Manuscrits du podium

Auriez-vous choisi le même manuscrit ?

Nous pensons qu’il était vraiment dommage que certains manuscrits du roman « Une aventure de Louise d’Escogriffe » ne soient pas lus.

C’est pourquoi nous avons pris la décision, même si seuls les manuscrits ayant reçu le plus de points par nos sélectionneurs font partie intégrante de l’histoire, que soient également publiés sur ce site les autres écrits placés sur le podium.

Dorénavant, afin de permettre aux trois premiers sélectionnés d’être lus par nos membres et visiteurs du site, nous publierons dans une nouvelle rubrique « Les manuscrits du podium » les auteurs ayant été placés en seconde et troisième place par nos sélectionneurs.

Voici donc, les premiers chapitres proposés par les auteurs « d’argent » et de « bronze ».

Auriez-vous fait le même choix que nos sélectionneurs ?

Les chapitres

Chapitre 1  | Chapitre 2 | Chapitre 3 | Chapitre 4 | Chapitre 5 | Chapitre 6
 

Chapitre 1


Manuscrit de la seconde place

Chapitre 1

La Rencontre

« Ce Gustave Eiffel a défiguré Paris ! ». Trois moustachus approuvaient l’homme influent qui imposait son point de vue comme un professeur soucieux de diffuser son intime conviction. La phrase du grincheux chapeauté claqua aux oreilles de Louise comme un refus de changement. Peu encline aux polémiques et pressée d'empocher son appoint financier, elle se faufila entre les badauds endimanchés et les élégantes corsetées qui contemplaient l'immense ouvrage métallique encore très mal considérée.

La jeune femme se plut à imaginer combien son père eût complimenté la prouesse aussi technique qu’audacieuse. Il aurait aussi volontiers admiré la tour d’acier que chaque invention déboulant dans le siècle naissant. Résolument porté par ses valeurs fondamentales, il aimait à dire que l'homme n'irait jamais sur la lune car le plus important se jouait sur terre, à la force du courage et motivé par l’amour de la famille.

L’avenir lui aurait peut-être donné raison, mais une baïonnette prussienne lui avait ôté la moindre chance de connaître le métropolitain ou les jeux olympiques. Contre son gré, il manquait le spectacle ébouriffant d’un tournant décisif industriel et social, car depuis l'avènement de la machine à vapeur et le transport par voie ferrée, les technologies se propageaient aussi aisément dans la capitale qu'en province.

Le siècle avait trois ans, Louise n'avait guère le loisir de bénéficier des bienfaits de ces nouveautés, puisque le sort l'avait désormais assignée à une condition modeste. Ses qualités ne pouvaient lui permettre de prétendre au moindre luxe superflu. La vie se résumait presque à une course d’obstacles, dont l’objectif de chaque instant se limitait à tenir le plus longtemps possible afin d’espérer des jours meilleurs.

Depuis la mort de son père, ses rêves de gamine semblaient illusoires. Exit les réceptions dans des grands salons, les robes de soirée pour se rendre à l'opéra, les bibliothèques enivrantes de culture et de silence. À cause d'une abominable guerre et d'un fantassin ennemi, elle gagnait sa vie grâce au bon vouloir d'une famille bourgeoise qui employait aussi sa mère.

Les d'Abanard avaient flairé la belle affaire en s'offrant les services de deux personnes pour une petite part et demie. Louise n'avait su refuser, car elle allégeait ainsi la charge de travail de sa maternelle usée par le chagrin et le labeur. Toutes deux remerciaient déjà le créateur de leur avoir attribué une santé satisfaisante.

De cette situation, nulle issue ne paraissait envisageable. La jeune femme s'y était doucement résignée puis adaptée, avec des à-côtés en mesure de lui apporter un peu d'évasion et quelques piécettes bienvenues.

Dans l'immédiat, Louise se dirigeait vers l'atelier de peinture d'un artiste sans succès ni panache, mais qu'il valait mieux flatter de superlatifs afin de continuer à poser pour lui, elle savait parfaitement s’y prendre. Le simple fait d’être payée à chaque séance sans devoir se dévêtir devant lui se traduisait par « Vous êtes le plus honnête et assurément le plus doué de votre génération ».

L’équilibre semblait fragile comme une planche reliant deux rochers en surplomb qui eût ployé insidieusement à mesure d’une avancée, uniquement soutenue par le frêle espoir d’un salut durable. Chaque jour portait en lui le germe d’un lendemain identique, à l’image de la tapisserie de Pénélope.

L’œuvre en cours de réalisation décrivait une scène de chasse de Diane en pleine action, munie de son arc bandé, juste avant le décochage d’une flèche vers un lapin empaillé. Étrangement, le simple fait de revêtir une tunique suffisait à projeter l’imagination du modèle féminin vers une époque indéfinie, où les divinités auraient côtoyé les mortels.

Parfois Louise laisser grandir en elle l’étrange désir de dévoiler ses talents imaginaires d’oratrice à un public nombreux assis dans un théâtre, redoutant le trou de mémoire pour une réplique importante. Dans ce rêve récurrent, les mots lui revenaient in extremis, presque aussi facilement que la lumière du jour entre les nuages moutonneux du ciel parisien.

Elle adorait la magie de ce dernier étage où elle retrouvait le barbouilleur professionnel pour un moment hors de toute contingence prosaïque. Les roucoulements des pigeons et leurs danses amoureuses semblaient appartenir à un univers opposé à celui des ruelles. Ici l’air était en quelque sorte plus propre et sa couleur davantage bleutée.

