Manuscrits du podium - chapitre 9


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Chapitre 9

(Seulement deux manuscrit étaient en compétition pour cette sélection, un seul manuscrit pour le chapitre 8)

 


Manuscrit de la seconde place

Chapitre 9

                                                         

- C’est toi le coupable !

Regarde ce que tu as fait ! Tu iras en enfer, maudit chat !

Louise était furieuse et Edouard s’était mis à l’abri dans sa cachette, sous le buffet, tandis qu’elle hurlait devant le meuble, encore plus fâchée de ne pouvoir attraper celui qui venait de commettre, à l’instant, un vol sans circonstance atténuante.

-  Mais que se passe-t-il, ici ? s’exclama Hortense revenant à sa loge.

-  Regarde ce qu’il a fait !

-  Edouard, voyons, vous exagérez quand même ! Oh, notre beau morceau de paleron et tous ces œufs cassés ! Oh non, quel gâchis, j’ai peine à le croire !

Les deux jeunes femmes ramassèrent toutes les victuailles répandues sur le sol, les papiers d’emballage de la  boucherie, déchirés et Hortense essaya de remettre les jaunes d’œufs glissants, dans un bol, comme elle aurait remis des poissons dans un bocal.

- J’ai sauvé ce que j’ai pu et heureusement, il n’a pas eu le temps de trop entamer la viande…, dit doucement Hortense espérant adoucir sa cousine qui semblait toujours en colère.

- J’ai posé mes courses deux minutes pour raccompagner Lucien. Deux minutes ! Et, voilà !

-  Ah oui, Lucien, alors il s’est montré patient pendant ta séance chez Monsieur Blanchard, tout s’est bien passé ?

Hortense venait de sauter sur l’occasion de changer de conversation, parler peinture, séance de pose était le moyen de faire diversion, pour que Louise oublie un peu le chat penaud encore retranché au fond de sa cachette, mais elle évita d’évoquer la déesse de la guerre ou plutôt Diane Chasseresse, pour ne pas réveiller les foudres de Zeus… Est-ce que le travail  avance bien ?  Tu penses que ce sera un beau tableau ?

-  Il n’en est encore qu’au tout début. Il est gentil et Lulu s’est très bien tenu. Mais ça me fait tout drôle de porter ce costume léger, tu sais. Par contre, je tiens le coup, je pensais que rester longtemps sans bouger serait beaucoup plus difficile. Mais non, j’ai le temps de penser, de rêver, vu que je reste tranquille un bon moment.

-  Bien, à la bonne heure, alors te voici devenue le « modèle » d’Octave Blanchard !

-  Ensuite, sur le chemin du retour, j’ai fait quelques courses, Lulu m’a aidé à porter les sacs…

-  …et il faudra penser à aller rechercher l’escabeau chez la concierge du 24, enchaîna Hortense, j’en ai besoin pour faire les carreaux et elle ne me l’a toujours pas rapporté.

- Et bien,… je peux y aller maintenant si tu veux, à cette heure-là, elle est sûrement dans sa loge.

Et Louise passa la porte dans un joli mouvement de sa rose bleu pâle. Hortense soupira. Ouf ! Elle avait bien manœuvré, Louise n’était plus en colère contre Edouard et elle s’agenouilla devant le buffet pour essayer d’amadouer le chat tout recroquevillé, en lui murmurant quelques paroles réconfortantes.                                                        

***

Théophile Lebrun n’était pas mécontent de lui. Il avait noté quatre noms de chevaux, quatre noms qui revenaient souvent dans des paris où  le gagnant arrachait la victoire de façon surprenante et devant de superbes étalons, en plus ! Ce temps passé à consulter les archives de La Gazette de France n’avait donc pas été du temps perdu.

Il retira son gilet, remonta les manches de sa chemise et se passa la main dans les cheveux, cette chaleur était désagréable.

