Une aventure de Louise d'Escogriffe

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Résumé du chapitre précédent

Paris, avril 1909

Hortense Louvier vouvoie son chat « Edouard ».  Elle a quitté sa chambre de bonne sous les toits pour devenir concierge de l’immeuble du 18, rue Croix des Petits Champs. La loge se compose d’une grande pièce avec une fenêtre donnant sur la rue, plus une chambre attenante.

Sa cousine Louise D’Escogriffe (née le 21 avril 1888) arrive de Barentin (près de Rouen) pour venir à Paris. Hortense installe son lit derrière un rideau dans la vaste pièce et donne sa chambre à Louise. Les deux cousines elles s’apprécient de plus en plus et deviennent de vraies amies.

Hortense distribue le courrier. Monsieur Beaulieu-Dambrin occupe tout le premier étage avec sa femme et son fils. Ensuite il y a deux appartements par palier, dont celui de M. et Mme Dubreuil au deuxième étage. Au sixième et dernier, il y a huit chambres de bonnes habitées par huit demoiselles.

Lucien est un jeune vendeur de journaux « La Gazette de France ». Il commence toujours vers huit heures par se poster près du métro Palais-Royal, puis remonte la rue à son poste de neuf heures. Plus tard, il va Place du Châtelet. Ensuite, il a droit à sa pause. Il vit dans une pièce qui avait servi de remise, avec une fenêtre qui donne sur une cour et du mobilier de récupération.

Louise trouve un emploi de femme de ménage à La Gazette de France  au 44, rue Jean-Jacques Rousseau, les matinées à partir de 8 heures et le soir de 20 à 22 heures. Monsieur Paul est le chef de Louise. Celui-ci fait le rapprochement entre elle et son père Raoul d’Escogriffe, suicidé après un scandale à répétition dans l’affaire Blanlait.

Monsieur Paul a la cinquantaine passée, il a des façons de l’ancien temps, des expressions désuètes et un humour pince sans rire qui plait bien à Louise. Eugène avec ses petites lunettes rondes, devient aussi petit à petit un collègue de travail gentil et attentionné. Le directeur est un homme autoritaire avec cependant bon cœur.

Un cambriolage à lieu dans les locaux de La Gazette de France, un carreau a été cassé, les voleurs sont montés dans les branches du marronnier pour accéder à l’étage. Tout a été fouillé, les cartons éventrés et on a volé aussi la recette  et quelques titres dans le bureau du directeur.

Louise est interrogée par Monsieur Paul et le directeur, car elle avait quitté les lieux en dernier. Puis le commissaire Théophile Lebrun interroge tout le personnel. Ensuite Louise sympathise avec Lucien.

Il y a bien eu vol mais l’acharnement à fouiller tous les meubles, à éventrer  les cartons, même ceux contenant de vieux journaux d’archives, laisse  à penser que le ou les malfaiteurs cherchaient aussi autre chose que de l’argent.

Chapitre 2

C’est un certain Commissaire Lavalette qui était chargé de l’enquête. Avant qu’il ne reparte avec son chauffeur, Louise avait pu lui parler quelques minutes. C’était un homme âgé et arrogant qui l’avait regardée de haut, daignant lui accorder quelques commentaires sur le crime. Il semblait déjà avoir établi que c’était dans l’entourage d’Yvonne Dubreuil que l’on trouverait le coupable et que sûrement elle connaissait son meurtrier. Pour finir, il lui avait indiqué qu’il serait bon qu’elle se présente aussi au Poste de Police en même temps qu’Hortense Louvier, qu’il avait déjà convoquée.

Cet homme obtus lui laissait une mauvaise impression, mais elle n’en dit rien à sa cousine quand elle la rejoignit pour essayer de la réconforter.

Dans la loge, Hortense parlait toute seule, prenant Edouard à témoin. Celui-ci se laissait gratouiller le menton et bien calé sur les genoux d’Hortense semblait prêt à l’écouter tout l’après-midi.

« Veux-tu que nous allions voir si Lucie est chez elle ? demanda Louise. Il faudrait quand même savoir pourquoi elle a inventé toutes ces balivernes ! » 

Hortense laissa son monologue en suspens et regarda sa cousine :

« Tu as raison, Lisou. » Alors, elle se leva, mue par une énergie nouvelle que lui insufflait Louise et elle alla retirer du feu la cocotte où mijotait le repas de midi, tandis qu’Edouard un peu brusquement éjecté, allait s’installer dans le fauteuil en ronchonnant.

