Une aventure de Louise d'Escogriffe

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Une aventure de louise d escogriffe

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Chapitre 1

 

« Edouard, vous prendrez bien un peu de lait ! »

Un gros chat noir et blanc s’approcha alors tranquillement. Hortense Louvier vouvoyait son chat.  Elle lui avait donné le nom de son ancien patron, Edouard de Carmezac, un homme hautain, tatillon et maniaque et même si Madame de Carmezac était douce, patiente et adorable, Hortense avait quitté son emploi au bout de deux ans, quand son patron lui fit une recommandation de plus :

« Hortense, vous veillerez à bien essuyer le fond des verres… ». 

Ce jour-là, elle lui avait bien dit le fond de sa pensée et elle avait rendu son tablier.

Elle avait donc quitté sa chambre de bonne sous les toits pour atterrir au rez-de-chaussée de l’immeuble du 18, rue Croix des petits champs, dans cette loge de concierge. Ce travail lui convenait mieux. La loge se composait d’une grande pièce avec une fenêtre donnant sur la rue, plus une chambre attenante.

Aussi quand sa cousine Louise arriva de sa province pour venir à Paris, après bien des malheurs, il fut facile de l’accueillir : elle installa son lit derrière un rideau dans la vaste pièce et donna sa chambre à Louise. Bien que les deux cousines se connaissaient peu, après un mois, elles s’appréciaient de plus en plus et devinrent de vraies amies.

Toc, toc, toc ! On frappa au carreau de la porte vitrée. C’était l’heure du courrier sûrement et Hortense alla ouvrir la porte. En effet, le facteur lui confia un gros paquet de lettres :

« Je ne m’attarde pas Hortense, aujourd’hui je ne suis pas en avance ! » et il repartit.

Edouard suivit sa patronne dans l’entrée de l’immeuble. Le couloir au carrelage gris et blanc menait au bel escalier, bien ciré, puis le contournait pour accéder à la petite porte de la cour, que l’on devinait tout au fond. Sur le mur face à la loge, dans toutes les boîtes aux lettres, Hortense distribua le courrier. Celui de Monsieur Beaulieu-Dambrin qui occupait tout le premier étage avec sa femme et son fils, ensuite les lettres des appartements des étages suivants, deux par palier. Puis, pour tous les gens de maison de ces logements, il y avait  les huit chambres de bonnes du sixième étage. Hortense connaissait bien les huit demoiselles qui passaient souvent pour prendre directement leur courrier à la loge et en profitaient pour discuter un moment.

Quand elle eut fini, Edouard se glissa de nouveau avec elle dans la loge, sauta un peu lourdement sur le tabouret et s’installa dans la chaleur du poêle. Hortense y remit un peu de bois, prit la cafetière qui y  sommeillait en permanence et versa un peu de café dans son bol. Elle entendit alors s’ouvrir la lourde porte de l’immeuble et reconnut la voix de Louise :

« J’y penserai Madame Dubreuil, j’y penserai ».

Trois coups frappés et Louise entra, chargée de sacs et de paquets, les joues encore rosies par le petit vent frais d’avril. Elle déposa ses courses sur la table, au centre de la pièce et se laissa tomber dans le fauteuil, près de la fenêtre.

« J’ai pris un gros pain d’une livre et j’ai pensé au sucre ! »

« Bien et à la Gazette aussi ! » dit Hortense en tirant le bout du journal qui dépassait du grand sac de toile. 

***

« Demandez la Gazette ! Découvrez le bilan des inondations ! Demandez la Gazette ! »La gazette de france

Lucien avait du mal à se réchauffer ce matin. Il serrait sa pile de journaux contre lui et tapait ses bottines l’une contre l’autre. Comme tous les matins vers neuf heures, il était devant la Samaritaine où les clients allaient et venaient.

Il commençait toujours vers huit heures par se poster près du métro Palais-Royal où dans le flot des voyageurs, il trouvait ses premiers acheteurs, puis remontait la rue à son poste de neuf heures. Plus tard, il irait vers la Place du Châtelet où les clients des restaurants lui achèteraient le journal. Ensuite, il aurait droit à sa pause. Il n’avait pas eu le temps de manger grand-chose ce matin et le repas lui paraissait encore bien loin.