C'était uniquement en ce lieu qu’elle avait la sensation de vivre pleinement, immortalisée sur une toile, potentiellement célèbre dans un futur si mystérieux et fuyant comme un soleil couchant. Au moins, la providence l'avait gâtée par la finesse des traits de son visage et par sa somptueuse chevelure ornant ses épaules de boucles lorsqu'elle ne les serrait pas dans un chignon discret.

En revanche son corps ne lui plaisait guère car elle le trouvait insuffisamment généreux de formes féminines. Intimement, elle considérait que la faible largeur de ses hanches et sa menue poitrine expliquaient partiellement l'absence du moindre prétendant. Ou alors son temps passé à ranger et astiquer la demeure de ses employeurs l’empêchait de trouver son prince charmant, faute de se prénommer Cendrillon. Au moins, elle ne risquait pas d'être courtisée pour son argent.

De ses petites enjambées féminines et pourtant toniques, Louise s’engagea sur le pont d’Iéna en savourant la brise qui murmurait à ses oreilles des mélodies furtives. La vue du fleuve parisien l’impressionnait car elle ne savait pas nager, alors elle détourna le regard pour s’intéresser aux passants. Elle aperçut un couple d’amoureux aussi démonstratifs que des tourterelles, instinctivement attirés par leurs différences complémentaires.

Simultanément, elle se prit à envier la chanceuse et à se demander combien de temps le bonheur des premiers émois résisterait aux outrages des années, avant de laisser l’insidieuse routine envahir leur quotidien. Ou alors un démon de midi incarné en ingénue engloutirait plus tard les économies du mari et les derniers liens affectifs du couple. Peut-être Louise cherchait t’elle à étouffer sa crainte de finir seule, dépassée par la grande horloge invisible qui prive de nombreuses femmes de transmettre la vie.

Le hasard injuste distribuait mal les cartes et décidait sur des critères autres que la générosité et la vertu, il fallait bien s’y résigner et garder espoir. Elle se mit à rêvasser en trottant vivement quand... boum !! Un garçon vendeur de journaux lui coupa la trajectoire. En se rattrapant de justesse à un bec de gaz, elle présenta spontanément des excuses, tandis que le gamin avait roulé sur le dos sans lâcher son précieux chargement.

Il était vif comme un écureuil et juste après avoir lancé un « pardon m'dam », s’enfuit en trombe parmi les badauds indifférents à la collision qui ne les concernait pas. Le jeune Lucien était en retard, il avait perdu deux heures et quelques sous à miser sur des coquilles de noix posées à la surface de la Seine.

Son embarcation avait suivi un remous tourbillonnant puis longé des pierres moussues pendant que le vainqueur de la régate de pacotille jubilait avec une fierté disproportionnée pour l’exploit ridicule.

Bon perdant, le gamin songeait à une prochaine revanche, fort de sa patience acquise dans le sud-ouest. Depuis sa venue à Paris pour se construire un avenir loin des travaux agricoles, il était sous la tutelle d'un oncle qui lui avait imposé une seule règle : « Fais ce que tu veux du moment que ça rapporte, sans mendier ni voler ! ».

Personne n’aurait osé contredire cet homme surnommé « L’Aveyronnais ». Avec sa forte stature et sa voix de chef naturel, il imposait naturellement son autorité dans le quartier alentour de son académie de billard français. Le local sombre et poussiéreux ne désemplissait pas de clients issus de familles de bougnats. L’endroit leur servait d’échappatoire pour oublier la rudesse de leur labeur.

Certains préféraient le bar, d’autres comparaient leur adresse dans des joutes amicales. Au gré de défis bravaches, quelques pièces jaunes étaient empilées sur des obstacles de bois beaucoup plus fins que des bouchons de liège. Lucien adorait voir les billes blanches et rouges s’entrechoquer sur les tapis verts, et il savait déjà distinguer du premier regard les joueurs talentueux des éternels malchanceux.

Bien sûr, ces derniers se retrouvaient souvent confrontés aux tentatives les plus difficiles, faute d’anticipation ou d’adresse. Tandis que face à eux, tout semblait beaucoup plus évident, les points s’enchaînaient dans une succession de coups de queue à la portée du premier venu.

Au billard français, la règle était possiblement la plus simple jamais énoncée :

« Avec une bille, il faut toucher les deux autres ». Lucien savait que le novice souriait toujours quand on lui présentait un premier point évident. À chaque fois, le débutant déchantait en voyant les sphères rouler vers les bandes de l’immense surface de feutre.

En privé, l’Aveyronnais se délectait de suivre les progrès de son neveu et ne manquait pas une occasion de lui infliger régulièrement une leçon, sans l’ombre d’un infime scrupule. Pourtant, le patron savourait la présence de ce gamin comme un cadeau de la vie, un zeste de fraîcheur dans un univers saturé de fumées et de frustrations. Il ne laissait rien paraître de sa bienveillante protection pour mieux laisser le minot apprendre à franchir les obstacles de la vie.

Parmi les autres jeunes marchands de journaux, Lucien se distinguait davantage par ses qualités d’adaptation que ses résultats chiffrés. Cela n’inquiétait pas le responsable des ventes de la gazette, qui connaissait son appartenance à la grande famille des auvergnats. Secrètement, il admirait le parcours des vaillants provinciaux longtemps cantonnés aux plus dures besognes. Ce garçon espiègle lui rappelait sa propre enfance, dans un tourbillon de souvenirs aussi contrastés que le noir et la crème d’un café liégeois.

Sans lui accorder de faveur, ni trop sourire de ses sottises, le manager adorait son audace de petit chat aux griffes acérées mais courtes. En cette journée printanière, il avait envoyé Lucien sur le Champ de Mars pour l’obliger à côtoyer du beau monde. L’homme envisageait de lui faire découvrir méthodiquement toutes les facettes de l’univers de la presse, en vue de lui entrouvrir des perspectives d’évolution à la mesure de ses talents prometteurs.