Elles montèrent d’un pas décidé au dernier étage. Le couloir s’étendait à gauche et à droite du  palier où étaient installés les toilettes de l’étage et le lavabo. Louise remarqua les bandelettes soigneusement enroulées autour du tuyau, le travail d’une  infirmière diplômée plutôt que celui d’un plombier ! Dans un plat à gratin posé dessous, des gouttes qui perlaient malgré tout, faisaient des Ploc ! Qui ponctuaient les minutes. Elles  se dirigèrent toutes deux vers la porte de Lucie, mais il n’y avait personne. Hortense reconstitua alors la scène de la matinée, décrivant la mare d’eau dont le parquet gardait encore la trace humide.

« Quand Lucie est descendue me chercher vers 9h, à l’entendre la Seine avait encore débordé. Elle était dans tous ses états, une fuite, une mare énorme sur le palier, venez vite, venez vite. J’ai pris un seau, une éponge et des chiffons et nous sommes remontées ici. C’est vrai qu’il y avait du boulot et on s’y est mit à toutes les deux. Mais pourquoi raconte-t-elle une autre version à présent ? Si je la tenais, je lui sortirai les mots de la bouche par tous les moyens, tu peux me croire !!

- Personne n’est venu voir ici ce qui se passait ?

- Non, Lisou, à neuf heures, les demoiselles, elles sont toutes au travail ! »

***

A midi, Lucien était place du Châtelet. Le moral était bon. C’était la meilleure saison avant les chauds mois d’été. Il était en bras de chemise et avec entrain criait à la cantonade le gros titre de la une :

« Le cordonnier assassine le policier ! Liabeuf est condamné ! Demandez la Gazette ! »

Les badauds s’arrêtaient, profitant du soleil, des parisiens cassaient la croûte aux terrasses des bistrots, les hommes d’affaires sortaient des beaux restaurants. Lucien ne mettrait pas longtemps à écouler ses derniers exemplaires.

***

Hortense et Lucie redescendaient le bel escalier bien ciré et en passant au deuxième étage elles remarquèrent les scellés posés sur la porte de l’appartement des Dubreuil. En continuant à descendre les marches, tout en relevant d’une main leurs robes et leurs jupons, elles échangeaient toujours leurs opinions sur les scénarios possibles du crime.

Elles étaient à peine entrées dans la loge, qu’Hortense entendit la porte de l’immeuble. Elle  regarda aussitôt dans le couloir, en écartant le voilage.

« Lucie !  hurla Hortense avec une voix si puissante, si grave, si chargée de hargne et de colère que Louise ne la reconnut même  pas.

- Lucie, espèce de vipère ! « Lucifer » crut entendre Louise, qui vit Hortense se ruer dans le couloir, attraper la jeune femme par la martingale de sa veste alors que Lucie pressait le pas vers l’escalier pour essayer d’échapper à la voix d’outre-tombe.

- Pourquoi as-tu menti ? Pourquoi ?  Criait-elle  en l’agrippant  par le poignet, la martingale ayant craqué et la veste glissé des épaules de Lucie.

Celle-ci s’amarrait à la rampe en vociférant :

- Laissez-moi, je n’ai rien fait, je n’ai rien fait ! »

Louise essaya de s’interposer mais Hortense était hors d’elle. Elle tordait le frêle bras de la demoiselle et de l’autre main enserrant le cou gracile, secouait la pauvre Lucie qui, même si elle avait voulu parler, aurait été bien incapable de le faire dans cette posture.

Alors Louise, craignant le pire pour Lucie, ceintura sa cousine à la taille et la tira de toutes ses forces en arrière. Le souffle coupé, Hortense essaya de rétablir son équilibre et lâcha Lucie qui s’écroula en pleurant au pied de l’escalier.

Toutes les trois, essoufflées, haletantes, décoiffées se regardaient en essayant de retrouver leur calme.

« Rentrons  et essayons de nous expliquer, dit alors Louise avec fermeté. Elle aida Lucie à se relever et la guida dans la loge. Hortense suivait.

- Tu ne peux pas nier que tu étais avec Hortense ce matin ? Commença Louise.

Sous sa chevelure blonde toute emmêlée, Lucie pleurnichait.

- Quand as-tu raconté tes salades au commissaire ? 