« Donnes-moi la Gazette, s’il te plait mon garçon »

- Vingt cinq centimes, merci M’sieur ! » Lucien avait en bandoulière un petit sac de toile où toutes les pièces de la journée tintaient quand il rentrait après sa tournée.

Pour l’heure, il lui restait une vingtaine d’exemplaires à vendre. Il ajusta son écharpe et reprit son refrain :

« Demandez la Gazette de France ! »

***

« Regarde ça, Louise, c’est tout juste ce qu’il te faut !

"Cherche jeune femme sérieuse pour des heures de ménage quartier Saint-Lazare, s’adresser au journal qui transmettra."

Hortense posa la Gazette sur la table et Louise se pencha pour lire. En effet, après plusieurs essais infructueux, Louise souhaitait un emploi simple, car elle n’avait pas les références souvent réclamées. Elle avait tenté sa chance dans une famille accueillante sur les boulevards, mais il fallait aussi assurer les repas et être cuisinière ne s’improvise pas, puis dans un bel appartement, on ne demandait que le ménage, mais il fallait plus d’une heure de marche pour y aller, alors Louise avait renoncé.

Pour un premier emploi, ces quelques lignes semblaient prometteuses.

« Tu peux même passer directement dans les locaux du journal, c’est à quelques rues d’ici, dit Hortense, je pourrais t’accompagner, si tu veux. »

Vers quatorze heures, les deux jeunes femmes sonnaient au 44, rue Jean-Jacques Rousseau où les belles lettres blanches LA GAZETTE DE FRANCE surplombaient une grande grille. Derrière deux rectangles de pelouse où trônait un marronnier s’élevait un bâtiment blanc. Un homme en blouse de travail descendit les quelques marches pour s’approcher du portail.

« Bonjour Monsieur, nous venons pour l’annonce dans le journal de ce matin ». L’homme leur expliqua qu’il fallait passer au 46 et Louise franchit la porte cochère de l’immeuble d’à côté, tandis qu’Hortense, rassurée, repartait vers la loge.

Dans l’entrée de l’immeuble, l’homme réapparut et la guida à l’étage dans un couloir encombré de caisses et de meubles à tiroirs, jusqu’à la porte où une pancarte indiquait « Petites annonces ».

« Je t’amène une jeune dame ! Asseyez-vous Mademoiselle, je vous en prie »

Le jeune homme assit derrière le bureau, remit une mèche en place, esquissa le geste de se lever comme pour saluer et mit rapidement de côté, les papiers éparpillés devant lui. Il avait des lunettes rondes et une petite moustache.

« Je viens pour l’emploi proposé ici » et Louise déplia le journal. Après l’avoir consulté, il déplaça dans une armoire bondée, quelques dossiers en marmonnant des noms de  rues et de quartiers, puis enfin il sortit un dossier bleu qu’il ouvrit en se rasseyant face à Louise

« Oui, je vois. Il y a plusieurs jours que cette annonce parait dans notre journal et je suis désolé, mais le poste est pourvu. 

- Vous voulez dire que la place est déjà prise ? La voix de Louise était chargée de déception et elle se laissa aller sur le dossier de la chaise.

- C’est un emploi d’heures de ménage que vous cherchez, n’est ce pas ? 

- Oui, dit-elle en relevant le menton, attendant la suite…

- C’est que nous cherchons une personne pour le ménage de nos locaux. Je ne vous promets rien, il y a déjà quelques personnes en liste, mais rien n’est décidé. 

- Vous pensez que ce serait possible ? Reprit-elle, à nouveau assise au bord de sa chaise. 

- C'est-à-dire que les horaires ne vous conviendront peut-être pas. Le ménage des bureaux se fait le soir, de 20 heures à 22 heures. Et puis les matinées, vous auriez à travailler au rez-de-chaussée pour remettre en état les pièces qui ont été inondées.

- Je n’habite qu’à dix minutes d’ici et je serais donc vite rentrée, même en finissant à 22 heures. 

- Très bien. Le matin il faut commencer à huit heures. Monsieur Paul vous indiquera comment procéder. Nous avons tout monté à l’étage pendant la crue. Il y a des travaux en cours maintenant que les parquets et les murs ont séché, mais il y a encore beaucoup à faire. 

- Ce travail me conviendrait très bien ! 