Plus imprévisible qu’un courant d’air, Lucien collectionnait les audacieuses découvertes et s’appropriait une multitude d’endroits où il parvenait à se faufiler. Même si les entrées principales lui étaient souvent interdites, rares étaient les portes de service qui résistaient à ses sourires charmeurs ou ses crochetages. Le gamin portait en lui le germe d’un Arsène Lupin avant même l’existence de ce personnage de fiction, il n’allait sûrement pas manquer de s’identifier au gentleman cambrioleur.

Pour l’heure, il lui restait quelques heures pour écouler quelques journaux avant de rentrer se faire réprimander pour ses ventes maigrelettes. À chaque fois il repartait avec la ferme intention de mieux s’y prendre, sans renoncer pour autant à ses multiples escapades ni aux distractions de son âge. Qu’importaient les responsabilités, il ne voyait son avenir absolument pas plus loin que son prochain anniversaire et il considérait les adultes comme des empêcheurs d’exprimer sa créativité.

Lucien aurait adoré savoir que l’inconnue qu’il avait bousculée se rendait dans un atelier de peinture. Probablement l’aurait-il saoulée d’innombrables questions et outrepassé toute convenance pour tenter de la suivre en vue de deviner un sein sous l’étoffe légère. Louise n’aurait pas été sa première cible de voyeurisme, car le coquin avait le chic pour se glisser à proximité des vestiaires des cabarets et des opéras. Profitant encore de son côté enfantin, il savait adopter aux meilleurs moments une attitude de petit frère, toléré à la condition de se montrer discret.

Ce comportement légèrement ambigu l’avait gratifié d’observations particulièrement instructives sur l’anatomie féminine dont il s’était bien gardé de se vanter auprès de ses camarades, afin de ne pas risquer de perdre ce genre d’aperçus furtifs. Ce même soir, il prévoyait d’assister à une représentation de « Véronique » au théâtre des Bouffes, s’il parvenait à s’éclipser discrètement de la surveillance de L’Aveyronnais. La récompense méritait la tentative.

Hélas les projets de Lucien furent contrariés par ceux de son mentor qui lui proposa une belle partie de « Casin ». Ne laissant rien paraître, le jeune oublia les déshabillages dont la leçon de billard allait le priver et se résigna, malgré son goût pour le carambolage ponctué de claquements entre les sphères d’ivoire. Pour lui qui considérait les figures imposées comme des contraintes stupides, la soirée s’annonçait particulièrement frustrante.

Ayant souvent scruté des vieux joueurs s’adonner à l’exercice, la règle lui était familière mais son adversaire prit quand même le temps de les lui rappeler. Son tour venu, il fallait exécuter un point à choisir dans une liste selon la configuration des billes. Chacune des trois manches allait s’arrêter, soit au bout de cinquante minutes, ou bien dès que le vainqueur réaliserait toutes les figures. Enfin, un détail compliquait le choix, il était obligatoire de changer d’exercice sur les points consécutifs.

Sur le tableau noir fixé au mur, ce type de défi était affiché, pareil au menu du jour dans un restaurant :

- Libre (la bille jouée doit simplement toucher les deux autres, sans contrainte)

- Direct (la bille du joueur doit toucher les deux autres avant toute bande)

- Rouge (le joueur touche la bille rouge en premier)

- 1 bande (dans l’ordre, bille, bande et seconde bille)

- 2 bandes (dans l’ordre, bille, 2 bandes et seconde bille)

- 3 bandes ou plus (bille, 3 bandes ou plus et seconde bille)

- Bande avant (le joueur touche une ou plusieurs bandes avant de faire le point)

- Main inverse (un droitier joue de la main gauche ou un gaucher de la droite)

- Casin (la bille rouge doit obligatoirement toucher au moins une bande avant de caramboler la bille 3, les billes blanches ne doivent pas caramboler)

Des curieux s’approchèrent du grand billard « match » afin d’assister à la raclée prévisible du jeunot face au redoutable patron. Les hommes des tables alentours continuèrent leurs parties en observant la joute familiale comme une animation gratuite. L’Aveyronnais et son neveu jouèrent celui qui allait commencer la partie et en pratique, le plus adroit sur une tentative d’aller et retour parfait. La bille de Lucien vint d’arrêter à un petit centimètre de la bande, contre trois pour son oncle. Le garçon mit alors en place le fameux point de départ, le seul qui se présente toujours de la même manière. Mille fois il avait étudié cette unique configuration,

le coup de queue ample vint heurter la sphère blanche dans sa zone supérieure droite afin de lui transmettre un effet coulé et un soupçon d’accélération lors des rebonds.

Elle vint choquer la deuxième de manière à l’animer d’une trajectoire complémentaire. Le point de « trois bandes » fut marqué presque au ralenti, la plupart des regards remontèrent jusqu’au visage concentré du garçon appliqué. La parfaite mesure de son geste récompensa Lucien en regroupant le trio de billes vers un coin. Ce premier succès le conforta dans sa chance légèrement insolente, eu égard à son immense respect pour un adversaire auquel il demeurait lié par le sang familial.

Comme un lapereau traqué par un prédateur, il ne pensait qu’à prendre de l’avance pour ne pas se laisser manger. Il enchaîna plusieurs points faciles, « direct », « rouge », « libre », « une bande », avant de se retrouver en difficulté sur une configuration quasiment injouable. Sans même lire dans les yeux verts foncés de son oncle, il osa l’exécution la plus audacieuse en « main inverse » afin de sortir avec panache de cette série de cinq points. L’échec n’en fut que symbolique tant l’exploit semblait impossible, la main passa au tour de l’Aveyronnais.