Le ton était moins agressif et la réponse plus facile :

- Quand on a fini d’éponger le palier et qu’Hortense est redescendue, je me suis changée et je suis sortie dans le quartier. Vers treize heures en rentrant, j’ai vu tout l’attroupement dans l’entrée de l’immeuble. 

Edouard, sentant qu’il y avait un peu moins d’électricité dans l’air, sortit la tête de sous le buffet et  se glissa vers les jupes d’Hortense, réclamant un peu de considération.

- Je ne savais pas ce qui se passait et quand les policiers m’ont demandé de me présenter et m’ont questionnée, j’ai eu peur et j’ai préféré dire que je n’étais pas dans l’immeuble de la matinée. 

- Mais ce n’est pas possible dit Hortense en se prenant la tête. Quelle idiote ! Mais quelle idiote tu fais ! »

***

Louise pressait le pas. C’est sûr, elle serait en retard pour reprendre son travail. Elle avait laissé Hortense et Lucie discuter plus calmement à présent. Il y avait plus de bêtise que de méchanceté dans tout ça, mais la situation d’Hortense restait quand même délicate.

Arrivant rue Jean-Jacques Rousseau, elle vit de loin le petit groupe des garçons. Elle reconnut la silhouette de Lucien, lui aussi l’avait repérée et il faisait déjà un grand geste de la main.

« B’jour Mamzelle Louise !  Vous allez bien ? 

- Lucien, il faut m’appeler Louise, voyons, plus de Mademoiselle entre nous ! 

- Moi j’veux bien mais faut m’dire Lulu  alors !  Et il bondit  à la suite des autres qui couraient déjà vers l’étage.

Monsieur Paul accepta gentiment ses excuses et Louise fut conduite au second, là où elle n’était encore jamais allée.

- C’est l’étage des archives, dit-il. Il y a trois pièces, mais une seule a été dévastée par les cambrioleurs. Vous voyez Louise, les cartons sont rangés par années et contiennent les quotidiens sur deux mois : janvier - février 1901/ mars - avril 1901 et ainsi de suite, vous comprenez ? 

-  Oui, oui, je vois 

-  Il y a ici une vingtaine de cartons neufs pour mettre les journaux que vous aurez triés et il faudra y inscrire le mois et l’année de la même façon. » 

Monsieur Paul redescendit et elle s’agenouilla au centre de la pièce pour se mettre au travail et faire de petits tas selon les dates des quotidiens.

Elle était occupée depuis déjà un bon moment, voyant défiler les évènements de 1901, de 1900, avec les photos des premières pages, les projets du tout nouveau métro, l’avancement des travaux de la Tour Eiffel, les bains de mer à Etretat…quand soudain, elle resta figée devant la une d’un journal de janvier 1899 où l’on voyait les bâtiments de la Laiterie Blanlait à Barantin.

Le gros titre lui coupa la respiration : Intoxication alimentaire : une seconde enquête est ouverte.

Mécaniquement, elle chercha, les mains tremblantes, dans les journaux éparpillés ceux qui correspondaient aussi à cette époque et après avoir soulevé des dizaines de journaux, elle vit devant elle le portrait de son père. Suite au scandale du lait, le suicide de Raoul d’Escogriffe.

Elle se sentie envahie de tristesse, de honte et de colère. Elle resta longtemps à genoux, le regard perdu, face au mauvais cliché où elle reconnaissait le sourire discret sous l’épaisse moustache, ce large front, ces cheveux luisants coiffés en arrière, l’expression de bonté et de générosité dans ces yeux clairs.

Vite, elle empila les cartons qu’elle venait déjà d’étiqueter et après un rapide coup d’œil dans le couloir, elle cacha les deux journaux entre son corset et son jupon.

***

Lulu était dans le hall d’entrée de la Gazette.

«  Mamzelle Louise, vous savez qu’il y a eu un meurtre rue Croix des petits champs et c’est juste à côté ! 

- Comment sais-tu cela, Lulu ? 

- Ben, les nouvelles vont vite, c’est  M’sieur Langlois qui va faire l’article. 

Lulu était assis par terre et tout en parlant, il refaisait ses lacets.

- Je connais Mme Dubreuil qui a été tuée. Et le commissaire qui s’occupe de l’enquête ne me paraît pas très compétent… 

-  C’est pas Lebrun ? dit-il de nouveau droit sur ses jambes, époussetant sa casquette cette fois.