Val d’or, Fleur de feu, Diable gris et Fully avaient gagné six courses, contre toute attente, depuis l’année dernière, dès juin 1909 et encore tout récemment au prix des Arcades, à Vincennes. Lebrun venait d’ailleurs d’obtenir les renseignements sur leurs propriétaires et il se trouve que Charles de Maupansier  possède trois de ces chevaux, excepté Fully qui appartient à un éleveur du sud de la France. Le haras de  Maupansier était bien connu, du côté des  Ardennes et sur les champs de courses. C’est surtout Flying Fox, ce magnifique étalon au palmarès étourdissant qui avait fait la une de bien des journaux et qui avait fait la renommée de Charles de Maupansier et de ses écuries, il y avait de cela quelques années. Théophile se dit qu’une petite visite à ce douteux personnage ne serait peut-être pas inutile.

Peut-être pourrait-il établir un lien entre Palatino et Maupansier ? La piste méritait d’être approfondie. Il partirait dès demain. Il lui fallait réserver une voiture pour faire la route jusqu’aux alentours de Laon et se faire accompagner, car  il ne connaissait vraiment pas cette région.

***

La concierge du 24 préparait un ballot de linge pour la lessive, quand Louise frappa à sa porte. C’était une loge beaucoup moins agréable que celle d’Hortense, assez sombre et ne comprenant qu’une seule pièce.

-  L’escabeau est dans la cour, je vais te le chercher. Assieds –toi un instant Louise, je reviens tout de suite.

Alors Louise choisit une chaise en paille près de l’unique fenêtre. Elle repensait à ces quatre derniers mois déjà, sous le ciel de Paris, à sa vie si différente maintenant et à sa chance, malgré tous ces évènements, d’avoir Hortense et tous ses amis pour l’entourer et aussi, d’avoir son travail à la Gazette.

- Tu m’excuseras auprès d’Hortense, je l’ai gardé un peu longtemps, mais je suis  débordée en ce moment. Comment vous allez toutes les deux ?  Tu prendras bien un café ?

-  Oh, tout ne va pas trop mal. Mais je suis embêtée quand même, car je n’aime pas faire des cachotteries à Hortense : j’ai l’intention de partir quelques jours à Barentin et je ne sais pas  comment le lui dire.

-  Tu penses qu’elle ne serait pas d’accord avec toi ? Barentin, c’est le village de ton enfance, qu’est-ce que tu comptes y faire ?

-  Et bien essayer de questionner mes anciens amis, mes vieilles connaissances pour éclaircir quelques points obscurs. Tu sais que cet Alphonse Carmet, que la police a mis sous les verrous, aurait travaillé pour mon père ?

- Ah bon ! Oh la la, Louise, ne va pas jouer les détectives ! Hortense te désapprouverait et elle aurait bien raison.

- Mais j’emmènerai Lucien.

- La belle affaire ! Une petite demoiselle et un gamin sur la piste d’un assassin ! Tu es folle Louise !

C’est donc encore plus embarrassée  et contrariée que Louise repartit vers le 18 rue des Petits Champs. Il est vrai que les paroles de la vieille voyante qu’avec Lucien elle avait consulté tout à l’heure, après la séance de pose chez le peintre, n’étaient guère plus encourageantes.

Comment avait-elle formulé tout cela, déjà ? Ah oui : «  Je vois une grande maison blanche, beaucoup de blanc et la mort pourrait bien y roder encore… » Evidemment, cette maison semble bien être la laiterie de Barentin, Lulu en était d’accord, et rien de bon dans ce présage !  Songeuse, Louise rentra vers la loge, son escabeau sous le bras et des nuages noirs plein la tête.

***

-  Demandez la Gazette de France ! Incendie dans les locaux de la toute nouvelle société Nivéa Crème ! Lisez les détails dans la Gazette, demandez le journal !

Lucien s’était arrêté un moment sous le grand store de la Samaritaine. Un peu d’ombre par cette canicule de juillet était bienvenue… Hier, dans l’atelier du peintre, il faisait si frais et il restait émerveillé par l’ambiance silencieuse de la grande pièce encombrée de toiles, les unes claires et gaies et d’autres mystérieuses, comme ce Dieu au visage sombre dont le regard dur continuait de l’impressionner.