Un subtil brouhaha se répandit dans l’académie de billard tandis que le patron observa avec expertise comment exploiter au mieux la géométrie. Il excellait dans cet exercice à force d’avoir étudié la mécanique dynamique, intuitivement à défaut de l’avoir apprise à l’école communale.

Dans l’intention de maintenir un niveau de prestige élevé, il exécuta un long rétro sur la bille pointée qui vint marquer le point sur la rouge tandis que la blanche les rejoignit après cinq bandes d’apparence incontrôlées. La suite ressembla au travail d’un toréador adroit plantant des banderilles, hormis que les annonces se succédaient avec une plus grand variété et sans blesser le moindre animal : « bande avant » ; « direct » ; « casin » ; « trois bandes » ; « main inverse » ; « rouge » ; « casin » ; « libre »…

Ce déferlement de réussites prévisibles laissa imaginer une conclusion rapide, sitôt la totalité des figures imposées effectuées. Pourtant, le point à deux bandes manquait toujours au tableau. L’Aveyronnais voulut précipiter la victoire et rata son coup te très peu, de l’équivalent d’une mèche de cheveux d’un ange protecteur.

Aussi étonné que décidé à saisir sa chance, Lucien prit une grande inspiration, plongea son regard droit dans celui de son oncle, sans agressivité ni complexe, puis mit consciencieusement du bleu sur le procédé de cuir situé à l’extrémité de la queue. La poudre superflue dégringola en poussière drue sur le vieux plancher renforcé.

Quatre figures manquaient encore à son palmarès du soir. La moins difficile, « bande avant » fut exécutée en premier. Tirant une leçon de l’erreur de son mentor, le garçon résista parfaitement à la ta tentation de réaliser les « deux bandes », préférant temporiser avec un « trois bandes » plus facile.

De nouveau il se retint de précipiter le fil de la partie et joua un point « direct » qui se présenta logiquement afin de ne pas tenter le diable. L’assistance retenait son souffle en espérant inconsciemment la victoire du plus faible. En son for intérieur, l’Aveyronnais aussi voulait voir le gamin réussir, sans envisager une seconde lui faciliter la tâche.

Avantageusement, une « rouge » permit de poursuivre, puis un somptueux « casin » compléta la collection, suivi d’une « libre » et des « deux bandes ». Tous les adeptes des tapis verts anticipèrent la configuration des billes avant leur arrêt, et devinèrent que le petit Lucien, qu’ils avaient vu grandir ici, allait possiblement réaliser toutes les figures imposées.

Dans un équilibre précaire, sur la pointe des pieds et à bout de bras, il arma son geste en « main inverse ». La queue de frêne blanc glissa péniblement dans la boucle de son index droit un peu moite, avec un angle d’attaque risqué. Son bras gauche se fit faible et la vitesse initiale sembla ridiculement lente. À peine déviée par une première touche en finesse, la trajectoire de la blanche se prolongea, au ralenti, jusqu’à la rouge, venant mourir en marquant la touche décisive.

L’ambiance jusqu’alors lourde sembla se diluer dans un imaginaire courant d’air frais, pareil à un brouillard chassé par un vent marin. Dans toute l’académie de billard, les traits des visages devinrent plus relâchés, les fronces des rides moins prononcées. Une invisible transmission de pouvoir venait de se réaliser. L’Aveyronnais sentit presque un soulagement de ne plus être invincible, de sentir son imaginaire armure enfin devenir légère.

Des plaisanteries fusèrent sur un ton de franche rigolade, l’exploit de Lucien fut accueilli exagérément, pareil à un exploit de gladiateur face à un lion. Sur-jouant le rôle du champion dépossédé de son titre, le patron offrit une tournée avec la franche loyauté unanimement appréciée par clients. Alors que l’assemblée s’agglutina autour le Lucien, un faux-pas le fit perdre l’équilibre et il sa laissa rouler agilement au sol comme au bout du pont d’Iéna. En un court laps de temps lui vint en mémoire le minois de l’inconnue de l’après-midi.

Dans une étroite chambre mansardée située chez les d’Abanard, Louise éclairait la vie de sa mère en lui racontant la séance costumée dans l’atelier de l’artiste. Là-bas, tout était différent, la lumière plus intense, les parfums de peinture, les roucoulements des ramiers plus joyeux. Même l’autorité du maître méconnu, pourtant ferme, ne comportait pas la moindre connotation humiliante que nombre de petits bourgeois aimaient pratiquer avec leur personnel.

Pareillement à un astre qui illumine la nuit, Louise partageait affectueusement ses rêves de modeste célébrité ou d’aisance financière toute relative. Intimement, elle souhaitait avant tout extraire sa maman de ce piège sournois qui détruisait trop vite, son dos, ses mains et son âme. Elle mourait doucement depuis la perte de son époux sur le champ de bataille, mais elle tenait bon grâce à l’espoir de voir leur fille s’orienter vers une vie meilleure et s’installer avec un jeune homme attentionné.

Malgré la fatigue et une lombalgie chronique, elle écoutait Louise décrire la scène de chasse décorée d’animaux naturalisés, et se mit à rêver d’un tableau remarqué par un grand artiste désireux de disposer du même modèle pour un futur chef d’œuvre. Elle imagina dans un élan d’optimisme, une chance enfin parcimonieuse venant compenser les années sombres que leur famille avait traversées jusqu’alors. Cet espoir emporta la femme vaillante vers un onirisme

réparateur, tandis que la fille continua de babiller decrescendo, jusqu’à venir déposer un baiser sur le front de l’endormie.

Avant de souffler la fine flamme de la bougie, Louise sortit d’une cachette logée à l’interstice de deux poutres, une coupure de journal un peu fanée et la déplia délicatement. L’article détaillait un bilan des Jeux Olympiques de 1900 et annonçait l’édition suivante prévue à Saint-Louis dans une dizaine de mois. Les exploits des champions émerveillaient la jeune femme qui se remémorait le passage du porteur de la flamme sur les Champs-Élysées.