-  Non hélas. Mais… mais tu me donnes une idée ! Sais-tu quand le commissaire Lebrun va repasser dans les locaux pour le dossier du vol à la Gazette ? 

- Ben…, ben non ! Mais M’sieur Langlois est toujours là, y doit sûrement savoir, lui.

Quand ils questionnèrent le journaliste qui tapait avec deux doigts sur une machine à écrire noire et or, celui –ci leva le nez de son travail :

- Lebrun n’aura pas à revenir, il est juste passé faire le premier constat. L’affaire est maintenant confiée à l’inspecteur Ligié ou Livié, je ne sais plus. Lebrun est plutôt de la criminelle »  et il reprit son écriture saccadée sur son clavier.

Louise était de nouveau dans le hall, appuyée à la rampe. Elle sentait les deux journaux qui lui serraient la taille et la déception qui lui crispait le cœur. Rien ne semblait facile aujourd’hui. Elle ne put réprimer un long soupir. Mais déjà Lulu l’avait rejointe.

« Faut pas s’désoler, Louise. Lebrun, j’sais bien où le trouver ! Faut essayer d’aller au Commissariat du 1er, c’est la place où y a l’marché, je passe devant pour rentrer. S’y est pas, on nous dira comment faire pour lui parler ! »

Tout paraissait si simple vu par Lulu et il l’avait appelé Louise ! Leur amitié faisait des progrès. Il avait raison. Avec un peu de méthode, savoir où était le bureau du Commissaire Lebrun ne devait pas être un problème insurmontable. Louise était persuadée que s’il s’occupait du meurtre de Mme Dubreuil, malgré ses mauvaises manières et son manque de savoir-vivre, il serait un policier efficace, disponible et  à l’écoute et qu’Hortense n’aurait alors plus rien à craindre.

« Si tu as fini ton travail, on peut rentrer ensemble et passer place du marché »

Ainsi ils allaient sous les grands platanes de la rue Saint-Honoré, la jupe bleu-gris de Louise voletant au vent et Lulu marchant à côté d’elle. Ils ne mirent pas longtemps à atteindre la place toute carrée avec au fond, le Poste de Police. L’homme en faction à l’entrée  les renseigna :

- Le commissaire Lebrun ? Ah non, vous faites erreur. Il est affecté au Poste du 6ème arrondissement. C’est rue Bonaparte, de l’autre côté de la Seine. 

Il claqua les talons et s’inclina respectueusement quand Louise le remercia.

- A votre service, Mademoiselle ».

Louise et Lucien se dirent au revoir et se promirent d’aller demain sur la rive gauche. Lucien connaissait moins ce quartier, mais il se faisait fort de la guider. Et c’est, rassurée que Louise regagna la loge.  Elle avait hâte d’être dans sa chambre pour pouvoir lire ce qu’à l’époque, on n’avait pas voulu lui expliquer clairement. Elle n’avait que dix ou douze ans c’est vrai, mais ces zones d’ombre n’avaient fait qu’amplifier son chagrin, elle en était de plus en plus convaincue. Elle sentait les journaux sous ses vêtements et elle avança d’un pas déterminé.

***

Dans la loge, Mr Dubreuil  buvait à petites gorgées le café qu’Hortense lui avait préparé. Avec sa valise à ses côtés, il avait l’air d’un touriste égaré. Lui, qui était toujours bien pâle, semblait aujourd’hui plus livide que jamais.

« Je vais aller chez mon frère dit-il. Je me sentirai moins seul. Je suis exténué. Toutes ces questions m’ont épuisé. Je ne serai pas loin s’ils ont encore besoin de moi. 

- Vous faîtes bien, Mr Dubreuil. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous savez que je suis là, dit Hortense en prenant un colis et en s’éloignant ; elle avait l’oreille fine et avait reconnu la voix d’une des demoiselles dans l’entrée.

- Et vous pouvez aussi vous faire aider de Lucie ? Dit Louise, laissant passer sa cousine.

- Je ne sais pas où elle est ! Aujourd’hui, elle avait demandé sa journée. 

- C’est sans doute souvent le cas …? 

- Mais non. Lucie travaille pour nous depuis trois ans et elle n’avait jamais demandé de journée de libre de tout ce temps. Mais dernièrement, elle arrivait en retard ou repartait plus tôt et elle était distraite. En avril, pour la première fois, elle nous a demandé sa journée. Et puis à nouveau, ce mardi.

- Vous ne savez pas ce qu’elle comptait faire aujourd’hui ? 

