ne la trahirait pas. Elle jeta un coup à sa montre, toujours à son poignet droit et sursauta, déjà 23 heures ! Hortense pourrait s’inquiéter. Elle s’excusa à la hâte et partit en vitesse pour retrouver sa cousine. Cette dernière l’attendait, l’air inquiet : « Mais qu’est-ce qui t’est arrivé pour rentrer aussi tard ! Si tu savais ce que j’ai eu peur, avec tous les événements qui se produisent dernièrement, je ne suis plus tranquille. J’ai passé une journée terrible aujourd’hui. »

Sur ce, elle raconta ses aventures au commissariat, et son témoignage ne rassura guère Louise. Apparemment, le commissaire s’était acharné sur le mensonge de Lucie pour montrer qu’Hortense avait voulu couvrir Lucie (ou elle-même ?) et que par conséquent, elle devait avoir quelque chose à cacher. L’affaire tournait mal pour sa cousine et à moins d’un miracle qu’amènerait le commissaire Théophile Lebrun, il fallait admettre qu’Hortense se retrouvait de plus en plus dans de sales draps. Cela renforça Louise dans la conviction qu’elle devait trouver ce qui se cachait derrière le scandale de son père pour arriver à résoudre ce meurtre et le lien entre Madame Dubreuil et son père.

Louise songea un instant à demander de l’aide à Hortense, peut-être savait-elle des choses sur l’affaire de son père. Un reste de timidité et de pudeur l’en empêcha alors que sa cousine s’exclamait : « Et toi alors ? Où étais-tu passée ? Que faisais-tu si tard ? »

Qu’allait-elle dire à sa cousine ? Elle répugnait au mensonge et répugnait tout autant à lui avouer le rapport entre le meurtre et l’affaire avec son père. Cette affaire lui avait causé tant de honte, depuis si longtemps, que l’idée de partager ce secret avec quelqu’un d’autre lui fut trop difficile. Elle se contenta de dire la vérité : « Je suis restée discuter avec Lucien, un collègue qui vend des journaux.

- Tu t’es trouvé un prétendant ? Comment est-il ? Est-ce qu’il est riche ? »

Louise rit de bon coeur, malgré l’amertume au fond d’elle. Elle songea que son père se serait énervé si elle avait présenté Lucien comme son prétendant.

« Mais ma chérie, aurait-il déclaré, il n’est pas assez bien pour toi, il n’est même pas allé à l’école, il n’est même pas riche, tu mérites beaucoup mieux. »

En sondant ses sentiments, elle devait avouer qu’elle n’avait pas grand-chose à voir avec cet énergumène et pourtant, il s’était montré si gentil et si prévenant vis-à-vis d’elle. Elle soupira et laissa croire à Hortense à une nouvelle histoire d’amour. Après tout, peut-être que c’était vrai, peut-être que sa chance avait tourné et qu’elle allait trouver l’amour dans les bras d’un homme après cette terrible affaire.

Cela eut le mérite de redonner le sourire à sa cousine qui cessa de se lamenter sur cette terrible affaire.

***

Le lendemain matin, les deux cousines se firent réveiller par un bruit à la porte. Elles se levèrent en sursaut et furent surprises de voir Lucie à la porte. Cette Lucie qui avait causé tant d’ennuis venait de frapper à 6 heures du matin chez elles.

« J’ai été virée, chassée de l’appartement de Monsieur Dubreuil, il veut être seul, il ne me fait plus confiance depuis la mort de sa femme, il me tient responsable. Il ne cesse de me répéter que si j’avais été plus présente ou si j’étais restée plus longtemps auprès d’elle, elle ne serait pas morte. Et avec tous les congés que j’ai pris pour me reposer un peu de cette affaire, il m’a chassée de sa maison, comment je vais faire pour trouver un nouveau poste ? Personne ne voudra jamais de moi après avoir su la raison pour laquelle je suis renvoyée. Je ne sais pas quoi faire ! »

Louise réprima un bâillement de fatigue. Quelle poisse de se faire réveiller à 6 heures du matin après s’être couché à une heure du matin. Les deux cousines avaient tellement de choses à se raconter la veille que Louise n’avait pas vu le temps. Et maintenant, elle le payait au centuple. Elle se rappelait aussi être partie brusquement face à Lucien et espérait le revoir ce matin pour clarifier les choses. Et pour partir à la chasse aux indices.

Hortense semblait affectée de voir l’état de son amie Lucie. Malgré les difficultés qu’elle lui avait fait subir, Hortense avait un coeur en or et pardonnait facilement à ses amies. Finalement, Hortense accepta de lui passer un matelas de lit à côté de Louise, pour qu’elle puisse loger quelque temps en attendant de retrouver un salaire.