De nombreux records avaient été copieusement surpassés. Plusieurs médaillés français décrits dans la gazette expliquaient comment ils avaient surmonté des épreuves personnelles avant celles sportives. Aux leçons de courage dans l’effort s’ajoutaient des preuves d’humilité devant les circonstances heureuses ou la forme du jour. Sans le savoir, les yeux de la lectrice brillaient d’un éclat réservé à une minorité d’humains, plus radieux que le commun des mortels.

Elle connaissait l’article intégralement et pourtant y puisait régulièrement une énergie insoupçonnée, portée par un idéal, celui de pouvoir assister à l’événement olympique américain. Bien sûr le défi semblait immense et les obstacles trop nombreux, la nécessité de participer aux travaux ménagers, le manque d’argent, le voyage dangereux et pour couronner le tout, elle ne parlait pas un mot d’anglais.

Juste avant de replier la feuille de papier, son regard s’attarda sur les performances établies lors de l’édition parisienne. Elle remarqua la rareté des disciplines ouvertes aux femmes, et à mieux y regarder, l’écart de leurs performances avec celles des hommes. Sans envisager une seconde de les concurrencer, elle sentait bien que la pression de l’adversité n’était pas la même parmi les féminines que chez les mâles, habitués à se mesurer depuis leur enfance. Elle regretta de ne pas avoir vécu d’expérience sportive.

À cet instant, Louise se sentit un peu saoule de fatigue et sitôt plongée dans l’obscurité, elle se laissa envahir de bribes d’aventures, en partie liées à ses occupations des dernières heures. Surtout, son imagination vagabonda dans l’espace infini du rêve, car sa part de créativité adorait s’exprimer dans cet exutoire merveilleux. Les frontières de l’impossible s’effaçaient à mesure qu’elle fut engloutie par le sommeil en phase bientôt profonde. Les désirs véritables firent leur apparition.

Une forêt sombre et dense tout autour, elle apercevait une intense lumière au loin et s’y rendait en courant, pieds nus à même un sol jonché de branches griffues. Des voix menaçantes criaient sur un ton sarcastique des ordres d’obéissance et de retour immédiat. Louise avait simultanément peur de représailles et de manquer de la force suffisante pour lutter. Déjà elle se surprit à porter sa mère dans les bras et à l’emporter vers la sortie illuminée.

Un ours se dressa au milieu du sentier. Il portait un chapeau, une veste et la méchanceté émanait de tous ses gestes. Il défia Louise de ses griffes et de ses crocs acérés. Elle posa sa maman au pied d’un arbre, saisit son arc et piocha une flèche dans son carquois. À l’instant de la décoche, elle vit le projectile avancer au ralenti, accompagné d’un vol de colombes et au son de roucoulements bienveillants.

Une brume filamenteuse traversa le chemin et un frisson parcourut le corps de la jeune femme. L’ours disparut et la flèche ouvrit la forêt, laissant apparaître un immense cirque où des escrimeurs s’affrontaient, des cavaliers franchissaient des obstacles et des discoboles lançaient des assiettes à dessert. Lorsque Louise et sa mère entrèrent dans le stade, un jeune garçon se proposa de les guider…


Manuscrit de la 3ème place

Chapitre 1

1er juillet 1900…

« Quel temps magnifique ! Ah si seulement je pouvais m’offrir un de ces vélos, je pourrais me déplacer sans m’abîmer les orteils !

Avec l’arrivée de l’été, et l’abandon de mes grosses chaussettes, mes petits pieds ont du souci à se faire !

Quelle grâce, j’ai l’impression de voir ces dames flotter sur les pavés, leurs robes virevoltant dans les airs. Comme cela doit être agréable, pouvoir aller où bon me chante, sans me fatiguer, sans transpirer, sans avoir à panser mes petons chaque soir !... »

Louise marchait à proximité du château de Vincennes. Elle adorait le bois qui jouxtait le château, l’odeur de végétation humide, et surtout elle aimait voir les arbres changer de couleur au fil des saisons.

Avec son « petit protégé » Lulu, elle faisait au printemps des pique-niques lors de sa journée de repos. Elle avait à ces moments-là l’impression d’être hors du temps, hors de tout, et se laissait aller à imaginer son avenir. Un avenir obligatoirement avec Lulu ! D’ailleurs ils faisaient souvent un bout de chemin ensemble. Louise habitait une chambre de bonne juste sous les combles dans un immeuble situé juste en face du château, et elle travaillait comme femme de ménage au « Petit Journal » place de la Nation. Souvent, Lulu l’accompagnait jusqu’à la Porte de Vincennes, pendant que Louise en profitait pour déchiffrer la une du journal du jour, journal que Lulu vendait.

« - Bonjour Lulu !

- Bonjour Louise ! Et joyeux anniversaire ! Tiens, je t’offre le journal d’aujourd’hui, comme ça tu auras tout le temps de le déchiffrer !

- Merci mon Lulu, c’est adorable !

- Bon courage pour ta journée, je ne peux pas t’accompagner aujourd’hui, les journaux se vendent très bien avec tous les touristes qu’il y a en ce moment !

- Pas de souci, et demain je te dirai de quoi on parle dans ton journal !

- C’est aussi le tien je te rappelle ! »

Effectivement, Lulu vendait les journaux issus des bureaux où Louise faisait le ménage ! Un point en commun supplémentaire parmi tant d’autres ! Orphelins, pauvres, jeunes et optimistes…

Lulu était né en 1887, d’une jeune fille de 16 ans, Marie, et d’un « père » inconnu. Dès sa naissance il fut placé en orphelinat, et sa mère mourut de suites de couches hémorragiques. Son enfance ne fut pas si triste, il eut de nombreux amis, il avait un très grand sens de la débrouille, mais il était pauvre.

