Manuscrits du podium - chapitre 4


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Chapitre 4

(Seulement deux manuscrit étaient en compétition pour cette sélection)

 


Manuscrit de la seconde place

Chapitre 4

Police Nationale

Département de la Seine                                                

Commissaire T. Lebrun

Division F

6 rue Bonaparte

Paris VI arrondissement

Mardi 17 mai 1910

 

Monsieur le Commissaire,

Nous avons pris connaissance de votre dernier courrier relatant votre conflit avec le Commissaire Lavalette. Sachez que vos curieuses manières nuiront, un jour, à votre carrière !

Dans le cas présent, il se trouve que le Commissaire Lavalette, disposant d’une automobile, aura plus de facilités pour se déplacer dans le quartier de Vincennes où nous manquons d’effectifs pour une nouvelle affaire.

A titre exceptionnel, vous pourrez donc vous charger du dossier Dubreuil pendant que le Commissaire Lavalette sera en fonction dans le XII arrondissement.

Vous souhaitant bonne réception

Jean Duhaud.

 

Lebrun replia la lettre en quatre et la glissa dans la poche intérieure de sa veste. Il ne retenait qu’une chose de ce courrier : il avait carte blanche pour l’affaire Dubreuil. Certes le temps lui était compté, mais avec Lavalette, il n’était pas trop inquiet.

La première chose à faire était de s’occuper du sort d’Hortense. Il était convaincu qu’elle n’avait rien à voir dans cette histoire. Ensuite, il se pencherait sur le cas de cette Lucie, afin de savoir pourquoi elle aurait menti. Il prit donc son chapeau gris et sortit de son bureau d’un pas résolu.

***

Louise câlinait Edouard.

Depuis samedi, il tournait en rond en réclamant sa patronne.

Les demoiselles du sixième étaient passées à la loge comme chaque jour depuis samedi, pour savoir si Hortense avait été libérée et le facteur, arrivé dans l’intervalle, fut mis au courant. Avec ce week-end de Pentecôte, il n’était pas venu et à présent, il tombait des nues. Chacune lui racontait un morceau de l’histoire et lui, les regardait tour à tour, la bouche ouverte, n’en croyant pas ses oreilles !

Enfin, un peu plus tard Théophile Lebrun était venu  annoncer la bonne nouvelle : il allait mener l’enquête. Louise se sentait déjà mieux et s’inquiétait un peu moins pour sa cousine. Il avait aussi imaginé un plan pour rencontrer Lucie : puisqu’elle ne le connaissait pas encore, il voulait en profiter pour la questionner sans qu’elle sache son rôle et sa fonction de commissaire. Cela lui faciliterait les choses. Ils en avaient discuté un moment et Louise, à présent, été chargée de réfléchir à la façon d’organiser cette entrevue…

***

Quand Hortense arriva rue Croix des petits champs, elle remarqua tout de suite, les lourdes tentures noires que les pompes funèbres avaient installées tout autour de la porte cochère, selon la tradition, pour informer le voisinage d’un décès. Elle était fatiguée et très contrariée. Non seulement, elle avait été gardée dans cette cellule sordide plusieurs jours, mais elle n’avait pas pu recevoir la visite de Louise, ni de quiconque, ni aller à l’enterrement de Madame Dubreuil.

« Hortense ! Enfin ! s’écria Louise folle de joie, oh comme je suis contente que tout cela soit fini, te voilà enfin, comment vas-tu ? dis moi…

-  Oh Lisou, si tu savais ! Quelle expérience abominable ! Ils m’ont gardée dans cette cellule d’attente dans des conditions bien inconfortables. J’ai vu passer du monde et pas du beau monde, tu peux me croire ! Entre les  poivrots du soir qu’on remet le lendemain sur le trottoir et les filles de joie maquillées comme des voitures volées, qui crient et insultent à tout va ! Quel cauchemar !

- Tout va s’arranger, Lebrun est en charge de l’affaire, ça y est !