Louise pinça les dents, sans rien dire. Elle se sentait mal à l’aise à l’idée de regrouper Hortense et Lucie alors que l’affaire et le commissaire Lavalette s’efforçait de montrer la culpabilité de Lucie. Et puis, elle devait se l’avouer au moins à elle-même, elle était jalouse de cohabiter avec cette nouvelle personne, par crainte qu’Hortense ne la préfère à elle.

***

Dès son arrivée au bureau, Louise vit Lulu qui l’attendait avec un bouquet de fleurs. Elle se sentait gênée et d’autant plus que tous les autres collègues se mirent à la regarder différemment.

Lulu se justifia tout de suite : « J’ai vu ce bouquet par terre et me suis dit, quand même, c’est dommage, un si beau bouquet doit appartenir à une si belle dame. Alors j’ l’ pris pour vous. Maintenant, il est temps de résoudre cette affaire, à nous deux Louise ! »

Ils s’apprêtaient à aller vers les archives lorsqu’ils virent le commissaire Lavalette, qui pria Louise de bien vouloir venir avec lui pour un interrogatoire approfondi au commissariat.

Après une longue marche qui lui parut interminable et l’angoisse au ventre malgré la certitude de son innocence, ils arrivèrent dans le bureau du commissaire qui commença son interrogatoire.

« Quel est votre lien avec Hortense ?

- Il s’agit de ma cousine, et plus précisément de la fille de ma tante maternelle.

- Que savez-vous sur elle ?

- Mais enfin, expliquez-vous ! Que me demandez-vous exactement ?

- Est-ce que vous connaissez un lien entre Hortense et Madame Dubreuil ou une raison qui aurait poussé Hortense à tuer cette femme ? »

Louise se leva brusquement de sa chaise, en crachant rageusement : « Mais vous n’y êtes pas du tout, Hortense est la personne la plus innocente que je connaisse ! Je refuse de cautionner ces horreurs, Hortense est amie avec tous les habitants de l’immeuble, y compris Madame Dubreuil et elle n’aurait jamais commis d’atrocités pareilles. »

Le commissaire, loin d’avoir l’air ému par ces paroles, continua : « Et vous madame ? Êtes-vous bien la fille de Raoul d’Escogriffe ? Celui qui était impliqué dans les scandales à l’usine de lait ? »

Le teint de Louise blanchit. Elle se contenta d’acquiescer, sans daigner prononcer une seule parole. Cela n’était pas utile, son visage parlait pour elle.

« En fouillant dans les archives de la police, j’ai découvert que Madame Dubreuil avait été impliquée dans le scandale de votre père. Le saviez-vous ? Saviez-vous pour quelle raison ? »

Louise comprit que ce commissaire était plus redoutable qu’il en avait l’air, malgré son caractère obtus et obstiné. Elle nia avoir connaissance de tout cela et le policier lui fournit l’information qu’elle recherchait avec tant d’ardeur.

« Madame Dubreuil a été soupçonnée de séduire votre père. La police avait à l’époque pensé que le mari avait voulu se venger en détruisant le lait si cher à votre père. Mais hélas, nous n’avions pas réussi à avoir des preuves à l’époque. A présent, on se retrouve avec les mêmes personnes impliquées, vous, votre famille, les Dubreuil et j’ai du mal à croire une telle coïncidence !

- J’avais dix ans, protesta Louise, je ne me rappelle plus de rien et on m’avait tout caché à l’époque.

- Si vous vous souvenez de quelque chose, n’hésitez pas, ma porte est grande ouverte. »

Son soupir de soulagement fut palpable lorsqu’elle comprit qu’elle était libre pour la journée, le policier avait l’air à deux doigts de la mettre en prison. Elle comprenait l’attitude affolée d’Hortense, ce commissaire marchait par questions brutales et ne mettait absolument en confiance la personne interrogée. Louise en ressortait terrifiée de cet entretien, avec l’idée qu’elle était impliquée dans une affaire de meurtre.

Elle retrouva Lulu à côté de la Gazette, en train de vendre les journaux : « Qui veut la Gazette du jour ? Titre sensationnel, Paris vit ses plus sombres heures, la Seine va-t-elle avoir raison de sa grandeur ! »

Il l’interrogea et elle se contenta de résumer les événements, affolants au demeurant.

« Il faut interroger Monsieur Dubreuil, peut-être qu’il aura une autre version des faits à proposer ? Suggéra Lulu.

- Excellente idée, répliqua Louise, je suis contente que tu m’accompagnes dans cette enquête, je n’aurais pas eu le courage de la mener jusqu’au bout toute seule, cela me rappelle trop de mauvais souvenirs !