Louise quant à elle, n’était pas issue d’une famille riche non plus, sa mère était également femme de ménage au « Petit Journal ». C’est d’ailleurs de cette façon qu’elle eut le poste. Sa mère à l’âge de 35 ans déclara une maladie des os qui l’empêcha de continuer à travailler. Louise reprit naturellement le flambeau. Ce qui lui permit de vivre sans avoir à dépendre d’un mari, mais vivre sans mari, à cette époque, c’est loin d’être simple.

Son père travaillait à l’opéra de Paris, mais mourut dans l’incendie la salle Le Peletier de l’Opéra de Paris, dans la nuit du 28 au 29 octobre 1873. Louise allait bientôt naître. Sa mère sut cette nuit-là qu’elle attendait son premier enfant. Et donc Louise fut élevée par sa mère, qui se remaria par la suite quand elle eut 5 ans.

Louise et Lulu se rencontrèrent devant le château de Vincennes, il y a 2 ans déjà, mais eux, ils avaient l’impression de se connaître depuis toujours. Lulu était trempé par la pluie, il cherchait désespérément un petit boulot, n’importe quoi qui lui permettrait de quitter l’orphelinat. Il avait fait tout le quartier, demandant si tel ou tel artisan aurait besoin d’un apprenti, il était prêt à accepter n’importe quel travail.

Louise le prit sous son aile et alla parler à Antoine, le rédacteur en chef du journal pour lequel elle travaillait. Il accepta de lui offrir un emploi de vendeur de journaux. Louise continua son chemin jusque Place de la Nation. Bientôt, il y aurait une station de métro. Drôle d’invention. De quoi se déplacer sans s’abîmer les pieds, mais sans voir le paysage non plus. Cela lui faisait penser à une fourmilière, bientôt les sous-sols parisiens grouilleraient de voyageurs.

« Et si le tunnel s’effondre ?

Et si les portes me coincent ?

Et si on tombe sur les voies ?

Et comment on va respirer ?

Et s’il y a le feu ?

Ce n’est pas pour moi ! » pensa Louise.

D’ailleurs, Louise trouva le nom de l’ingénieur en chef, le responsable du chantier étrange : Fulgence Bienvenüe. Pourquoi un ü ? Comme une chose ambiguë ? Il y a un lien pensait elle !

Louise pensait que tout sur terre était lié, rien n’était dû au hasard. Elle avait eu son travail grâce à sa mère, Lulu avait réussi à trouver du travail grâce à elle. Elle se dit que sa rencontre avec Lulu était prédestinée, ils s’entendaient tellement bien, toujours sur la même longueur d’onde, comme deux âmes sœurs, mais pas au sens amoureux, au sens profond. Pourtant ils n’avaient pas le même âge, Louise avait 26 ans et Lulu 13 ans. Elle ne le considérait ni comme son frère ni comme son fils, uniquement comme Lulu, celui à qui elle pouvait se confier, tout dire, être avec lui comme elle est en réalité, sans artifices ni manières.

Louise arriva au journal. Avec l’exposition universelle qui bat son plein, le nombre de visiteurs explosant chaque jour, le métro en cours de construction, au journal c’était l’effervescence. Du coup, elle en payait les pots cassés. Antoine, le rédacteur en chef, passait ses nerfs sur la première personne qu’il croisait. Souvent Louise.

Mais elle ne se formalisait pas, elle savait qu’elle avait eu le poste parce qu’Antoine avait bien voulu qu’elle prenne la place de sa mère. Il avait un tempérament colérique, mais il avait un bon fond. Il pouvait s’énerver sur un café froid, mais par contre il était juste quand il s’agissait de sujets plus grave. D’ailleurs, il y a quelques jours de cela, Louise en eut la preuve. Un autre petit vendeur de journaux se fit renverser par un cheval, il eut des plaies et des ecchymoses. Antoine donna au petit vendeur de quoi pouvoir s’acheter ce qu’il fallait pour se soigner.

« Allons-y ! » se dit Louise.

Elle monta l’escalier et commençait toujours par nettoyer le bureau d’Antoine. Elle adorait débuter la journée en musique.

« Ça doit venir de mon père ! » se dit-elle.

Antoine possédait un ancien phonographe et un unique disque de Beethoven. Ah la neuvième symphonie !

« Louise ! dit Antoine

- Oui Monsieur de la Roseraie ?

- Aujourd’hui il faudrait que tu ailles également faire du ménage chez moi, je reçois à dîner deux représentants de la ville de Paris qui me feront un exposé sur l’avancée des travaux du métro, je peux compter sur toi ? Et si tu peux prévenir Madeleine de préparer pour 19 heures tapantes un repas pour 3 personnes ?

- Bien sûr Monsieur de la Roseraie ! Avez-vous besoin que je reste pour faire le service ?

- ... oui. Ce serait une excellente idée. Par contre, Louise, aucune intervention dans la conversation. Je sais que tu es d’une nature curieuse, mais je ne tolérerai pas que tu participes à la conversation. Ce dîner est professionnel, tout ce que tu entendras ne devra jamais ressortir. Es-tu toujours partante ?

- Oui, sans souci !

- Parfait ! Au fait Louise, dis à Madeleine de préparer le repas pour 5.

- Euh… D’accord…

- Tu pourras manger un vrai repas pour ton anniversaire, et le partager en cuisine avec Madeleine.

- Oh merci, Antoine ! Oh pardon ! Monsieur de la Roseraie… je suis désolée…

- Attention Louise, pas d’écarts ce soir !