-  J’espère que cette enquête ne va pas traîner et qu’ils vont laisser les braves gens vivre tranquillement !  Oh, cher Edouard,  dit-elle en serrant contre elle le chat qui ronronnait à qui mieux mieux, comme vous m’avez manqué »

Après qu’Hortense eut fait un brin de toilette, laver ses cheveux et changer de robe, elles s’attablèrent toutes les deux et Louise expliqua le plan à mettre en œuvre pour faire parler Lucie. Après réflexion, elles décidèrent qu’Hortense annoncerait que, pour repartit du bon pied, elle voulait changer le décor de la loge et modifier la disposition des meubles. Puisque Lucie ne travaillait pas en ce moment, on lui demanderait de l’aide et celle d’un homme plus costaud pour déménager le buffet… un certain Théophile.

***

Théophile approuva l’idée et dès le lendemain, le rendez-vous était pris auprès de chacun pour se mettre au travail dès treize heures. Lebrun, qui avait fait le tour du quartier pour obtenir quelques informations sur Lucie auprès des commerçants, savait déjà comment il allait manœuvrer.

 «  Entrez Mr Lebrun, Lucie ne devrait pas tarder maintenant.

-  Appelez-moi Théophile, ça sonnera plus juste devant Lucie ! »  dit-il aux deux cousines toutes fébriles de participer à cette petite mise en scène. Elles avaient même commencé à vider l’armoire et à remplir des valises, comme si on allait réellement déplacer les meubles, afin que la situation soit plus convaincante pour Lucie.

Edouard, à peine remis de ses émotions, s’inquiétait à nouveau et tournait en miaulant au milieu de tout ce remue-ménage. Hortense le prit dans ses bras et lui dit doucement à l’oreille :

 « Ne vous en faîtes pas Edouard, nous ne déménageons pas pour de vrai. Allons, allons, finissez votre sieste tranquille » et elle le reposa sur le lit où il consentit à s’installer, prenant son mal en patience.

Quand Lucie arriva, on fit les présentations et Hortense leur proposa d’abord un petit café, elle avait aussi prévu des chouquettes. Elle savait que Lucie en raffolait. On poussa un peu les valises, l’ambiance était détendue :

« Il me semble que je vous connais Mademoiselle, commença Théophile s’adressant à Lucie.

-  Je ne vois pas. Vous êtes du quartier ?

-  Oui, reprit-il, il me semble que je vous croise souvent à la boulangerie ou alors chez le marchand de couleurs.

- En effet, c’est possible.

- Et dans cette quincaillerie, j’ai souvenir que vous étiez accompagnée d’un jeune homme très élégant…

Lucie rougit jusqu’aux oreilles.

-  Vous êtes peut-être fiancée, mais je ne voudrais pas être indiscret…

-  Je… euh…non, non » balbutia Lucie. »

Hortense proposa des chouquettes aux uns et aux autres pour meubler le soudain silence. Et Théophile continua, s’adressant cette fois-ci à Hortense :

«- On ne vous a pas présenté ce jeune homme ? Lucie serait ravie je suis sûr, si vous l’invitiez avec son jeune ami quand vous allez pendre la crémaillère dans votre loge tout réaménagée, Hortense ! »

Lucie  s’arrêta de mordre dans sa chouquette et elle ne put retenir quelques larmes et des sanglots étouffés.

« C’est qu’il ne vient plus me voir depuis plus de huit jours, dit-elle en sanglotant et je n’ai aucun moyen de le joindre. Elle sortit son mouchoir et se moucha bruyamment.  Elle paraissait réellement accablée et Louise s’approcha d’elle pour la réconforter :

-  Quand a-t-il donné signe de vie pour la dernière fois ?

-  Je l’ai vu la semaine dernière, il m’avait donné rendez-vous mardi dernier mais en me levant ce matin-là, j’ai trouvé un mot qu’il avait glissé sous la porte, il avait un empêchement.

-  Et comment s’appelle-t-il ?  continua Hortense, tant que Lucie parlait de son amoureux sans se rendre compte qu’elle révélait d’importantes informations sur ce mardi 10 mai, jour du meurtre.

- Heu, je ne sais même pas son vrai nom, réalisa-t-elle d’un coup, Il se fait appeler Vauban, parce qu’il vient de Besançon. Il a été élevé juste en face de la Citadelle et tout le monde l’a toujours appelé Vauban. Je trouvais ça très romantique… mais maintenant …

-  Et vous n’avez aucun moyen de le joindre ? demanda Théophile.