- Non. Vous savez, Lucie est une fille très simple et gentille. Et sérieuse. Nous n’avons jamais eu à nous plaindre de son travail.

- Est-ce qu’elle a la clé de votre appartement ?

- Non ce n’est pas nécessaire. Ma femme est très souvent à la maison. Il s’arrêta le visage tordu par le chagrin, « était » souvent à la maison… »

Louise posa sa main sur le bras de Mr Dubreuil en signe de sympathie, il reprit sa tasse de café pour se donner une contenance, mais il avait déjà repris le dessus sur ses émotions.

Quand Hortense revint, elle lui proposa un autre café qu’il refusa.

« Est-ce qu’on a volé des choses dans votre appartement, Mr Dubreuil ? demanda-t-elle.

- Je ne saurais pas bien dire. Je ne m’y connais pas beaucoup dans les boîtes à bijoux de ma femme. Ma belle montre à gousset est toujours là et le beau tableau du salon aussi. Je ne sais pas si le but était de nous voler, pourtant  l’appartement était  tout en désordre. Yvonne était dans la cuisine quand on l’a frappée à la tête à plusieurs reprises avec le rouleau à pâtisserie. Comme Lucie était absente ce mardi, elle  préparait notre repas du midi. C’était si rare, on dirait que  l’assassin était bien informé. Yvonne était très rarement seule la journée. Elle faisait beaucoup de tapisserie et Lucie était presque toujours avec elle. »

On sentait que Mr Dubreuil cherchait vraiment la raison de tant de coïncidences et de malchance. Avec des gestes lents, il se leva et salua ces dames qui le virent repartir avec sa valise.

«  Ils n’avaient pas d’enfant ? demanda Louise à sa cousine quand elles furent de nouveau toutes les deux.

- Non. Pas non plus de chat, ni de chien  ajouta-t-elle, mais elle avait beaucoup de plantes. Avant que Lucie n’entre à leur service, c’est moi qui allais arroser les plantes quand ils s’absentaient.

- Tu as encore la clé de leur appartement ?

-  Oh oui, dans le tiroir du buffet, sûrement. Et elle se leva pour vérifier. Louise la regarda remuer des cartes postales, des enveloppes, des crayons, des porte-plumes, puis des clés attachées par 2 ou par 3.

- Voilà, ce doit être celles-là. »

***

Lucien avait quitté la place du marché en sifflotant. Il était bien content de pouvoir rendre service à Louise. C’était une chic- fille. Elle avait quelque chose d’un peu triste dans le regard et en même temps elle était vive et joyeuse. C’est ce petit mélange qui lui  faisait drôle. Demain, ils iraient de l’autre côté de la Seine, une belle balade. Pour le moment, il n’avait plus grand-chose à faire et il prit le chemin de son repaire. Il passerait  par la petite cour de la rue de Castellane où il y avait souvent pas mal de choses à récupérer. Les gens riches ne regardaient pas quand ils jetaient des beaux livres ou de la vaisselle à peine ébréchée. Ce jour-là il trouva une chaise qui avait besoin d’être rempaillée, mais il était  bon bricoleur et il repartit  tout content, chargé de son butin, toujours en sifflotant son petit refrain.

***

Toc, toc, toc ! Hortense alla ouvrir à la concierge du 24 qui pointait son nez au carreau de la loge.

« Bonjour Hortense ! Je viens chercher le coupon de tissu jaune que tu m’avais proposé. Je suis passée ce matin, mais tu n’étais pas là.

- Tu ne sais pas ce qui est arrivé ?

- Non.

- Mme Dubreuil a été assassinée dans sa cuisine !

- Dieu du ciel, est-ce possible ? dit la petite dame en plaquant ses mains sur ses joues.

Et Hortense de raconter toutes les informations qu’elle avait  déjà glanées.

- Moi, je suis passée vers 9 heures 30, j’ai frappé mais tu n’étais pas là. Comme il y avait un homme en bas de l’escalier, genre un ouvrier, je lui ai demandé si c’est toi qu’il attendait. Sa réponse aurait dû prendre deux secondes, mais de la façon dont il parlait, il lui a bien fallu trois minutes pour me dire qu’il ne savait pas où tu étais » et malgré les circonstances assez tragiques elle ne put réprimer un petit rire, un petit gloussement en repensant à son interlocuteur de la matinée.