- Avec plaisir, avec plaisir, j’suis toujours prêt à rendre service aux dames. »

Louise sourit et songea qu’Hortense avait peut-être raison, elle avait abandonné l’amour trop facilement. Elle ne le retrouverait pas dans les bras de Lucien, mais qui sait ? Un jour, peut-être que ce sera son tour !

***

Édouard se lécha les babines. Depuis que Lucie était venue dans l’appartement, il avait réussi à outrepasser les ordres de sa patronne. Il était fier de lui-même.

Lucie l’avait aperçu pendant l’absence d’Hortense et loin de se cacher, il avait décidé de faire une opération de séduction.

« Petit minou, petit minou, viens dans mes bras ! »

Il s’était approché craintivement, est-ce que la nouvelle colocataire allait mordre à l’hameçon ?

« Allez viens le petit minou ! »

Il avait laissé Lucie le prendre dans ses bras, réprimant un mouvement de dégoût instantané. Après tout, il n’était pas juste un « petit minou » et détestait la mine pathétique de la nouvelle.

Cependant, loin d’exprimer sa véritable pensée, il avait miaulé de manière la plus convaincante possible pour atteindre son but. Il s’était léché les babines et avait supplié du regard Lucie en priant pour qu’elle comprenne son objectif.

« Tu veux à manger ? Tu veux une petite gâterie ? Malheureusement, je ne sais pas où ta maîtresse cache tes friandises. Mais je te promets une chose, de toi à moi, je vais t’acheter un gros paquet dès que je gagne à nouveau de l’argent ! »

Et Édouard s’était empressé de partir des bras de cette ignorante. Il n’aurait pas sa double ration ce soir et il s’était montré vulnérable pour rien. Quelle sale journée ! Il se demandait si sa patronne passait une meilleure journée que lui.

***

Hortense regardait les boutiques de la Galerie Lafayette. Elle s’émerveillait devant ces bijoux et ces montres. Les pierres précieuses la fascinaient. Elle s’imaginait mettre ces colliers et son coeur battait de mille feux. Quand elle pensait que Louise avait eu la chance de vivre une enfance bourgeoise, alors qu’elle avait dû souffrir toute sa vie à se faire traiter de bonne, sa frustration augmentait. Sans être méchante de nature, elle avait ressenti un juste retour des choses devant la faillite du père de Louise. Alors que sa mère avait épousé un homme pauvre par amour et qu’elle l’avait éduqué dans le manque et la pauvreté, elle enviait Louise dont la mère avait épousé un riche mari et qui avait eu une belle vie tracée devant elle.

Son esprit vagabonda vers le meurtre avec lequel la police ne cessait de l’interroger et elle se rendit compte de tous les éléments qui s’acharnaient dans sa direction : elle avait la clé des Dubreuil, elle avait le temps pour commettre ce meurtre. Une seule chose la consolait : elle n’avait aucun mobile contrairement à cette pauvre Lucie qui avait des tendances de voleuse.

Elle chassa de sa tête les pensées désagréables et revint dans la boutique pour penser à des idées plus agréables. Elle aimait passer du temps dans les boutiques à s’imaginer assez riches pour dévaliser les magasins de bijoux et de vêtements et elle se repassait dans la tête les différents accoutrements qui la mettraient en valeur. Elle rentra finalement chez elle, elle ne devait surtout pas oublier de nourrir son chat qui était sans doute mort de faim vue l’heure avancée. Elle n’avait même pas remarqué le temps passé devant les boutiques. Cela se passait toujours de la même manière. À chaque fois qu’elle allait à Galerie Lafayette, elle se perdait dans le luxe et l’envie et il lui arrivait de passer des heures devant des bijoux en argent et en or.

***

Lorsque Louise revint travailler vers 20 heures, Lulu l’attendait à nouveau et il s’exclama : « Tiens, j’avais une idée, et si on refouillait un peu cette salle d’archives. Cela fera moins bizarre à nouveau et on aura la preuve que le cambrioleur cherchait bien cet article.

- Excellente idée », s’exclama Louise, ravie de pouvoir tenir une piste dans ce casse-tête qui la rendait folle.

Ils s’attelèrent rapidement à la tâche, avec une belle énergie, cherchant à la fois tous les articles liés au père de Louise et d’autres articles dont les pages auraient pu être arrachées. Louise alla de déception en déception. À part les articles qu’elle avait déjà lus sur ce sujet, elle ne voyait rien d’autre, aucun article intéressant pour le voleur. Elle feuilleta chaque page avec précaution, perdant espoir à mesure que le temps passait et qu’elle se rendait compte de plus en plus qu’elle perdait son temps.

Lulu gardait une belle énergie, l’énergie qu’il mettait à vouloir aider la jeune fille le rendait tout excité. À un moment, il s’écria : « J’ai trouvé, j’ai trouvé ! »

Louise se précipita sur le papier et vit un article quelques années après le suicide de son père avec en couverture : « Du nouveau sur le scandale Bianlait »

Les pages concernant cet article avaient été arrachées !