-  Et bien non, au début, c’est toujours lui qui arrivait comme ça, dès que je sortais et puis  ensuite on se donnait rendez-vous vers quinze heures devant le kiosque. Alors j’y suis allée pendant plusieurs jours à cette heure-là et samedi alors que je regardais les affiches, un homme m’a glissé un petit papier dans la main et rapidement, il m’a dit quelque chose mais je n’ai pas bien compris. Il me semble qu’il avait du mal à articuler...

-  Et que disait ce petit papier ?

Elle sortit de son décolleté une petite page arrachée d’un agenda « Rendez-vous au métro Rome, vendredi 20 mai à 15 heures »

- Eh bien Lucie, vous n’êtes pas rassurée, alors ? reprit Théophile, qui sentait là, une piste magnifique.

- Mais non. Je ne suis même pas sûr que ce message vienne de Vauban, il n’a pas signé !

-  Mais lui seul, connaissait votre lieu de rendez-vous habituel, voyons !

 Théophile s’échauffait, comment pouvait-on être aussi godiche… Et vous ne reconnaissez pas son écriture ?

- C’est que je ne le connais pas depuis bien longtemps…dit Lucie

- Mais il a bien glissé un petit mot écrit de sa main, sous votre porte, l’autre jour ?

- Mais, oui, en effet. ! Je monte le chercher ! Et dans une envolée de jupes et de jupons, Lucie quitta vivement la pièce.

***

Quand Lucie revint à la loge, brandissant un petit bristol et son enveloppe, tout le monde se regroupa autour de la table pour comparer les deux textes. Lebrun posa la petite page d’agenda à côté du bristol : l’écriture, à première vue, était la même. Lebrun fit même remarquer que le V de rendez-Vous était majuscule bien qu’au milieu d’un mot, tout comme le V de venir dans le petit billet d’excuse. Celui-ci disait : «  Lucie chérie, impossible de Venir aujourd’hui pour notre petite sortie, mais ce n’est que partie remise Vauban. »

«  Cette amie qui devait t’accompagner aux Galeries, questionna Louise, c’était donc ce Vauban ?

-  Oui, répondit Lucie un peu gênée, en effet, c’est lui qui m’avait invitée. Il m’avait dit de demander ma journée à Madame Dubreuil et de me faire belle. Je me faisais une telle joie d’aller dans les beaux magasins… et puis  finalement, il n’a pas pu venir, dit-elle en baissant la voix, montrant encore sa contrariété. »

Tandis que les femmes discutaient, Lebrun qui n’entendait à présent que leur conversation en arrière-plan, réfléchissait à toute vitesse. Ce Vauban avait plutôt l’air intelligent. Il ne s’était fait remarquer par personne dans l’immeuble, seule Lucie le connaissait et il avait trouvé cette ruse d’un surnom pour qu’elle ignore sa réelle identité.

Aucun lien ne permet donc de le trouver. Alors pourquoi prend-t-il le risque de ce rendez-vous qui nous met directement sur sa piste ? Curieux ?

Lebrun réfléchit encore un moment. Il faut absolument utiliser cette piste malgré tout, se dit-il, ce rendez-vous est une chance incroyable de débusquer un jeune homme assez louche, qui tournait sans cesse autour de l’immeuble et qui s’est visiblement servi de Lucie. Néanmoins, il ferait surveiller l’immeuble par plusieurs hommes ce vendredi-là, car en fait, Vauban veut peut-être revenir ici et il ne cherche  qu’à éloigner la seule personne capable de le reconnaître rue Croix des Petits Champs.

A côté de lui, les demoiselles riaient maintenant de bon coeur. Il s’intéressa donc  au sujet de cette belle humeur. Lucie était tout sourire.  Son chéri lui donnait rendez-vous dans deux jours, elle n’avait plus de craintes, elle en était sûre à présent et trouvait à nouveau très séduisant, ce rendez-vous transmis en douce et ces petits mystères. Avec Louise, elles avaient déjà organisé de s’y rendre. Lucien leur servirait de guide. Lucie ne s’aventurait pas trop dans Paris, mais sachant que Louise et son jeune ami l’aideraient, alors ragaillardie, elle serait partie sur le champ, tout droit à Rome !… enfin,… au métro Rome.