- Promis ! »

Sur ce, Louise mit en route le phonographe pour faire le ménage, Antoine lui autorisait. Il l’avait surprise au début qu’elle travaillait pour lui à observer l’appareil et à fredonner la neuvième symphonie. Elle ne l’avait entendu que 2 ou 3 fois, mais avait retenu la moindre note. Cela avait touché Antoine. Après tout, la musique est universelle et tout le monde peut y être sensible.

Au bout de 3 heures de lessivage de sols et de cirage de meubles, Louise s’accorda une pause.

Elle descendit sur le trottoir prendre l’air frais, l’odeur de l’encaustique lui piquait les narines.

Soudain, elle vit des hommes se mettre à courir en direction du chantier du métro. Ils ne criaient pas, mais chuchotaient. Étrange se dit-elle. Sa nature curieuse la poussa à aller jeter un œil. Elle se fraya un passage parmi les badauds, mais ne vit rien et ne comprit pas ce qui se passait. Il y avait uniquement des ouvriers qui rentraient et sortaient, faisant une drôle de tête. Elle essaya d’engager la conversation avec l’un d’entre eux qui s’était assis un peu à l’écart :

« Bonjour, dit Louise

- Bonjour.

- Il y a un problème avec le métro ?

- Comment ça ?

- Ben oui, je vois plein d’hommes entrer et sortir du chantier, comme s’il se passait quelque chose ?

- On peut dire ça oui….

- Et qu’est-ce que c’est ?

- Pourquoi voulez-vous savoir ça ?

- Simple curiosité !

- Je serai vous, je mettrai ma curiosité de côté, ce qu’il y a dans ce tunnel ne mérite pas d’avoir le quelconque intérêt pour vous, Madame.

- Mademoiselle… Louise d’Escogriffe, et vous ?

- Mademoiselle d’Escogriffe, vous me paraissez bien indiscrète.

- Non juste polie !

- Emile Rapineau.

- Émile, je travaille pour “Le Petit Journal”, pouvez-vous me dire ce qu’il se passe ? À cet instant précis, une vague noire sortit du chantier, une vague poussant de petits cris, une vague avec des centaines de petits yeux…

- Des rats !!!!!!!!!!!!! hurla Louise ! »

Émile souleva Louise de terre, et attendit que le flot l’éloigne.

Louise ne savait plus quoi dire, des centaines de rats venaient de sortir du chantier !

Tout le monde était affolé, courait dans tous les sens ! Que se passe-t-il ? Louise reprit ses esprits, et demanda à Émile de rester où il était.

« - Je reviens tout de suite ! » dit-elle.

Louise courut vers le journal, monta l’escalier en trombe, et hurla : « il se passe quelque chose au chantier !

- Tu peux m’en dire plus ? railla Édouard, un des journalistes.

- Des rats sont sortis par centaines du chantier, et auparavant j’ai vu des hommes aller et venir et se parler à voix basse avec des mines déconfites. Je suis sûre qu’il se passe quelque chose de très important !

- Ben voyons, des rats qui sortent d’un chantier, rien de grave non ?

- Mais si je vous assure ! J’étais là, j’ai bien vu ! s’exclama Louise.

- Eh bien retourne à ton travail, cela ne te regarde pas !

- Allez voir, c’est juste là ! Vous passez à côté d’une information importante si ça se trouve !

- Louise, stop ! Je n’envoie personne pour questionner des rats sortant d’un chantier.

Cela est très fréquent, nos villes sont pleines de créatures en tout genre ! Et maintenant, arrête de me parler de ça ! Merci ! »

Louise retourna au chantier dépitée. Elle essaya de retrouver Émile, mais sans succès. Le chantier semblait reprendre son cours, les hommes reprenaient des couleurs. Mais qu’avaient-ils vu ? Ils semblaient vraiment perturbés.

Elle tenta de questionner d’autres ouvriers, en vain. Le choc étant passé, elle les sentait moins enclins à parler. À une femme, encore moins.

Elle décida de se rendre chez Antoine. Il habitait à deux pas de là, et voyait l’arrivée du métro d’un bon œil. Pour lui, cela était révolutionnaire, le futur était en marche. Et cela faisait vendre des journaux, au même titre que l’exposition universelle. Louise appréciait beaucoup Antoine, d’ailleurs elle l’appelait Antoine, sauf en sa présence !

Elle se sentait proche de lui, pourtant Antoine avait 10 ans de plus qu’elle, il était issu de la bourgeoisie, il avait un splendide appartement de 115 m², il avait du personnel de maison… mais il écoutait la neuvième symphonie ! Et ça, c’était exceptionnel !

Louise frappa à la porte de l’appartement, encore contrariée de son expérience de ce matin.

« Bonjour, ma belle Louise ! Et joyeux anniversaire !

- Merci, Madeleine ! Tu t’en es souvenue ! Cela me touche beaucoup !

- C’est normal, tu es mon amie, non ? répondit Madeleine.

- Antoine m’a demandé de te dire de préparer le repas pour 5 personnes, pour 19 heures tapantes !

- Antoine, Antoine… Monsieur de la Roseraie, Louise !

- Oh ça va hein, on est toutes les deux !

- Cela te jouera des tours de l’appeler comme ça ! Qui reçoit-il ce soir ?

- Deux représentants de la ville de Paris, au sujet du métro.

- Mais deux invités et lui, cela fait trois couverts ? demanda Madeleine.

- Nous avons le droit à notre assiette aussi ce soir, c’est pour fêter mon anniversaire !!! S’exclama Louise, joyeuse.

- Eh bien, on dirait qu’Antoine a décidé de te chouchouter !

- Oh, Madeleine, tu viens de l’appeler Antoine ! Pouffa Louise.