Louise était encore plus belle dans son costume et le peintre l’avait laissé observer la silhouette qui se dessinait trait après trait. Alors, toutes ces pensées l’empêchaient d’être concentré et efficace et sa pile de journaux ne partait pas bien vite ce matin.

En plus, il s’était promis de refaire un tour au Club de billard dès son travail fini. Il y avait un bail qu’il n’était pas passé rue Rocquépine et s’il voulait progresser et peut-être trouver l’occasion, un jour, de faire une partie, il fallait qu’il se fasse connaître au milieu des grandes tables vertes. Cette envie d’aller regarder les joueurs lui redonna un  peu d’entrain et il reprit sa tournée en criant son petit refrain.

***

Paris avait chaud. Depuis plusieurs jours le soleil tapait, pas un souffle d’air, les tenues des dames s’allégeaient, les messieurs posaient veste, gilet et chapeau, les terrasses se remplissaient. Un verre d’eau avec  des glaçons, une bière bien fraîche, voilà tout ce qui faisait rêver les Parisiens.

Dans son appartement Monsieur Dubreuil avait même ôté sa chemise, toutes les fenêtres étaient ouvertes et il essayait de faire des courants d’air pour rafraîchir l’atmosphère.

Depuis  qu’il avait regagné son logis, il s’habituait à tout faire dans la maison. Les courses et la cuisine ne lui posaient pas de problème, il déléguait la lessive à la teinturerie de la Rue de la Vrillière, quant au ménage le peu qu’il faisait, suffisait bien et il s’en arrangeait. Ce qui le préoccupait davantage, c’étaient les différentes tentatives infructueuses qu’il avait menées pour retrouver la trace de ce Justin, ce J. R, qu’il avait d’abord recherché à Montmartre. Il était quasiment sûr de le trouver à l’Hôtel du Lion d’Or.

 «  Il ne fait plus parti de nos clients » lui avait dit un grand homme plutôt aimable qui lui avait conseillé d’aller dans un petit restaurant où il prenait souvent ses repas. Il avait donc tenté sa chance à « L’âne vert » dans le 18ème arrondissement, mais s’il avait bien déjeuné là, régulièrement le mois dernier, il y  avait plusieurs semaines que le patron du restaurant n’avait pas revu notre homme.

Il devait sûrement être quelque part dans la capitale, mais comment faire ?

Alors Antoine Dubreuil avait  décroché son tableau et il avait visité toutes les galeries de Montmartre, tantôt en demandant si l’on connaissait le peintre, tantôt en faisant mine de vouloir le vendre et en brodant des explications extravagantes sur ce J. R, histoire de voir si quelqu’un réagirait et révèlerait une part de vérité…

C’est ce qui se produisit le 9 juillet, dans une petite galerie de la rue Saint-Rustique, alors qu’il expliquait que son tableau de Jean Royer, célèbre peintre, avait beaucoup de valeur, le directeur de la galerie s’était emporté devant tant de bêtises :

-  Royer ! Royer ! Et pourquoi pas Renoir, tant que vous y êtes ! Je reconnais cette façon de représenter les feuillages et ces couleurs, ce violet profond du ciel, rien de bien formidable, mais c’est du Alfred Beaudin tout craché. Il a pas mal travaillé à une époque et en plus il vendait ! Mais il vieillit et je crois qu’il fricote maintenant dans des affaires pas très claires. Votre tableau ne vaut pas grand-chose, Monsieur, en tout cas, moi, il ne m’intéresse pas !

-  Mais il est signé J.R, regardez ! Et non pas A. B ?

-  J.R ou pas, moi je vous dis que c’est du Beaudin. Allez le lui demander, il passe autant de temps au bistrot de la Place du Tertre que devant son chevalet !

Antoine Dubreuil était reparti avec la précieuse information et son tableau. Celui-ci avait retrouvé sa place dans le salon après sa petite virée parisienne et Mr Dubreuil se demandait à présent, dans un courant d’air un peu rafraîchissant, comme ça fait du bien, si son idée première n’était pas la bonne ? Ce Justin n’a jamais peint ! Il a dû s’accoquiner avec un peintre de Montmartre, encore une embrouille de plus, pour arnaquer le bon citoyen … Il irait voir ce Beaudin demain, pour en avoir le cœur net.