La coïncidence était trop forte, et Louise résolut de continuer à chercher d’autres preuves le lendemain.

 


Manuscrit de la 3ème place

Chapitre 3

« Ne soyez pas couard, mon ami Édouard ! », la douce réprimande qu’Hortense lança vers son animal de compagnie s’estompa dans l’espace feutré de la pièce. Le minet grassouillet venait de descendre en trombe de son observatoire favori car un pigeon s’était posé de l’autre côté de la vitre.

Jusqu’alors resté à distance raisonnable, le volatile trop proche était soudain apparu redoutable aux yeux du félin. Élevé presque uniquement sous les jupons de sa maîtresse, le prédateur de pacotille préférait quémander sa pitance aux moments dictés par sa faim. Le voyant caché sous la table, Hortense se mit à sourire bienveillamment.

Cloîtrée dans sa loge de concierge, sa vie eût probablement été insupportable sans la présence d’Édouard. Aucun autre mâle n’avait retenu l’idée de partager son quotidien quasiment privé de divertissements.

À une période de tendre jeunesse, Hortense avait eu peur de se lier définitivement à un homme sans grand défaut autre qu’une propension à la boisson. Peut-être avait-elle raté l’unique chance d’offrir des petits-enfants à ses propres parents. Malgré toutes les apparences de leur profonde affection, ils ne lui avaient jamais bien pardonné.

Heureusement, l’arrivée de Louise lui avait apporté des bienfaits semblables à une renaissance. Depuis toujours, elle devinait au cœur de sa petite cousine une braise inextinguible d’énergie positive. Face aux derniers événements, pareille compagnie lui procurait davantage de force et de sérénité.

Grâce à ce soutien inespéré, le mensonge de Lucie n’avait pas résisté longtemps et dans cette belle lancée, un nouvel équilibre venait adoucir les meurtrissures répandues dans leur immeuble, situé au 18 de la rue Croix des Petits Champs.

***

Dans le jardin des Tuileries, un manège attirait les enfants désireux de décrocher le pompon de laine. Non loin de là, dans un recoin discret, Le cœur de Lucie palpitait à l’approche de son rendez-vous galant avec un charmant homme, rencontré deux semaines auparavant.

Cette amorce de relation lui semblait déséquilibrée, tant elle attribuait de qualités à cet élégant personnage, admirant son incomparable aisance à se mouvoir aussi bien qu’à s’exprimer.

Dans la mémoire de la jeune femme s’étaient imprimées quelques bribes de la scène imprévisible qui les avait réunis : il l’avait maladroitement bousculée devant un étal du marché, puis aidé à ramasser les pommes de terre qui avaient roulé en zigzaguant sur le sol irrégulier.

Tous deux avaient ri comme des écoliers, jusqu’à l’instant où leurs regards s’étaient brièvement focalisés sur la couleur des iris face aux leurs, avant que la gêne ne pousse Lucie à baisser le nez.

La rencontre fortuite s’était vite transformée en retrouvailles délibérées. Pour la première fois depuis trois ans, Lucie avait osé demander une journée, puis une autre. C’est lors du deuxième rendez-vous que sa maîtresse avait été assassinée.

Peut-être qu’elle-même aurait subi le même sort sans le l’insistance du charmeur à se retrouver. Suite à cet événement, elle devinait en lui le mystérieux pouvoir d’un porte-bonheur incarné en protecteur idéal. Elle ne se doutait pas de la tournure bientôt prise par cette relation infiniment ténue…

***

Malgré tout l’amour fraternel de son cadet et l’accueil chaleureux de sa belle sœur, Monsieur Dubreuil ne parvenait pas à changer de registre de pensée, profondément choqué par le décès brutal de son épouse.

Il était passé de la phase de déni à celle de la révolte, heureusement contrôlée par son tempérament introverti. Avec persévérance, il décortiquait toutes les raisons possibles dans un exercice cérébral épuisant.

Égaré comme un papillon de nuit en plein midi, il butait alternativement sur trois causes potentielles, la vénalité, la jalousie et la vengeance. Prisonnier de cette boucle infernale, il écartait chaque motif avant d’y revenir sans conviction.

La fatigue l’aidait parfois à relâcher sa concentration vers une sorte de rêverie libératrice ponctuée de souvenirs des meilleurs moments passés avec son épouse.

La mémoire de Monsieur Dubreuil le guidait dans un parcours simplifié du labyrinthe de sa vie, désormais épuré de la plupart de ses tâtonnements, maladresses ou échecs.

À force d’insistance, il lui parut facile de résumer son existence à quelques jours agréables, d’effacer sciemment d’innombrables instants gâchés par des peccadilles.