Ils saisirent cette occasion qui arrivait à point pour abréger ce « faux déménagement » et Louise proposa à la demoiselle très enthousiaste, d’aller voir si Lucien serait disponible ce vendredi prochain….

***

« J’suis toujours prêt à vous rendre service, Louise, vous savez bien ! Y’a pas d’soucis, j’en parlerai à Monsieur Paul et j’finirai un peu plus tôt vendredi. Lucien parlait poliment la casquette à la main, parce qu’il y avait Lucie.

- Rome, c’est boulevard des Batignolles mais ça fait une longue marche pour deux   p’tites dames… »

Sur le trottoir de la rue Jean-Jacques Rousseau,  le petit groupe continua à discuter un moment, Lucie si blonde et Louise si brune, avec leurs deux robes presque du même bleu et le jeune homme en chemise blanche. Il s’éloigna finalement en faisant un gentil au revoir de la main.

Les deux jolies robes restèrent là encore quelques minutes, puis l’une prit la direction de la rue Croix des petits champs et l’autre se dirigea vers les locaux de la Gazette.

En effet, il y avait déjà plusieurs jours que Louise avait remis les deux journaux de 1899 dans les cartons des archives, mais elle n’avait pas eu le temps de pousser plus loin ses investigations. En ce milieu d’après-midi, les bureaux seraient-ils occupés ? Elle monta les premières marches, tout semblait calme. Dans le couloir, toutes les portes étaient fermées, alors elle se risqua vers le deuxième étage…

C’est au bout d’un bon quart  d’heure, après avoir fouillé dans quatre, cinq, puis six cartons qu’elle renonça. Elle s’approcha de la fenêtre, pensive et se remémora le second journal où elle avait lu que le contre- maître de la laiterie Blanlait relatait les propos de son patron, Raoul d’Escogriffe.

« Il avait voulu innover et apporter aux ménagères le progrès et le confort moderne, en se lançant dans le tout nouveau procédé de vente du lait en bouteilles de verre. Fini le vieux pot au lait, bonjour la bouteille consignée, hygiénique et pratique ! Et au final, tout cela se retournait contre lui. Il avait beaucoup investi dans de nouveaux équipements. Est-ce la machine pour laver les bouteilles qui ne serait pas au point  ou bien celle pour les remplir ? Il s’était laissé influencer par les fabricants de matériel et avait mis la santé de ses clients en danger et c’est surtout cela qu’il ne se pardonnait pas. »

Le contre –maître ajoutait qu’il avait vu son patron pleurer, autant sur le bilan financier désastreux, que sur ce qu’il pensait être sa culpabilité  envers la clientèle. Il était l’héritier de la Laiterie Blanlait et vendre l’entreprise familiale lui déchirait le cœur.

Louise aussi avait le cœur déchiré en pensant à tout cela. Comme elle aurait voulu pouvoir le soutenir dans ces difficultés, mais elle n’était qu’une enfant…

Une porte claqua, ce qui l’a fit sursauter. Elle s’arrêta de respirer veillant à ne faire aucun bruit. Des pas dans le couloir du premier étage, la voix de M Paul, puis les bruits se firent plus lointains, elle attendit quelques instants et le silence revint.

Ce n’est qu’après un bon moment, qu’elle osât se faufiler jusque dans le hall, puis dans la rue, sans être vue…

***

Il l’attendait dans le petit square de la rue de Valois, assis sur un banc, son chapeau gris posé à côté de lui, le nez en l’air, pensif apparemment. Louise avança. C’était drôle de le voir ainsi inactif, lui qui passait toujours en coup de vent, marchait vite et montait les escaliers par trois marches. Il sourit dès qu’il  l’aperçut et se leva, venant  à sa rencontre.

« A présent qu’Hortense est hors de cause, c’est gentil de m’accorder un peu de votre temps, Louise.

- Je ne vous remercierai jamais assez d’avoir sorti ma cousine de ce mauvais pas. Vous avez toute ma reconnaissance et j’aimerais vraiment suivre votre travail et qui sait, peut-être vous aider maintenant à trouver l’assassin de Mme Dubreuil.