***

Un beau décolleté à la grecque, des manches trois-quarts ourlées d’un très discret liseré, une ceinture ton sur ton qui resserrait à la taille le tissu soyeux bleu ardoise de cette somptueuse robe, Louise essayait d’admirer tour à tour chaque élément de sa toilette dans son petit miroir, faute d’une vraie psyché où elle aurait pu  se regarder toute entière. Elle se penchait de ce côté, puis se tournait de l’autre côté en orientant au mieux le miroir, pour juger de l’effet que ferait sa robe, un de ces prochains soirs… Elle était allée s’inscrire à la deuxième session éliminatoire et il ne restait que quinze jours pour se préparer et répéter. Elle se sentait impatiente mais aussi agacée, car Théophile n’avait pas pris le temps de l’accompagner aux inscriptions et, s’il lui avait gentiment promis d’être son cavalier, il semblait à présent se désintéresser totalement  de ce bal et de cette soirée.

Elle entreprit trois petits pas de danse, les bras gracieusement levés, comme enlacée par un cavalier -fantôme et se réjouit de sentir le tissu qui suivait souplement chacun de ses mouvements, un, deux, trois, un, deux, trois, mais la chambre était bien  exiguë et elle continua sa valse dans la loge, en tournant élégamment sur elle –même, un, deux, trois et se retrouva dans les bras d’Hortense, dont l’œil était plus noir que jamais …

-  Je reviens de chez la concierge du 24, dit-elle, la voix froide, le ton sec.

-  Je… je voulais t’en parler Hortense, bredouilla Louise, soudain redescendue sur terre, loin du doux pays de la danse et du royaume de l’élégance.

-  Pas besoin de m’en parler. Jamais je ne te laisserai repartir à Barentin, avec un gamin, pour aller au devant de tous les ennuis. Tu sais comme tu es fragile dès qu’il s’agit de cet épisode de ton enfance et tu n’as pas à faire le travail de la police. C’est insensé, tout de même !  Lebrun le trouvera bien tout seul, cet assassin.

-  Mais il ne s’agit pas que de cela Hortense, reprit Louise, comme plaidant sa cause devant un tribunal, si ce Carmet a travaillé à la laiterie, cela veut dire qu’avec cet individu louche dans la place, tous ces terribles événements pourraient alors s’expliquer autrement. Comprends-tu ? Je veux savoir.

-  Alors vas-y avec Lebrun ! Qu’au moins tu ne craignes rien ! Hortense s’échauffait. Elle sentait bien qu’elle avait peu de prise, que Louise n’en avait toujours fait qu’à sa tête et qu’il serait bien difficile de la protéger de ce projet insensé.

-  Mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée, ajouta Louise en mesurant  ses paroles, car elle voyait bien que sa cousine allait  perdre patience. S’il y a un policier à mes côtés, je n’obtiendrai jamais quelques confidences des amies de Léonie ou de Gaspard, le gardien de la laiterie, qui doit vivre encore à Barentin. Ne t’inquiète..

-  Que je ne m’inquiète pas ! cria alors Hortense, si fort que le pauvre Edouard tranquillement couché sur le lit, fila vite se cacher en -dessous, décidemment cette journée était à l’orage et tout le monde s’emportait pour un rien, par ces 32 degrés sous abri !

Heureusement, la concierge du 24 entra à ce moment-là, un peu penaude d’avoir quelque peu trahi Louise. Elle venait, car elle était préoccupée. Elle voulait voir si Hortense n’était pas trop contrariée après ce qu’elle lui avait révélé. Mais à peine eut-elle franchi la porte, que les deux cousines déversèrent sur elle toute leur colère et c’est elle qui prit en pleine figure, les reproches de Louise, les invectives d’Hortense, la loge était pleine de cris et de gesticulations.

Louise  levant un bras menaçant, dans sa grande robe de bal et les joues rougies par la fureur faisait peur à la petite femme qui s’était réfugiée derrière le fauteuil près de la fenêtre, qu’Hortense alla fermer nerveusement, craignant un attroupement, tant on hurlait dans sa loge !