Il se souvint de chamailleries à propos de détails insignifiants, tels que l’arrosage des plantes, pour lequel il se faisait rabrouer quand il exprimait son avis. Puis il se rappela les consignes de son épouse à l’intention d’Hortense avant les départs en vacances, bien avant l’arrivée de Lucie.

Sans raison particulière, une étrange question traversa son esprit rongé par le chagrin et la fatigue : la concierge avait-elle restitué la clef de l’appartement ?

***

Bien calé dans son fauteuil, Théophile Lebrun relisait avec attention les dossiers relatifs aux dernières affaires inexpliquées, afin d’y déceler la moindre amorce de piste.

Il portait en horreur la notion de flair attribuée aux enquêteurs performants et préférait suivre le fil directeur de la logique. Il s’intéressait tout particulièrement aux progrès de la police scientifique et animait des conférences à ce sujet.

Ce jour était justement celui où il donnait rendez-vous à ses collègues dans la grande salle du commissariat, en vue de partager ses connaissances et de rehausser le niveau d’instruction de tout le personnel.

La première séance avait décrit les débuts du signalement anthropométrique, basé sur des mesures directement liées à l’ossature. En deuxième étape, il avait expliqué l’amélioration du classement des fiches et l’uniformisation des photos des délinquants qui avait favorisé leur interpellation. Ainsi, l’identité judiciaire née à Paris avait servi de modèle dans plusieurs autres pays.

Ce soir, Théophile Lebrun prévoyait de narrer l’histoire récente des empreintes digitales. Initialement repérées sur des poteries trouvées sur une plage japonaise, ces caractéristiques héréditaires du corps humain furent intégrées dans les travaux de Darwin et publiées dans un ouvrage nommé « Finger prints ».

En cas de relâchement de son auditoire, le commissaire se tenait prêt à réveiller les dormeurs en annonçant la création de la première école de police scientifique mondiale à Lausanne.

Lui-même eût aimé se joindre à la promotion de spécialistes dans la lutte contre la criminalité. Il se surprit à imaginer une foule pressante d’hommes influents désireux de bénéficier de son expertise.

Un bref laps de temps plus tard, il revit l’image de la jeune femme venue lui demander du soutien dans une affaire d’homicide. Cette démarche flatteuse éveilla son intérêt a posteriori et il entama une réflexion sur l’assemblage des différentes pièces d’un étrange puzzle.

Ayant vu à travers la vitre de la fenêtre Louise repartir avec le petit livreur de journaux, il envisager de s’intéresser de plus près à ce duo inattendu.

***

« Heure exquise qui nous grise lentement, la caresse, la promesse du moment », la mélodie continuait de résonner délicieusement entre les tympans de Lucien. La représentation de la récente opérette vue la veille au Théâtre de l’Apollo illuminait encore de nombreux méandres de sa mémoire extrêmement perméable à la curiosité.

Abusant de son minois enfantin et d’une audace digne d’un cascadeur, il était parvenu à entrer dans la loge des femmes avec leur consentement, à condition de se tenir discret. Sans en avoir conscience, le garçon portait en lui le germe d’un Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur au charme ravageur.

Au moins, le livreur de journaux prenait soin de ne pas divulguer ses multiples expériences d’intrusions teintées de voyeurisme à ses camarades de jeu ni aux employés de La Gazette de France. Cette part de mystère demeurait enfouie derrière sa figure éclaboussée de petites taches de rousseur.

***

Dans l’immédiat, il se rendait vers le Pont Neuf, car le chef d’équipe tentait une diffusion tardive du quotidien dans ce périmètre, situé entre le Palais Royal et le Châtelet. À cause de sa propension à l’étourderie et à son goût pour les distractions, Lucien n’était pas très performant, mais il savait fournir l’effort minimal de manière à conserver son gagne-pain.

Malgré le flot de passants défilant devant son champ visuel, il revoyait en boucle infinie des images de la séance de déshabillage à laquelle il avait assisté le soir précédent. Divers instants furtifs, révélateurs de féminité, s’exprimaient en lui par une saveur incomparable, apte à stimuler ses hormones en devenir.

Dans un tourbillon étourdissant, il devinait encore des parcelles de peaux et des courbes taboues, des fragrances de parfumeurs mêlées à de subtiles senteurs corporelles. Tout juste émises par les voluptueuses chairs de femmes, ces transpirations suaves imbibaient les désirs inavoués du futur homme, telle une vague marine venant s’immiscer dans les interstices d’un sable fin.

***

Lucien était encore grisé de cette abondance de sensations et se faufilait dans la foule comme un furet dans les hautes herbes lorsque… boum ! Il se heurta au flanc d’une jeune femme qui lui coupa la trajectoire. En se rattrapant de justesse à un bec de gaz, elle présenta spontanément des excuses, tandis que le gamin avait roulé sur le dos sans lâcher son précieux chargement.