- Eh bien, ma belle, il mérite que je l’appelle par son prénom ! »

Et toutes deux partirent dans un fou rire !

Au bout de quelques minutes, Louise et Madeleine se remirent au travail, dans la bonne humeur. « Quelle journée ! » pensa Louise. Ce matin je pense voir un évènement étrange au chantier, je vois des centaines de rongeurs sortir de là, Antoine invite des fonctionnaires de la ville, et il m’offre le couvert pour Madeleine et moi ! Que rêver de plus pour mes 26 ans ?

À 18 h 45, Antoine rentra chez lui. Il était fatigué, car les journées étaient usantes en cette période. Le métro, l’exposition universelle, les faits divers, il ne manquait pas de matière !

« Madeleine, Louise, tout est prêt ? Monsieur Dubois et Monsieur Noël ne vont pas tarder à arriver. J’ai une chance inouïe qu’ils aient accepté mon dîner, ils sont très sollicités en ce moment.

- Oui Monsieur ! répondit Madeleine

- T’as pas dit Antoine… chuchota Louise

- Alors voici les recommandations pour ce soir : Madeleine, assurez-vous qu’il ne manque absolument rien. Louise, tu te tiendras prête, je te ferai signe quand il faudra apporter les plats. Quand un verre se videra, remplis-le. Quand la corbeille à pain sera vide, rapporte-là en cuisine. Et surtout Louise, pas de commentaires !

- Bien sûr Monsieur !

- Alors, profitons de cette soirée ! »

Cinq minutes plus tard, Monsieur Dubois et Monsieur Noël frappèrent à la porte.

Madeleine alla ouvrir :

« Bonsoir, Messieurs, Monsieur de la Roseraie vous attend dans le salon. »

Ils allèrent à la rencontre d’Antoine :

« Bonsoir, Monsieur de la Roseraie, nous sommes enchantés de vous rencontrer !

- Également, c’est un grand privilège d’avoir à ma table deux responsables d’un chantier tel que le futur métro parisien ! »

Madeleine les installa au salon, et leur servit chacun une coupe de champagne et quelques gressins aux olives. Elle retourna en cuisine et se servit un verre ainsi qu’à

Louise.

« Joyeux anniversaire, ma belle ! » s’exclama-t-elle

Louise but son verre d’un trait, et retourna se poster au coin du salon. Ce qu’elle entendit la laissa sans voix :

« Monsieur de la Roseraie, un évènement important s’est produit ce matin. Pour l’instant, aucun journal n’en a été informé, je souhaiterai vous dire ce qu’il s’est réellement passé, mais promettez-moi de tout faire pour ne pas affoler la population.

- Bien évidemment Monsieur Noël, et je suis flatté de votre confiance.

- Alors voilà. Ce matin, tout se déroulait normalement. Les ouvriers avaient pour mission du jour de faire la maintenance du tunnelier. »

Pour ce faire, ils devaient accéder au local creusé le long des voies qui contenait les outils, l’huile, etc. Donc quatre ouvriers sont descendus, ont longé les voies… et sur une distance de 50 mètres environ, des cadavres de rats étaient posés sur le métal des voies, tous dans le même sens, et le ventre ouvert avec les tripes posées à côté.

Les ouvriers ont tout de suite compris que quelque chose se passait. Ils se sont tout de même rendus dans le local maintenance, et en ouvrant la porte, un flot de rats en est sorti, et ces rats sont ensuite remontés à la surface et se sont enfuis dans la rue.

La population sur place a vu ce qu’il s’est produit, mais le choc passé, ils ont pensé que c’était le chantier qui faisait fuir les rats des sous-sols, comme cela arrive fréquemment à Paris. Sauf que les ouvriers qui se trouvaient dans le local ont pu lire sur un panneau en bois : “Bienvenue”, écrit avec les boyaux des rongeurs.

Louise en resta bouche bée, ce qui n’était pas plus mal vu la situation. Elle comprit alors les visages graves des ouvriers, et leur reprise du travail malgré tout, car finalement, certes cela est une macabre découverte, mais il n’y a pas de crime à proprement parler.

« Je suis désolé de vous avoir coupé l’appétit Mr de la Roseraie, mais ce fait divers me laisse à penser que quelque chose de plus grave va se produire, car personne mis à part le personnel n’est censé descendre dans le tunnel. Le local n’est pas connu de tous. Et personne mis à part certains ouvriers du chantier ne savait qu’il y aurait une opération de maintenance aujourd’hui.

- Effectivement, cela me paraît étrange. Dites à votre équipe de rester vigilante, et au moindre signe suspect appelez la police de ma part. Je connais le commissaire personnellement. De mon côté, je n’indiquerai dans mon journal que la sortie des rats hors du réseau ferré, passant outre l’inscription dans le local.

- Merci de votre compréhension Monsieur, dit Monsieur Dubois.

- Sur ce, passons à table ! Louise, apporte-nous une grande carafe d’eau bien fraîche.

- Oui Monsieur. »

Tout à coup, quelqu’un frappa à la porte. Madeleine était aux fourneaux, et Louise occupée à servir ces Messieurs. Elle alla ouvrir.

« Madame ! Madame ! C’est bien ici que Messieurs Noël et Dubois dînent ? Nous avons un très gros souci sur le chantier ! dit un homme d’une quarantaine d’années, tout noir de saleté, un ouvrier du chantier.

- Oui c’est bien ici, je les appelle. »

Louise alla chercher les deux fonctionnaires.

« Messieurs, nous avons un énorme problème dit l’ouvrier.

- Que puis-je faire à cette heure tardive pour vous aider ? Vous avez vu avec votre chef ?

- C’est que notre chef, Monsieur, il est mort… Étripé…»

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