C’est à bout de souffle et en nage, que les belligérantes tombèrent assises, épuisées. La concierge apeurée en profita pour s’éclipser, elle en avait bien pris pour son grade. Les cousines se regardaient à présent un peu calmées.

-  Nous en reparlerons ce soir, dit simplement Hortense, qui s’éventait avec le journal, la Gazette de France, évidemment.

-  Je vais me changer, répondit un peu sèchement Louise, ma robe ne va plus ressembler à rien et elle ferma derrière elle, la porte de sa chambre.

***

- Ah ! Voilà trois jours que je vous cherche ! Je suis passée rue Bonaparte, mais on m’a dit que vous étiez parti pour Macon, je crois.

- Non, Laon, Hortense, Laon !

- Il faut absolument que je vous parle  de Louise, elle a dans l’esprit d’aller mener sa petite enquête à Barentin avec Lucien comme garde du corps. Vous imaginez un peu ! Je vous en prie, il faut à tout prix l’en empêcher ou alors il  faut l’accompagner.

-  Calmez-vous, calmez-vous Hortense. Reprenons toute cette histoire en détail, voulez-vous ?  Il lui prit le bras pour reprendre le chemin de la rue des Petits Champs. Hortense trottinait à ses côtés, continuant à expliquer, c’est à ce moment là que Lucien revenant de sa tournée les rencontra. Il était en maillot de corps, son mouchoir, qu’il avait noué aux quatre coins, posé sur la tête, pieds nus dans ses chaussures et il n’avait pas fière allure !

-  Y paraît qui va faire encore plus chaud d’main, j’ l’ai lu dans la rubrique météo ! On va mourir d’arpenter les rues par cette chaleur, y z’ont pas pitié des pauvres vendeurs !

Sur l’invitation d’Hortense, il se joignit à eux  et tous les trois, ils rentrèrent à la loge, tout en marchant, Hortense argumentait toujours. Autour de la table, des résolutions venaient d’être prises quand, trois coups frappés, Louise arriva à son tour. Elle n’avait pas reparlé à sa cousine du sujet de leur dispute depuis ces derniers jours et fut étonnée de retrouver toute la petite équipe en grand conciliabule.

-  Louise, dit Théophile qui venait de se lever et qui, sans lui laisser le temps d’ouvrir la bouche, commença sa longue explication, nous avons discuté de votre projet. Je vous accompagne à Barentin et je me ferai passer pour votre nouvel ami. Il ne sera pas question de policier. Nous ferons la tournée de la ville de votre enfance que vous voulez me faire connaître, ainsi que vos anciennes connaissances. Nous parlerons du passé et vous arriverez, sans que je sois un élément gênant, à en savoir un peu plus sur la laiterie à cette époque et sur ce Carmet, dont quelqu’un se souvient peut-être là-bas…

Louise avait écouté, immobile et concentrée, et quand il eut finit, simplement elle s’assit. 

-   Très bien Théophile, nous ferons comme vous avez dit.

Alors, Hortense remplit les verres de citronnade fraîche et un soulagement  palpable sembla remplir la pièce, après tous les moments orageux de ces derniers jours. Edouard s’étira sur le lit, sensible à cette atmosphère d’accalmie, Lucien remis sa chemise, il était content pour Louise et tous, après quelques discussions sur la canicule et le début de l’été, écoutèrent le bilan de Théophile, sur son séjour près de Laon.

-  Les écuries sont magnifiques, ce Maupansier est visiblement très riche. J’ai beaucoup parlé avec lui et maintenant, j’en connais un rayon sur les chevaux, les paris et l’organisation des courses. Il me semble être un homme honnête, contrairement à ce que je pensais. Mais il est aux commandes d’une grosse organisation. Il a embauché une trentaine d’employés, du simple lad qui nettoie les box, en passant par les comptables et les secrétaires, jusqu’aux jockeys. Il ne connaît pas ce Palatino et je suis enclin à le croire. Par contre, il a eu affaire à un certain Justin Revignon et il faut que je vois Mr Dubreuil. Il me semble bien que c’est lui qui m’avait parlé d’un Justin, justement !