Vif comme un écureuil, il lança un « pardon m'dam » et s’enfuit en trombe parmi les badauds indifférents à la collision qui ne les concernait pas.

Le jeune Lucien était en retard, ayant perdu deux heures et quelques sous à miser sur des coquilles de noix posées à la surface de la Seine. Son embarcation avait suivi un remous tourbillonnant puis longé des pierres moussues pendant que le vainqueur de la régate de pacotille jubilait avec une fierté disproportionnée pour l’exploit ridicule.

Dépossédé de sa petite monnaie, Lucien repensa au cambriolage dans les locaux de La Gazette de France et particulièrement à l’ascension par le marronnier. Il s’agissait d’un arbre au tronc imposant et dépourvu de branches en partie basse.

Le garçon commença d’imaginer l’usage d’une échelle à cette fenêtre pour orienter l’accusation vers des voyous peu scrupuleux. À mieux y réfléchir, il songea plutôt à une organisation malveillante de grande envergure.

De fil en aiguille, il osa même envisager l’éventualité d’un lien entre l’arrivée de Louise et le fric-frac au journal. Pour Lucien, les coïncidences n’existaient pas, tant il avait dû toujours se débrouiller afin d’arranger le hasard à son avantage.

Cette jeune femme lui inspirait confiance mais il décida de s’improviser détective et de fouiner discrètement en marge de l’enquête officielle, à commencer par une filature de cette mystérieuse amie.

***

« Gustave Eiffel a défiguré Paris ! ». Trois moustachus approuvaient l’homme influent qui imposait son point de vue comme un professeur soucieux de diffuser son intime conviction. La phrase du grincheux chapeauté claqua aux oreilles de Louise comme un refus de changement.

Peu encline aux polémiques et pressée d'empocher son appoint financier, elle se glissa entre les badauds endimanchés et les élégantes corsetées qui contemplaient l'immense ouvrage métallique encore très mal considérée.

La jeune femme se plut à imaginer combien son père eût complimenté la prouesse aussi technique qu’audacieuse. Il aurait aussi volontiers admiré la tour d’acier que chaque invention déboulant dans le siècle naissant.

Résolument porté par ses valeurs fondamentales, il aimait à dire que l'homme n'irait jamais sur la lune car le plus important se jouait sur terre, à la force du courage et motivé par l’amour de la famille. Le visionnaire croyait au succès de l’automobile et aux progrès dans la communication.

Sa plaisanterie favorite consistait à fabuler sur un téléphone capable de fonctionner depuis une voiture. L’avenir lui aurait peut-être donné raison, mais le scandale à répétition l’avait conduit à un geste fatal qui lui avait ôté la moindre chance de connaître le métropolitain ou les jeux olympiques.

Contre son gré, il avait manqué le spectacle ébouriffant d’un tournant décisif industriel et social, car depuis l'avènement de la machine à vapeur et le transport par voie ferrée, les technologies se propageaient aussi aisément dans la capitale qu'en province.

***

L’emblème de l’exposition universelle avait environ l’âge de Louise et toutes deux se toisaient, pareilles à deux amies respectueuses de leur complémentarité. Depuis son arrivée à Paris, la jeune femme posait plusieurs fois par semaine dans l’atelier d’un peintre, situé dans le seizième arrondissement.

Lorsqu’elle disposait de temps et d’un ciel favorable, elle s’offrait le luxe d’une balade sur le Champ de Mars, telle une bouffée d’oxygène et d’espace dans un quotidien oppressant et trop étriqué.

Désormais les embrouilles récentes semblaient se remettre en bon ordre car le commissaire Lebrun avait accepté de s’intéresser au meurtre de Madame Dubreuil. Seule une explication rapide pouvait rassurer Hortense.

L’avenir semblait fragile comme le franchissement d’une planche reliant deux rochers, ployant dangereusement sous des pas incertain. Chaque jour annonçait un lendemain quasiment identique, à l’image de la tapisserie de Pénélope.

Peu avant l’heure convenue, Louise se dirigea vers l'atelier de l’artiste aussi dépourvu de succès que de panache. Elle le considérait pourtant doué au point de pouvoir connaître un essor tardif amplement justifié.

L’œuvre en cours de réalisation décrivait une scène de chasse de Diane en pleine action, munie de son arc bandé, juste avant le décochage d’une flèche vers un lapin empaillé au regard figé.

Étrangement, le simple fait de revêtir une tunique suffisait à projeter l’imagination du modèle féminin vers une époque indéfinie, où les divinités auraient côtoyé les mortels. Parfois Louise laisser grandir en elle l’étrange désir de dévoiler ses talents hypothétiques, ceux d’une oratrice à un public nombreux assis dans un théâtre, redoutant le trou de mémoire pour une réplique importante.