- Bon, je vais noter tout cela ».

Il sortit de la pièce et Louise respira profondément. Ce travail à deux pas de la loge était une aubaine. Elle regarda le bureau encombré de caisses et de cartons. Ces inondations de janvier 1910 avaient vraiment chamboulé tout Paris. Hortense lui avait dit que le zouave du Pont de l’Alma avait eu de l’eau jusqu’aux épaules ! Du jamais vu ! Mais déjà le bruit de ses pas annonçait le retour du jeune homme :

« Alors comment vous appelez-vous ? 

- Louise d’Escogriffe avec deux "f".  Il écrivit soigneusement et la plume gratta vivement le papier.

- Votre adresse ? 

- 18 rue Croix des petits champs. 

- Vos date et lieux de naissance ? 

- Le 21 avril 1888 à Barentin, Seine-Maritime. L’homme cessa d’écrire, surprit.

- C’est près de Rouen ça ? 

- Oui, répondit-t-elle, surprise à son tour.

- Voyons d’Escogriffe, Barentin… il réfléchit, Raoul d’Escogriffe ? 

- Oui, c’est mon père. Ajouta Louise, la voix un peu tremblante.

- Le d’Escogriffe du scandale du lait ? »

Louise frissonna, ce mot « scandale » venait de réveiller la douleur d’une période difficile de sa  vie.    

L’homme s’en rendit compte, il ôta ses lunettes et reprit doucement :                  

« Je me souviens de cette affaire, mais tout cela s’est passé, il y a déjà pas mal d’années… »

***

Il était quinze heures. Lucien et ses copains revenaient en discutant vers le siège du Journal. Ils étaient cinq jeunes garçons, les chaussettes godillant sur leurs bottines, des casquettes sur leurs tignasses, qui remontaient la rue Jean-Jacques Rousseau. Ils parlaient fort et riaient tous ensemble. Arrivés au 46, ils entrèrent en courant, cavalèrent dans les escaliers et s’arrêtèrent net  pour laisser passer une jeune dame dans le couloir. Elle semblait très troublée, sortant de son sac un petit mouchoir qu’elle porta à son nez. Ses cheveux bruns étaient relevés souplement, elle portait une jupe longue couleur prune et une petite veste assortie,  cintrée à la taille qu’elle avait fine.

Les garçons la regardèrent passer en silence, puis reprirent leur course en agitant leurs petits sacs de toile cliquetants. Ils allèrent jusqu’au bout du couloir où ils devaient donner au responsable la recette de leur journée.

***

Louise marchait depuis un bon moment. Elle avait fait un détour dans le quartier pour ne pas rentrer directement à la loge. Ses sentiments étaient curieusement mêlés entre la perspective heureuse de ce nouveau travail et les souvenirs ravivés de cet épisode tragique de sa vie. Des images de la maison de Barentin envahissaient sa mémoire, le visage de son père, celui de sa mère, celui de sa chère Léonie aussi. Elle tentait de retrouver le calme dans sa tête pour ne partager avec Hortense que la joie de cette démarche plutôt positive, somme toute. Elle pensa à l’aide financière qu’elle pourrait apporter à sa cousine qui la logeait si gentiment depuis un mois et à ces petites choses qu’elle pourrait s’offrir, les vitrines de Paris étaient si tentantes !

Arrivée Place des Victoires, elle se sentait déjà mieux, elle remplit ses poumons de l’air frais de ce milieu d’après-midi. Elle regardait le petit square de la rue de Valois et tous les arbres qui commençaient à se parer de petites feuilles vert tendre et de bourgeons. Quelques attelages attendaient au coin de la rue Saint-Honoré.

Trois coups frappés et Louise retrouva la loge toute encombrée d’un grand tissu qu’Hortense dépliait petit à petit :

« Trois mètres vingt, trente, quarante, trois mètres cinquante. Ca devrait suffire dit-elle, contente du résultat. Qu’en penses-tu Louise ? Pour remplacer les vieux rideaux qui avaient fait leur temps ! » La couleur jaune pâle lui plaisait bien et semblait être aussi du goût   d’Edouard qui s’amusait bien, on voyait sa grosse masse progresser petit à petit sous les plis du tissu. »

« Edouard ! Voulez-vous filer ! On n’a pas idée ! Alors Lisou et cette place à Saint-Lazare ? 