-  Mais vous m’avez déjà aidé, vous étiez parfaite dans notre petite mise en scène, reprit Lebrun. Je comprends mieux le manège de ce Vauban, grâce aux révélations de Lucie. Par contre, elle m’amuse ! Elle est toujours dans la romance et ne semble pas supposer une seconde que son Vauban soit un truand !  Mais  vous devez être consciente, Louise, qu’il y a une part  de danger maintenant, Vauban pourrait bien être un assassin  et il ne serait pas très raisonnable de vous faire prendre de tels risques.

- Voyons, mais nous avons déjà prévu un plan !  Trouver un fiacre car Lucien dit qu’à pied, ça fait quand même loin. Arriver bien plus tôt que le rendez-vous pour que Vauban ne soit pas déjà en train de faire le guet. Il faudra ensuite patienter dans les parages. Au fur et à mesure, nous discuterons Lulu et moi et nous nous éloignerons de Lucie, comme si nous ne la connaissions pas. Cela me semble facile car Lucie sera, je pense, très impatiente et regardera tout autour pour apercevoir son chéri. Ou bien, c’est lui qu’il la verra en premier. Dans les deux cas, vous et vos hommes pourrez le repérer, ce Vauban ! »

Il la regardait raconter le plan d’une opération de la police criminelle, comme on détaille une recette de cuisine, avec sa petite voix calme et décidée. Elle accompagnait ses paroles de mouvements gracieux et très convaincante, elle le regardait dans les yeux, pour s’assurer qu’il suivait bien tout ce qu’elle lui expliquait. Elle avait aussi cette habitude charmante de remettre derrière son oreille une mèche brune qui s’échappait souvent de sa coiffure.

« Louise, vous savez que cela peut tourner très mal ?

-  Pas tant que ça, il peut simplement sentir le piège et nous filer entre les mains.

-  On ne peut jamais tout envisager… qu’il ait des complices avec lui, qu’il soit armé, que son idée soit d’enlever Lucie pour qu’elle ne reste pas dans l’immeuble et qu’elle ne parle pas.

- Pour ça, c’est trop tard ! C’est de main de maître que vous l’avez amenée à tout raconter, vraiment, bravo !

-   Oh, j’ai seulement posé comme évident qu’elle avait un amoureux, de là elle avait l’impression qu’il n’y avait plus rien à cacher. »

Le soleil venait de s’effacer derrière les nuages et le vent faisait trembler les grands arbres autour d’eux. Il commençait à faire un peu froid dans le petit square.

Il l’a raccompagna vers la loge, continuant à lui expliquer qu’il n’était pas d’accord et qu’il devait encore réfléchir pour vendredi, au moyen de coincer ce type, sans les mettre toutes les deux en danger…

***

Pendant ce temps-là, Hortense était allée questionner la concierge du 24. Lucie parlait d’un défaut d’élocution et elle se souvenait que son amie avait, elle aussi, évoqué un ouvrier qui mettait du temps à s’expliquer…

Vérification faite, avec en prime, une reconstitution de la scène animée et très drôle, interprétée par la concierge très inspirée, il devait bien s’agir du même homme.

C’est ce qu’elle  comptait raconter à Louise quand elle rentrerait. Elle avait commencé son repassage avec ses deux lourds fers à repasser. Un qu’elle maniait pendant que l’autre était en train de chauffer à nouveau sur le poêle à bois. Les poignées en fonte étant très chaudes, elle les saisissait  avec un épais carré de tissu ouatiné pour protéger sa main.

Louise entra, la démarche un peu traînante :

« Théophile a l’air d’hésiter et de remettre en question notre  - Opération-Rome – » dit Louise, déjà un peu déçue.

Elle expliqua les raisons avancées par Lebrun et Hortense était plutôt du même avis.

« Tu sais Lisou, on ne joue pas aux gendarmes et aux voleurs ! Si tu savais la réalité des cellules aux fins fonds des postes de police, ça n’a rien d’amusant.

De plus, nous sommes apparemment entourés d’hommes on ne peut plus louches. Tout porte à croire que cet ouvrier, qui était là le matin du crime, doit tourner autour de l’immeuble puisqu’il a repris contact avec Lucie et maintenant il doit hésiter à revenir dans l’immeuble.