Dans ce rêve récurrent, les mots lui revenaient in extremis, presque aussi facilement qu’une averse printanière pouvait tomber d’un nuage anthracite du ciel parisien.

Elle adorait la magie de ce dernier étage où elle retrouvait le barbouilleur professionnel pour un moment hors de toute contingence prosaïque.

Les roucoulements des pigeons et leurs danses amoureuses semblaient appartenir à un univers opposé à celui des ruelles. Ici l’air était en quelque sorte plus propre et sa couleur davantage bleutée, les silences ne se laissaient pas encombrer de bruits de charrettes ni de cris de poissonniers.

C'était uniquement en ce lieu qu’elle avait la sensation de vivre pleinement, immortalisée sur une toile, potentiellement célèbre dans un futur aussi mystérieux et fuyant qu’un soleil couchant. Bien présomptueux celui qui eût pu anticiper son avenir incertain.

Au moins, la providence l'avait gâtée par la finesse des traits de son visage et par la somptueuse chevelure ornant ses épaules de boucles lorsqu'elle ne les serrait pas dans un chignon discret.

En revanche son corps ne lui plaisait guère car elle le trouvait insuffisamment généreux de formes féminines. Intimement, elle considérait que la faible largeur de ses hanches et sa menue poitrine expliquaient partiellement l'absence du moindre prétendant. Ou alors son temps passé à ranger et astiquer les locaux du journal l’empêchait de trouver son alter ego. Au moins, elle ne risquait pas d'être courtisée pour son argent.

***

De ses petites enjambées féminines et pourtant toniques, Louise s’engagea sur le pont d’Iéna en savourant la brise qui murmurait à ses oreilles des mélodies furtives. La vue du fleuve parisien l’impressionnait car elle ne savait pas nager, alors elle détourna le regard pour s’intéresser aux passants. Elle aperçut un couple d’amoureux aussi démonstratifs que des tourterelles, instinctivement attirés par leurs différences complémentaires.

Simultanément, elle se prit à envier la chanceuse et à se demander combien de temps le bonheur des premiers émois résisterait aux outrages des années, avant de laisser l’insidieuse routine envahir leur quotidien. Ou alors un démon de midi incarné en ingénue engloutirait plus tard les économies du mari et les derniers liens affectifs du couple.

Peut-être Louise cherchait t-elle à étouffer sa crainte de finir seule, le risque de se voir happée par la grande horloge invisible qui privait de nombreuses femmes de transmettre la vie.

Le hasard injuste distribuait mal les cartes et décidait sur des critères autres que la générosité et la vertu. En proie à des pensées confuses, elle basculait irrégulièrement de l’optimisme à une amorce de résignation, très vite effacée par sa jeune insouciance.

Au moins, la séance de pose allait lui procurer son effet magique à chaque fois renouvelé, à commencer par le déshabillage dans la réserve parfumée d’effluves de peinture et couverte d’une fine pellicule de poussières nobles.

Du haut du dernier étage, elle oubliait les ménages, les pavés et les relents d’égouts. Dans son rôle de modèle, elle s’imaginait presque dans un conte pour enfants, elle s’y sentait devenir une Cendrillon invitée à un bal auquel il ne manquait plus que le prince charmant.

L’artiste avait évoqué plusieurs fois l’éventuelle venue d’un apprenti à qui il envisageait de transmettre sa passion. Louise espérait encore une bonne surprise, un éventuel cadeau de la vie.

***

Après le Trocadéro, elle emprunta l’avenue Kléber avant de bifurquer puis de se retrouver nez à nez avec le peintre au bas de l’immeuble. Par galanterie, il ouvrit la porte, la laissa entrer et passa ensuite devant dans l’escalier, de manière à ne pas avoir les yeux au niveau des fesses de la jeune femme. Elle considéra sa chance de ne pas devoir subir les assauts d’un mâle obnubilé par un instinct de reproduction dirigé vers tous les jupons.

Hélas, une triste découverte ponctua l’ascension : l’atelier avait été visité et la plupart des toiles dérobées. L’artiste voulut croire à un cauchemar. Dans un élan de déni, il fit le tour de la réserve en répétant à maintes reprises « Non ! Non ! », avant de s’affaler, résigné, sur un tabouret.

Les plus belles œuvres n’étaient plus là, dont la dernière en phase de retouches finales. Cela signifiait autant une privation financière qu’affective, une part de lui-même arrachée, du jour au lendemain, brutalement.

Louise voulut réconforter l’homme déjà prostré le visage dans les mains. Elle posa les mains sur ses épaules en lui assurant qu’il produirait d’autres tableaux encore plus réussis.