- Elle était déjà prise, mais on me propose de travailler au ménage des locaux de la Gazette ! Rien n’est encore sûr, mais j’ai bon espoir. J’aurai sans doute la réponse demain matin »

Hortense commença alors une danse de triomphe, drapée dans son immense tissu jaune et elles chantèrent en s’enroulant toutes les deux dans les flots de cotonnade sous l’oeil d’Edouard qui, vexé, ne participait pas à la fête.

***

Lucien avait dit au revoir à ses copains, un à un, c’est lui qui habitait le plus loin. Les mains dans les poches, il arriva rue des Mathurins et se faufila dans le petit passage entre deux immeubles. Cette ruelle donnait sur une toute petite cour pavée plongée dans l’obscurité et il entra par une porte toute rafistolée dans ce qui avait dû être un atelier ou une remise. L’unique fenêtre donnait sur la cour, un grand tapis recouvrait le sol. Des caisses de bois composaient le mobilier, un matelas recouvert de coussins et de couvertures lui servait de lit et de canapé. Sur des planches organisées comme des étagères s’entassaient quantité d’objets et de livres donnant à cet endroit des airs de caverne d’Ali Baba.

Lucien prit un broc et alla chercher de l’eau dans la grande cuve sous la gouttière de la cour. Puis se choisissant un verre dans tout son bric-à-brac, s’installa comme un prince en poussant le soupir de contentement de celui qui a accompli son devoir de la journée.

***

Trois semaines s’étaient écoulées. Louise aimait bien son nouveau travail. Monsieur Paul était un être délicieux, la cinquantaine passée, il avait des façons de l’ancien temps, des expressions désuètes et un humour pince sans rire qui plaisait bien à Louise. Bien qu’elle le croisait moins souvent, Eugène avec ses petites lunettes rondes, devenait aussi petit à petit un collègue de travail gentil et attentionné. Le directeur, qu’elle avait surtout vu le jour où elle avait signé son contrat de travail, était sans doute un homme autoritaire, mais il semblait cependant avoir bon cœur. Et puis elle connaissait encore peu les jeunes vendeurs de journaux qui arrivaient plus tôt qu’elle, le matin et tous les journalistes qui allaient et venaient sans cesse. Ils avaient fort à faire en ce moment, car à la une des journaux, on pouvait souvent lire le récit de cambriolages et Monsieur Paul lui expliqua que depuis la crue, des bandes de malfrats s’étaient formées. Avec les inondations, des familles aisées avaient  déserté leurs appartements et dans la confusion, beaucoup de cambriolages avaient été commis. Ces appartements continuaient d’être vides, car à présent les propriétaires attendaient que des travaux de rénovation soient faits.

La vie suivait son cours et tous les jours se ressemblaient un peu jusqu’à ce jeudi soir où Louise, après avoir fini le ménage de l’étage vers 22 heures, rentrait d’un bon pas vers la loge. Mais ce soir-là la fenêtre d’Hortense n’était pas éclairée, ce qui étonna Louise, car même si elle avait à faire dans l’immeuble, sa cousine laissait toujours la loge allumée en permanence. Elle poussa la lourde porte et à tâtons trouva la poignée en bec de cane de la loge. Quand elle ouvrit, un grand cri l’accueillit ! Toutes les demoiselles du sixième étage étaient réunies autour de la table où Hortense avait déposé des pâtés, des petits pains, du fromage et un beau gâteau d’anniversaire.

« Joyeux anniversaire Lisou !! »  Et Hortense l’embrassa sur les deux joues.

- Je suis bien contente que tout s’arrange bien pour vous, Mademoiselle Louise et ce travail, est-ce que vous êtes contente ? » Et Louise expliqua comment sa vie prenait une heureuse tournure depuis qu’elle était à Paris.

Au fur et à mesure de la soirée, l’ambiance était de plus en plus joyeuse. La concierge du 24 vint s’ajouter au petit groupe, une amie d’Hortense qui lui rendait bien des services et qui n’était pas la dernière pour faire la fête ! Elles parlaient toutes en même temps, puis Lucie, la domestique de Madame Dubreuil, commença à chanter « Viens Poupoule » en agitant sa robe et ses jupons et elles reprirent toutes ensembles la chanson à succès en se trémoussant. C’est l’instant que choisît Edouard pour faire le tour de la table et manger les morceaux de pâtés et les restes de petits choux à la crème abandonnés dans les assiettes. Vers deux heures du matin, les demoiselles repartirent en continuant de fredonner dans l’escalier de service.