Et c’est quand même étonnant que je n’aie jamais vu passer ce Vauban dans mon escalier, quand il venait voir Lucie ou glisser des mots sous sa porte ! Il devait bien surveiller les allées et venues de tout le monde, ce vaurien ! »

Louise voyait bien que sa cousine était en colère, car elle ne supportait pas l’idée qu’on rentre dans son immeuble comme dans un moulin. Elle n’avait pas repéré des étrangers dans son entrée et cela l’énervait beaucoup. Elle frappait le pauvre poêle à bois en reposant nerveusement son fer et Edouard sursautait dans son sommeil, à chacun de ces mouvements d’humeur.

***

Lebrun était revenu dans l’appartement des Dubreuil. Lavalette l’avait interrompu l’autre jour dans ses réflexions.  Il voulait, sur les lieux mêmes du crime, remettre en ordre toutes ses suppositions et mieux se représenter la scène du meurtre, en marchant de la porte d’entrée au salon, puis de l’entrée à la cuisine.

Le désordre qui régnait dans les pièces voulait laisser croire à un vol, mais Lebrun était sûr que ce n’était pas là, le mobile. Sur la table de la cuisine, tout était resté en plan : la boite à farine, le moule à tarte, le paquet de sucre, quelques pommes. Au sol, un saladier brisé et des coquilles d’œufs. Dans le salon, ses yeux glissèrent sur les amoureux du tableau, parcoururent les titres des livres de la bibliothèque. Il ouvrit les tiroirs du petit secrétaire, sans but précis, les referma. Il lut les premières lignes des documents empilés, factures, courrier, déplaça des coussins brodés au point de croix, déplia une tapisserie en cours posée sur le fauteuil, des écheveaux de laine tombèrent sur le tapis. Il laissait son esprit flotter à mi-chemin entre l’intuition et la réflexion, s’approcha de la fenêtre, il n’y avait pas de balcon, par contre celui du 3ème étage prenait la lumière qui entrait peu dans la pièce. La rue était tranquille et regardant au loin, il laissait cheminer ses idées, silencieusement. Ensuite il sortit de l’appartement et comme il redescendait le bel escalier, il croisa Louise qui venait aux nouvelles.

Ils regagnèrent ensemble la loge et firent le point avec Hortense, en mettant en commun tous les nouveaux éléments appris par chacun, dans la journée. Au milieu des piles de linge et des robes déployées sur les chaises, Lebrun marchait de long en large et récapitulait :

« Lucie avait un galant, Vauban, qui avait ainsi des renseignements sur les Dubreuil, sûrement. Il l’a éloignée de l’appartement le matin du crime en l’invitant à demander sa journée, mais il n’est pas venu pour la sortie aux Galeries qui était prévue. Ce mardi-là, il y avait aussi un ouvrier dans l’immeuble, un homme qui peine à s’exprimer. Et huit jours après, assez mystérieusement, il donne rendez-vous à Lucie loin d’ici, métro Rome.

Ce message a été écrit par Vauban, nous le savons et donc ce matin-là, l’ ouvrier n’était sans doute pas dans l’immeuble, par hasard, ils doivent se connaître…

Hortense n’a rien vu des allées et venues de la matinée, car elle épongeait la fuite au sixième avec Lucie. Louise travaillait à la Gazette. Monsieur Dubreuil était aussi au travail et à son retour, à midi, le crime était commis. Et pourquoi ?  Pas d’effraction, pas de vol. »

Louise était admirative de l’esprit bien organisé de Lebrun et de la façon claire et condensée, avec laquelle il résumait les faits.

« Pas d’effraction. Lucie n’a pas de clé, Hortense en a une mais elle n’a pas été volée. Alors, Mme Dubreuil a dû ouvrir la porte à son assassin. Connaissait-elle ce Vauban ou cet ouvrier avec qui elle avait rendez-vous peut-être ? Si oui,  il serait alors normal qu’elle ouvre sa porte ? Ou bien, c’est une personne de sa connaissance qu’elle a évidemment laissé entrer. Soit M. Dubreuil, ce serait étonnant, mais on ne peut pas exclure cette hypothèse, soit quelqu’un de la famille ? Ou une personne de son entourage ?