- Qu’est-ce qu’il faisait là ? Comme je te l’ai dit, j’étais au sixième et lui n’était plus là quand je suis redescendue » dit-elle comme si elle se parlait à elle-même.

Elle offrit le café à son amie, emballa le coupon de tissu dans une feuille de la Gazette de France et raccompagna la petite dame jusque sur le trottoir. Faisant un  geste de la main et criant un ultime « merci », la concierge du 24 regagna son domaine.

***

Louise était dans sa chambre. Elle avait eu du mal, ce soir, à faire ses deux heures de ménage. La curiosité la rongeait et elle s’était retenue plusieurs fois de monter dans la pièce des archives. Mais il y avait encore du monde dans les bureaux notamment le directeur qui lui avait confié qu’il n’était pas mécontent que les locaux soient de nouveau présentables. L’enquête n’avançait pas beaucoup disait-il, mais il s’en moquait car la perte financière n’était pas bien lourde. Louise avait donc l’autorisation de reprendre ses horaires habituels et c’était une bonne nouvelle.

A présent, assise à la petite table de sa chambre, elle plaça bien le journal de 1899 sous le rond de lumière que faisait la lampe à pétrole. « Intoxication alimentaire : une seconde enquête est ouverte ». L’article expliquait qu’en octobre 1898, les bouteilles de lait Blanlait avaient été la cause de malaises, de vomissements et de troubles plus sérieux parmi les consommateurs de la marque. Le directeur de la Société Blanlait, Raoul d’Escogriffe avait fait savoir par voie de presse que la société rappelait toutes les bouteilles produites dans cette période, qu’elles seraient remboursées et qu’un geste commercial serait fait auprès des clients inquiétés. Puis il avait informé sa clientèle une semaine plus tard,  que toutes les cuves avaient été nettoyées et désinfectées et que toute l’usine de production avait fait l’objet d’un nettoyage complet. Une première enquête n’avait pas abouti et les raisons de ce problème dans la production restaient encore confuses. Et voici que ce 12 janvier 1899, une nouvelle contamination du lait rendait malade les consommateurs. Le scénario se répétait dramatiquement. Alors que la clientèle se fidélisait à nouveau, rassurée par toutes les mesures d’hygiène qui avaient été annoncées, voici qu’en ce début d’année le scandale éclatait à nouveau. L’usine avait été fermée pour de bon et   dans tous les journaux de France, cette fois-ci, on racontait sans indulgence l’histoire du scandale du lait.

Louise s’adossa au dossier de la chaise et fixa le tableau accroché au-dessus de sa petite table. Il représentait un  village dans un paysage de douces collines. Son esprit s’échappa dans les rues de Barentin, elle revit la petite ville, ses amies, son école et le grand bâtiment de la Laiterie. Elle n’y allait quasiment jamais d’ailleurs. La maison familiale était de l’autre côté de la ville.

Elle soupira et déplia le second journal. Elle se pencha à nouveau, évitant de croiser le regard de son père sur la photo de couverture. C’était la Gazette du 20 janvier 1899 et page 3 le titre était repris en caractères gras : suite au scandale du lait, le suicide de Raoul d’Escogriffe...

***

Mercredi 11 mai. Hortense détacha la petite feuille de l’éphéméride accrochée au dessus de l’évier. On y voyait la photo d’un chat tigré, mais bien moins beau qu’Edouard ! Celui-ci dormait toujours au bout du lit de sa patronne, qui venait juste de se lever. Maintenant elle remuait les casseroles pour préparer le petit déjeuner, ce qui réveilla Louise encore toute engourdie de sommeil, elle avait veillé bien tard hier soir. Les deux cousines se parlaient peu en beurrant leurs tartines, avec tous ces évènements, l’atmosphère de la loge n’était plus aussi gaie.

Lucie passa un peu plus tard, elle était toute déboussolée. Les scellés sur la porte de l’appartement, ses patrons absents, elle ne savait que faire. Incapable de prendre une initiative comme toujours, elle était au seuil d’une journée où elle ne pouvait pas suivre ses petites habitudes et cela l’effrayait.

« Fais comme hier, lui dit Hortense. Tu avais pris une journée de libre. Et bien fais la même chose aujourd’hui. 

Le ton était un peu sec. Louise qui s’apprêtait à partir au travail, lui demanda l’air de rien :

- Tu as fais quoi hier ?