Dans la loge sans dessus dessous, Hortense et Louise continuèrent à discuter, il était question de billets pour une sortie au théâtre. Louise n’avait encore jamais vu d’acteurs jouer sur scène. Hortense raconta « Les fourberies de Scapin » qu’elle avait vu quelques années auparavant, mais elle parlait  plus de sa toilette de ce soir-là, du joli chapeau, des gants d’agneau, que du jeu des acteurs et de la mise en scène.

Enfin, Louise en baillant, embrassa sa cousine, puis après une révérence de théâtre, s’éclipsa dans sa chambre.

***

Effervescence rue Jean-Jacques Rousseau. Quelqu’un s’était introduit dans les locaux, un carreau avait été cassé, sans doute le ou les voleurs étaient montés dans les branches du marronnier pour accéder à l’étage. Tout avait été fouillé, les cartons éventrés et on avait volé aussi la recette  et quelques titres dans le bureau du directeur.

Quand Louise arriva à huit heures, pas trop bien réveillée après cette soirée de gala, elle fut interrogée de tous côtés, car elle avait quitté les lieux en dernier.

« Avez-vous remarqué quelque chose ? Y avait-il quelqu’un dans la rue quand vous êtes sortie ? Avez-vous bien fermé la porte ? » Monsieur Paul et le directeur l’assaillaient de questions, elle avait le tournis, elle porta la main à son front, cherchant à respirer au milieu de toute cette animation…

- Laissez donc cette demoiselle !  Une voix grave avait retenti couvrant tout le bruit des autres et un homme descendait les escaliers posément, son chapeau à la main qu’il agitait pour chasser tout ce monde comme il aurait chassé une nuée d’abeilles bourdonnantes.

- Vous êtes Louise d’Escogriffe, je suppose ? Et comme Louise acquiesçait d’un mouvement de tête, il l’invita à avancer jusqu’au bureau voisin où il récupéra deux chaises dans tout le désordre. Il lui proposa de s’asseoir et lui laissant le temps de retrouver ses esprits, il fit le tour de la pièce observant les dossiers et les journaux épars, les tiroirs jetés à terre et les lampes brisées. Dehors l’agitation avait repris, il ferma la porte et dit :

« Vous êtes arrivée à 20 heures, hier soir, jeudi 21 avril, pour faire le ménage des bureaux de l’étage c’est bien cela ? 

- Oui, répondit-elle. 

- Racontez moi votre travail jusqu’à 22 heures et tout ce que vous auriez pu remarquer durant ces deux heures.

Louise prit sa respiration et se demanda par où elle pouvait bien débuter un tel récit…

- J’ai commencé par la pièce de M Eugène, car M le directeur était encore dans son bureau. Il y avait aussi le comptable qui n’a dû partir que vers neuf heures. J’ai rangé et nettoyé tous les bureaux libres et j’ai descendu le contenu des poubelles dans la cour. Peu avant 22 heures le directeur est parti, nous avons échangé quelques mots, puis j’ai vite nettoyé son bureau, avant de m’en aller. J’ai bien fermé la porte comme chaque soir, je n’ai remarqué personne dans la rue en partant et je suis rentrée chez moi. 

- Traversez-vous la cour pour vider les poubelles ? 

- Non, pas vraiment. Le local à poubelles est à côté du grand bâtiment blanc où les journaux sont imprimés. De ce côté là non plus, je n’ai rien remarqué de spécial … 

- Vous avez donc fait le ménage du bureau de M Langlois ? 

- Je ne suis là que depuis 3 semaines et je ne connais pas encore tous les noms, Monsieur. Mais je m’en suis occupé, assurément,  puisque j’ai fait tous les bureaux comme chaque soir. 

- Il n’y avait donc aucune personne étrangère au journal dans les locaux hier soir ? 

- Pas que je sache Monsieur.

C’est alors qu’on frappa à la porte. On apportait des informations :

- Commissaire, j’ai relevé tout ce qui a été volé et tout ce qui semble manquer, je file et je vous fais un rapport. 