Elle s’interdit de trembler, d’imaginer l’arrêt de leurs séances, la perte de son revenu d’appoint et surtout, la fin de ses rêves épisodiques. Elle se vit alors mourir lentement, dans un destin de nouveau réduit au maniement de la serpillière et à celui de la brosse de chiendent.

Pourtant encore sous le choc, le peintre eut un élan de fierté bienveillante. Pour trouver la force de rassurer son modèle, il se leva tel un vieillard et amena une toile vierge sur le chevalet. Elle se dirigea vers la pièce qui lui servait de vestiaire, désormais souillée par le passage des pillards.

D’une certaine façon, elle se sentait violée, son image emportée vers des destinations inconnues contre son gré. Pire, elle commença de frémir, à s’imaginer reconnue par des voyous du quartier qui risqueraient de la suivre jusque chez sa cousine Hortense.

Sitôt habillée en chasseresse, elle prit la pose, quasiment comme la fois précédente. L’artiste retrouva sa gestuelle et entreprit le nouvel ouvrage, hésita plusieurs fois, ferma les yeux de longues minutes, respira profondément, observa son modèle, mesura les proportions le bras tendu tenant un pinceau et les reporta sur la toile.

Malgré tous ses efforts de concentration, il dut se rendre à l’évidence : son inspiration était désormais hantée par le fantôme de ses tableaux volés. La séance fut écourtée, mais le rendez-vous suivant maintenu.

***

De nouveau sur les pavés gris et tristes, la jeune femme sentit l’air pesant et poisseux. La rue était vide de vie et déjà lugubre car le soleil avait quasiment terminé sa trajectoire visible quotidienne.

Louise se sentait enfermée dans un labyrinthe aux issues condamnées par la faute des hommes les plus malhonnêtes. Dépitée, elle en déduisit que la richesse des cambrioleurs se construisait finalement aux détriments de la classe sociale destinée au labeur.

Révoltée par l’injustice, elle se prit à rêver d’une enquête menant aux tableaux volés. L’espace d’un instant, elle repensa au commissaire Lebrun et à son éventuel soutien.

Dans un élan d’enthousiasme, elle chemina davantage sur la voie ouverte de l’enquête jusqu’à ressentir des ressources insoupçonnées mobiliser son courage naturel, au point de deviner grandir en elle l’envie de mener cette investigation, avec ou sans le policier.

Pareil à un arc-en-ciel chassant des nimbes obscurs, le désir de vaincre l’adversité illumina l’espérance de la jeune femme. Revigorée par cette énergie interne, elle perçut au plus profond d’elle une forme de capacité à aider son entourage, telle une bénévole au chevet des malheureux.

En son for intérieur, la décision s’ancrait fermement, tandis que les crispations desserraient leur emprise sur ses muscles maxillaires.

Sur le chemin du retour, ses enjambées devinrent alors plus souples, une amorce de sourire lui vint à la commissure des lèvres lorsqu’elle aperçut une mamie jeter les miettes d’un quignon de pain à un couple de bergeronnettes élégantes. La grâce des deux oiseaux lui fit spontanément savourer l’instant. Étrangement, un rai de lumière plus intense éclaira l’endroit où picoraient les innocentes créatures.

***

Tout juste rentrée dans la loge de sa cousine, Louise découvrit le chat indolent, très occupé à dormir sur un coussin déjà maculé de ses poils fins. Quelques tics nerveux firent trembler les vibrisses du minet qui se couvrit alors le museau de sa patte veloutée. Un petit croc dépassait, rappelant aux éventuels rongeurs égarés le danger à s’aventurer chez lui.

Bien que doté de griffes toujours prêtes à scarifier un pied de meuble, Édouard ne disposait d’aucune appétence pour les potentielles proies vivantes, hormis les mouches qu’il se plaisait à capturer puis mâchouiller. Heureusement, le matou jouissait d’une sécurité matérielle susceptible de rendre jaloux tous les félins du quartier. Édouard ne s’aventurait guère hors de la loge, au point de ne jamais solliciter son sens de l’orientation.

Louise ne put se retenir de peloter délicatement la boule de fourrure en racontant à sa cousine la mauvaise surprise dans l’atelier du peintre. Plutôt que de laisser l’inquiétude entamer le moral d’Hortense, elle babilla sur un ton enthousiaste son projet de confier les enquêtes au commissaire Lebrun.

Emportée par son optimisme délicieux, elle évoqua son désir de fouiner par elle-même. Sa cousine fut émerveillée par cette débauche d’audace et se mit à rire au point de déranger Édouard. Tandis que le chat s’étira le dos en baillant, un parfum d’insouciance mêlée d’espérance se propagea dans la pièce.

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