- Je devais aller aux Galeries Lafayette. Pas le magasin rue Lafayette, le nouveau magasin boulevard Haussmann, le plus grand qui vient d’ouvrir et où je ne suis encore jamais allée.

- Et pourquoi ce beau programme a-t-il été annulé ?

- L’amie qui devait m’accompagner m’a fait savoir qu’elle avait un empêchement. Et puis avec la fuite d’eau, j’ai perdu du temps. Alors je ne suis sortie que pour quelques courses dans le quartier. Et aujourd’hui, je n’ai pas la tête à faire les magasins, toute seule. »

Louise déposa un bisou sur la joue de sa cousine, puis un sur le front d’Edouard et sortit sans faire plus attention à Lucie qui resta un moment à se plaindre à la porte de la loge avant de repartir chez elle.

«Bonjour Hortense ! Dîtes-moi, il y a un décès dans l’immeuble ?  C’était le facteur qui arrivait à la loge en même temps que Lucie en sortait.

- Et bien oui, voyons, vous n’êtes pas au courant, Mme Dubreuil est morte, elle a même été assassinée.

- Dame ! Quelle histoire vous me chantez là » dit le facteur, intéressé.

Il s’assit à la table et Hortense raconta pour la dixième fois la chronologie des évènements.

- Hier matin reprit-il, en se prenant le menton pour favoriser sa réflexion, j’ai dû passer un peu avant neuf heures, vous vous souvenez, je vous ai déposé le courrier comme d’habitude.

- Oui, oui, je me souviens, c’est juste après que Lucie est venue m’alerter. Lucie, la demoiselle que vous venez de croiser. 

Le facteur regarda vers la porte restée ouverte.

- C’était des gens fortunés les Dubreuil ?

- Oui, un peu comme toutes les familles de l’immeuble.

- Et comment vous avez prévenu la Police ?

- Ah oui, j’vous ai pas dit. Quand Mr Dubreuil est redescendu ici, juste après avoir découvert sa femme dans la cuisine, il était comme un automate. Je lui ai proposé d’aller sonner chez Mr Beaulieu-Dambrin, il a un téléphone. Il nous accueillit fort aimablement et nous a permis d’utiliser son téléphone. Trois tours de manivelle et il a demandé la police. L’opératrice un peu affolée a établi la communication et c’est Mr Dubreuil qui a tout expliqué. Puis ils sont allés tous les deux pour surveiller l’appartement des Dubreuil, en attendant les policiers. Ils n’ont pas mis longtemps. Vers treize heures ils étaient déjà là avec un commissaire Lavalette, qui m’a questionnée peu après. J’en ai encore la chair de poule.

- Remettez-vous Hortense tout cela va s’arranger.

- Vous êtes drôle vous ! Un meurtre dans mon immeuble, je ne suis pas près de m’en remettre ! »

Le facteur lui laissa une bonne pile de lettres sur la table et repartit, sa lourde sacoche à l’épaule.

Edouard, dérangé par toutes ces conversations, s’étira et sauta en bas du lit afin de réclamer son petit-déjeuner. « Mon pauvre Edouard, vous allez voir qu’on va être mêlés à tout ça et cette cruche de Lucie avec ses mensonges, ça n’arrange pas nos affaires. »

Elle sortit mettre les lettres dans toutes les boîtes du couloir tandis qu’Edouard vidait gloutonnement sa gamelle.

***

 « Demandez la Gazette ! Un meurtre rue Croix des petits champs ! Demandez la Gazette de France ! »

Lucien faisait la réclame sans entrain. S’il était content  d’aller tout à l’heure dans le quartier latin avec Louise, il avait lu l’article de Mr Langlois avant de partir faire sa tournée et il était un peu inquiet pour elle. Elle avait dit qu’elle connaissait la victime et il se promit de ne pas hésiter à lui en parler et à lui offrir son aide, si elle était concernée par l’enquête. Ayant pris mentalement cette résolution, il reprit son travail avec un peu plus d’allant. La journée promettait d’être aussi ensoleillée et aussi agréable qu’hier. Les passants s’attardaient devant les vitrines de la Samaritaine et il circulait habilement pour être bien placé et faire ses ventes.

***

Louise attendait Lulu devant le Journal.

«Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Il avait au pouce gauche un gros pansement assez maladroitement fait.