Je dois recevoir M. Dubreuil pour un interrogatoire. D’ailleurs, il faut que je file. Je lui ferai préciser tout cela. Sur ce, il salua ces dames et  remettant son chapeau gris, il repartit de son pas rapide. »

***

«  Vos noms, prénoms, date et lieu de naissance ? demanda Lebrun un peu mécaniquement.

- Antoine, Léon Dubreuil, né à Châteauroux le 17 août 1860.

- Où logez-vous actuellement, M Dubreuil.

- Chez mon frère, à République, c’est là que vous m’avez téléphoné, Turbigo 24 36.

- Vous avez d’autres frères et sœurs ?

- Non. »

Un cri dans la rue remplit la pièce, tout à coup. « Vitrier ! Vitrier ! » Le bruit dérangea Lebrun qui se leva pour fermer la fenêtre. En bas, portant sur le dos son outillage et ses différents formats de carreaux, l’artisan itinérant  proposait ses services à la cantonade.

- Et Madame Dubreuil ?

- Elle avait une sœur, mais elles ne se voyaient que rarement.

- Vous voulez dire qu’elles étaient fâchées.

- Oui, en quelque sorte

- Recevait-elle des amies ?

- Oh non, elle ne voyait pas grand monde. Si, il y a quand même une Gabrielle qui venait de temps en temps, elles partageaient la même passion pour la tapisserie.

-  De la famille lui rendait visite ?

-  Le dimanche, mon frère venait avec sa femme.

-  Et la sœur de Mme Dubreuil, elle habite loin ? 

-  Pas bien loin. Elle vit dans une petite maison du côté de Beauvais qui appartenait à mes beaux-parents.

- Elle vit dans cette maison avec son mari ?

-  Non, non, Marie Werner est veuve avec un fils, Jules. C’est à la mort de son mari, quand elle était en difficulté, qu’elle s’est installée dans la maison familiale.

-  Vous voulez dire chez ses parents ?

-  Oui, mais ils étaient morts depuis déjà pas mal d’années.

Le téléphone sonna.

« Théophile Lebrun, brigade criminelle. »

Il resta un moment immobile, fixant le mur blanc, concentré sur ce qu’on lui disait.

« Envoyez deux agents et tenez-moi au courant. » Puis il raccrocha.

- Vous avez donc passé la matinée du 10 mai au travail. Vous partez de chez vous à quelle heure ?

- Vers huit heures.

-  Est-ce qu’un ouvrier devait passer dans la journée ? Un plombier, peut-être.

Antoine Dubreuil eut l’air étonné.

- Non, pas du tout.

- Mme Dubreuil aurait-elle pu s’en occuper ?

- Oh, non c’est toujours moi qui me chargeais de ce genre de chose.

- Alors voyez-vous qui, votre femme, aurait pu recevoir ce mardi matin ? Nous pensons qu’elle a ouvert la porte à son assassin. Aurait-elle ouvert à un inconnu ?

-  Non, je ne vois pas. Elle était assez peureuse, je ne sais pas si elle aurait ouvert…

-  Qui possède la clé de votre appartement ?

-  Et bien, moi. Yvonne avait sa clé. Et puis, Hortense je crois, elle nous rendait  service. Et puis c’est tout…  dit-il en réfléchissant encore.

-  Connaissez-vous un jeune homme qui se fait appeler Vauban ?

-  Non, pas du tout.

-  Vous êtes agent immobilier, c’est bien cela ?

-  Oui.

-  Avez-vous des documents relatifs à votre travail, chez vous ?

-  Non, aucun.

Son interlocuteur semblait épuisé et devenait bien peu coopérant. Lebrun sentait qu’il n’en obtiendrait plus rien.

-  Bien. Merci Mr Dubreuil dit Lebrun en soupirant.

Il le raccompagna et dans le calme de son bureau, contemplant le plafond, il parcourut en pensée toutes les étapes de cet interrogatoire, puis il repensa aux éléments glanés toute cette journée et petit à petit, il échafauda tranquillement son plan pour vendredi…

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