 - Je vous remercie Mademoiselle d’Escogriffe, dit ce commissaire, que Louise trouvait d’allure bien jeune pour être commissaire, qui ne s’était pas présenté et qui repartait comme un courant d’air, la laissant inquiète et dubitative.

Tout cela semblait bien confus dans sa tête. Elle n’en revenait  toujours pas : on avait cambriolé le siège de la Gazette ! Une enquête, des policiers, des coupables, elle avait déjà connu cela quand elle avait une dizaine d’années et même si ces évènements la touchaient moins directement, elle ne pouvait s’empêcher de frémir face à tout cela. Et  puis elle n’aimait pas l’idée de faire partie des gens qui avaient les clés, bien que le commissaire n’en ait pas parlé et…

 - Bonjour, vous êtes bien Mademoiselle Louise ? 

 - Oui et toi, qui es-tu ? 

 - Je suis Lucien, mais tout le monde m’appelle Lulu ! dit-il gaiement, c’est M’sieur le directeur, y voudrait vous voir… 

 - Bien, bien, j’y vais. Elle rajusta un peu son col et défroissa sa robe, tout en dévisageant le jeune garçon, appuyé tranquillement au chambranle de la porte, une main dans la poche de son pantalon de velours brun qui lui arrivait à mi-mollets, les chaussettes d’un écossais gris-marron faisant le reste du chemin pour arriver à ses bottines de cuir. Il avait un bon sourire, des taches de rousseur et une longue mèche de cheveux blonds cachait un peu son regard pétillant.

- Toi aussi tu as été interrogé ?

- Pour sûr le commissaire Lebrun nous a posé des questions. Quand on est arrivés à sept heures, c’était déjà le bazar. Monsieur Paul arrêtait pas de tourner dans tous les sens, il venait d’appeler la police. C’est Lebrun qu’est venu, mais on dit qu’il est de la criminelle… avec tous ces vols, les poulets y sont débordés ! Y parait que les gars, ils ont fait l’mur et qu’ils ont cassé un carreau pour rentrer. Et ils ont pris notre recette de la semaine, les bandits ! Moi j’ai dis c’que je savais, c'est-à-dire pas grand-chose et depuis on n’sait plus si on peut partir, la tournée elle va pas s’faire toute seule !

Dans le bureau du directeur, une grande salle où se tenaient toujours les réunions, malgré un décor d’apocalypse, une douzaine d’employés et de journalistes écoutaient les directives de cet homme bedonnant, agité et qui s’essuyait sans cesse le visage avec son mouchoir. Chacun devait consacrer un peu de son temps de travail à la remise en ordre des locaux et il fut demandé à Louise aussi quelques heures supplémentaires pour aider à ce travail. Une rumeur circulait que s’il y avait bien eu vol, cet acharnement à fouiller tous les meubles, à éventrer  les cartons, même ceux contenant de vieux journaux d’archives, laissait  à penser que le ou les malfaiteurs cherchaient aussi autre chose que de l’argent. L’emploi du temps des semaines suivantes fut donc bien fatiguant pour Louise, mais une entraide et une solidarité rapprochaient toute l’équipe de la Gazette, ce qui redonnait un peu de courage quand Louise se sentait fourbue de déménager des cartons de journaux, en plus de tout le reste.

***

Edouard venait de finir sa toilette et il goûtait un repos bien mérité sur le lit d’Hortense. Il n’avait pas suivi sa patronne dans les étages, car en milieu de matinée il prenait toujours une heure ou deux pour se reposer. Quand  son oreille gauche pivota au bruit de la porte de la loge qui s’ouvre, il s’étonna de ne pas entendre le frou-frou des jupes d’Hortense. Ouvrant un œil, il observa alors un jeune homme élégamment habillé, portant des gants et qui fouillait dans tous les tiroirs du buffet. Il entendit le bruit des objets que l’on déplace, puis celui d’un trousseau de clé et la silhouette svelte repartit comme elle était venue. Un temps perplexe, il étira ses pattes de devant en baillant et se roula de nouveau en boule, comme savent faire les chats.