- Oh c’est rien, j’ai voulu réparer une chaise, répondit-il en faisant un geste qui voulait dire, tout cela n’est pas bien important et ne mérite pas de détails. »

Ils prirent la direction du Pont- Neuf et s’arrêtèrent un moment dans l’un des petits balcons aménagés au-dessus de chaque pilier du pont. Le fleuve était paisible sous le soleil de mai. Ils avaient déjà partagé les petites nouvelles de la journée et restèrent un moment silencieux. Lulu préparait sa phrase dans sa tête. Il ne voulait pas être indiscret. Mais il s’était promis d’assurer Louise de son aide.

«Louise, pourquoi vous voulez  trouver Lebrun ?

- Eh bien, ce commissaire Lavalette ne me dit rien qui vaille. De plus mon amie Hortense ne peut pas expliquer son emploi du temps clairement à cause de la maladresse de Lucie, la domestique de Mme Dubreuil. Tout irait sûrement mieux si le commissaire Lebrun pouvait me conseiller sur cette affaire.

- Oui, mais vous Louise, personne y vous d’mande de rendre des comptes ?

- Non, moi je peux prouver que j’étais à la Gazette hier matin. Mais il faut que j’aide Hortense.

- Alors moi je vous l’ dis, Louise, en tout cas, vous pouvez compter sur moi et Hortense aussi. »

Une péniche déboucha de dessous le pont et les surprit. Ils eurent l’impression d’être à bord, quelques instants, tant elle était proche. Puis elle s’éloigna avec un petit drapeau français qui flottait au vent et un grand V qui se dessinait sur la Seine dans le sillage du bateau.

Le pont les amena quai de Conti, mais Lulu n’était plus très sûr de la route à prendre. Heureusement un jeune vendeur de journaux attira leur attention de sa voix perçante. Lucien traversa la rue en courant pour se renseigner et revint ensuite près de Louise :

«  Y vend Le Matin !

- Un concurrent, alors !

- Oui, mais entre vendeurs, nous, on fait pas d’différence. »

Et Lulu l’emmena quelques rues plus loin devant le Poste de Police du 6ème arrondissement.

***

« Je saisis bien votre démarche Mademoiselle d’Escogriffe, mais comprenez qu’il m’est difficile de marcher sur les plates-bandes du commissaire Lavalette. L’affaire semblait mal engagée.

- Votre Lucie aura tôt fait de constater qu’elle aussi à tout intérêt à dire qu’elle était avec votre cousine au sixième étage pendant ce qui semble être l’heure du meurtre. »

Louise restait sans voix. Elle s’était trompée. Ce commissaire avait non seulement de mauvaises manières, mais aussi une grande indifférence à l’égard des autres. Ceci allant avec cela. Elle n’aurait sans doute pas dû venir.

Elle était assise  face à ce bureau où les rares objets étaient impeccablement agencés, le sous-main de cuir bordeaux, la petite pendule, l’encrier. Elle n’osait pas le regarder pour qu’il ne lise pas dans ses yeux, les pensées amères qu’elle ruminait.

« Pourtant je pourrais quand même venir me faire une petite idée de ce dossier.

- Oh je vous en serai tellement reconnaissante, répondit-elle, balayant en un instant toutes ses sombres idées.

- Il est vrai que les enquêtes de Lavalette s’éternisent. Et je ne serai pas mécontent de jeter un œil à cette nouvelle affaire.

 - Je suis sûre que vous serez de bon conseil et que vous aurez  l’intuition et le flair qui semble tant manquer à celui qui est en charge de l’enquête. 

Lebrun ne prêta pas attention à ce qu’il pensait être des flatteries, raccompagna Louise, qui s’était levée  et il proposa :

- Je passerai rue Croix des petits champs dans quelques jours, le temps de lire les premiers rapports qui ont été établis. Quand votre cousine est-elle convoquée ? 

- Vendredi, le 13 mai dit-elle en réalisant la coïncidence. Mais il fut le premier à réagir et ajouta : Espérons que le vendredi 13 vous portera chance ! 

Elle sourit, salua et reprit l’escalier en sautillant, tant elle se sentait soulagée. Lucien qui l’attendait dans la petite rue  vit tout de suite qu’elle avait réussi :

- Ca fait plaisir d’ vous voir sourire comme ça ! Alors y veut bien !

- Oui, Y veut bien ! » Et ils se mirent à rire de bon cœur en reprenant le chemin du retour.

Dessin lucie

Lucie - Illustration Marie-Laure KÖNIG

Pages 123456 78 – 9 – 10 – 11 – 12 – 13 – 14 – 15  

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