***

-  Entrez, Monsieur le Commissaire, non, non, vous ne me dérangez pas. Je vais peut-être fermer un peu les fenêtres…

- Ne vous donnez pas cette peine, Mr Dubreuil, ce courant d’air est divin, je vous assure.

Les deux hommes s’installèrent dans les fauteuils du salon cossu et Lebrun, coutumier du fait, alla droit au but.

-  Mr Dubreuil, si je me souviens bien, vous m’aviez parlé  d’un dénommé Justin qui serait  l’auteur de ce tableau. Or, je suis sur la piste de Justin Revignon qui aurait trempé dans des affaires de courses truquées. Cela vous dit-il quelque chose ?

-  Oh ! C’est à peine croyable ! Je viens d’aboutir à la même conclusion pas plus tard qu’hier soir. Mais pour être tout à fait précis, ce tableau est d’Alfred Beaudin. Ce peintre vieillissant qui ne vendait plus grand-chose s’est arrangé avec Justin Revignon, signant ses tableaux J.R et les lui confiant. Le Justin appâtait ses futures    victimes avec les tableaux, belle entrée en matière, faisant l’artiste et mettant les gens en confiance. C’est comme cela qu’il m’a incité à des placements immobiliers, qui se sont révélés catastrophiques…

-  Alors, vous savez où est ce Justin ?

-  Non, mais j’ai pu parler avec le vrai peintre du tableau, ce Beaudin et il m’en a appris de belles !

Antoine Dubreuil si pâle à l’accoutumée, avait maintenant des couleurs, sans doute la chaleur, mais peut-être aussi l’enthousiasme de voir cette histoire s’éclaircir quelque peu.

 -  Justin avait fait de la Place du Tertre son quartier général ! Il flairait les gens fortunés, leur vendait d’abord des tableaux du vieil homme et avec son bagou, leur parlait de mille choses dont des investissements, douteux en fait. Il n’a pas évoqué de paris aux courses, mais ce ne serait pas étonnant, il était prêt à tout pour de l’argent, ce vaurien !

Lebrun accepta bien volontiers le rosé bien frais que lui proposait son hôte.

-  Ils sont toujours « en affaire » ces deux-là ? demanda Théophile.

-  Non, malheureusement ! Il y a longtemps qu’il n’est pas venu se « réapprovisionner en tableaux », il semble qu’il ait fui la Place du tertre où il s’était fait pas mal d’ennemis et où on venait lui demander des comptes. Je sais aussi qu’il n’est plus à son hôtel habituel, ni au petit resto qu’il fréquentait …

-  J’apprécie vraiment vos démarches, Mr Dubreuil, mais si ce Justin est sur le qui-vive, ne prenez plus de risque  et évitez d’aller  à Montmartre maintenant, je vous tiendrai au courant. L’enquête devrait avancer de façon significative, à présent …

Et tandis que Lebrun redescendait le bel escalier, une voix fraîche l’apostropha. Louise en bas des marches avait de nouveau revêtu sa robe de bal et les poings sur les hanches, un peu provocante tant elle se sentait avantagée par cette splendide toilette, elle reprit :

-  Et ces répétitions ? Nous n’avons plus que neuf ou dix jours !

-  Voyons, chère Louise, nous comptons un, deux, trois, un, deux, trois ou nous partons pour Barentin, en deux temps trois mouvements  ?

Elle resta un peu interloquée, tout allait si vite avec Théophile.

-  J’espérais faire les deux, dit-elle alors, d’une petite voix.

-  Et bien, en route pour Barentin, je viens vous chercher demain à la première heure, soyez prête. Nous arriverons bien à répéter la valse dans quelque salle de danse de la région, sinon nous danserons sur les places de village !

Et dans un tourbillon, il gagna d’un pas vif, la porte de l’immeuble :

-  Cette robe vous va à ravir, d’ailleurs je parierai que le jury nous donnera le prix avant même que nous ne dansions ! Et il laissa Louise plantée là, la tête pleine d’idées entremêlées : des rêves de danse et la liste des affaires à ne pas oublier dans sa valise…

***

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