***

Le joli mois de mai commençait à offrir de douces journées, les robes claires des   femmes  coloraient les rues, les arbres des avenues étaient tout en feuilles et les lilas en fleurs embaumaient  le petit square. Louise rentrait chez elle. Elle portait une jupe bleu-gris et un chemisier blanc avec un petit col à volants. Elle arrivait  pour déjeuner à la loge avant de repartir pour encore quelques heures de rangements, comme elle l’avait promis. A peine arrivée dans sa rue, elle comprit qu’il s’était passé quelque chose. Deux belles automobiles noires étaient garées devant l’immeuble, ce qui n’était pas si fréquent et même de loin, elle reconnut tout de suite, le képi et l’uniforme aux deux rangées de boutons d’un policier, qui surveillait les abords de l’immeuble. Quand elle lui indiqua qu’elle logeait ici, il la laissa passer sans difficultés, mais à peine rentrée, elle fut saisie de voir trois policiers qui montaient rapidement les escaliers, d’autres sur le palier, ils se criaient des consignes d’un étage à l’autre puis elle vit Hortense, assise, les deux coudes appuyés à la table de la loge, qui pleurait dans ses mains et gémissait.

« Mais que se passe-t-il ici, Hortense, dis–moi, qu’est-ce qu’il y a ? 

 - Oh quel malheur, Madame Dubreuil a été assassinée ! Peux-tu le croire ? 

 - Mon Dieu ! Mon Dieu ! Louise tournait dans la pièce, ressortait dans l’entrée de l’immeuble, rentrait, repartait, comme si tous ces pas inutiles pouvaient calmer les pensées qui bouillonnaient dans sa tête. Elle revint près de sa cousine qui s’était relevée. Hortense, plus calme, avait cessé de pleurer.

Elle la regarda dans les yeux, grave et lui dit la voix encore brisée :

- Tu n’imagines pas comment j’ai été interrogée. Mr Dubreuil a trouvé sa femme en rentrant ce midi, la serrure n’a pas été forcée, aucune effraction, le meurtrier a dû ouvrir avec une clé. Quand le commissaire m’a demandé où j’étais ce matin, je lui ai expliqué qu’il y avait une fuite d’eau au 6ème et que j’avais passé une bonne partie de la matinée à éponger et à colmater avec Lucie. Mais je viens d’apprendre que Lucie a dit qu’elle n’était pas dans l’immeuble ce matin !! Mais pourquoi ? Ce n’est pas possible, elle sait très bien que nous étions ensemble, là-haut ! Mais quel mensonge !! Je ne comprends pas. Mais quel mensonge !

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Un petit mot de l'auteur

Merci beaucoup ! Je suis ravie que mon texte ait été retenu ! J'ai bien lu toutes les remarques constructives et j'essaierai d'en tenir compte. Je suis vraiment contente, j'ai laissé pas mal de portes ouvertes pour qu'il y ait plusieurs pistes à exploiter pour la suite. 

Je voudrais faire passer l'information aussi, que j'ai utilisé le calendrier de 1910 facilement accessible sur internet,  donc le 21 avril était bien un jeudi, mais surtout que les noms de rues correspondent réellement au 1er arrondissement de Paris (Lulu habite au bord du 8ème rue des Mathurins.) Je trouve qu'utiliser la réalité est source d'idées et en tant que lectrice j'aime bien pouvoir suivre et retracer les parcours ou les voyages des personnages.

Je souhaite de belles aventures à Louise et que tout le monde prenne plaisir à les raconter.

Bonne soirée à tous !

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Commentaires (1)

Sophie22
  • 1. Sophie22 | 17/11/2016
Bonjour,

Le chat Edouard pour commencer ce roman a été vraiment une brillante idée, il faut surtout que les autres auteurs ne l'oublient de temps à autre, comme un clin d'oeil ou comme un vrai personnage. Il a donc été décidé de commencer par planter le décors, et je vois que l'auteur s'est bien renseigné sur le temps (magnifique l'idée de la grande crue de 1910), et sur le plan de Paris. Je trouve excellent de se documenter sur la vie de l'époque, le parler, les coutumes, ceci donnera de la valeur à ce roman. Donc le journal s'appelle "La Gazette de France". Il faudrait faire une feuille de personnages pour aider les auteurs, comme vous aviez commencé à le faire pour les premier romans du forum. J'ai hâte de voir la suite...
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