Une aventure de Louise d'Escogriffe

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Résumé du chapitre précédent

Chez la concierge, un jeune homme élégamment habillé, portant des gants et qui fouille dans tous les tiroirs du buffet et ramène un trousseau de clé. Peu après, Madame Dubreuil est retrouvée assassinée. Mr Dubreuil a trouvé sa femme en rentrant ce midi, la serrure n’a pas été forcée, aucune effraction.

Le Commissaire Lavalette est chargé de l’enquête. C’est un homme âgé et arrogant. Il suspecte tout le monde, en particulier Lucie, l’employée de Mme Dubreuil et Hortense. Lucie donne une version erronée des faits car elle est sortie pour une raison inconnue. Comme les témoignages ne sont pas compatibles, Hortense est mise en prison.

Avec l’aide de Lucien, Louise s’intéresse aux archives. Elle reste figée devant la une d’un journal du 20 janvier 1899 où l’on voit les bâtiments de la Laiterie Blanlait à Barantin.  Intoxication alimentaire : une seconde enquête est ouverte. Suite au second scandale du lait (un an plus tard que le 1er) le suicide de Raoul d’Escogriffe.

À la demande de Louise, le Commissaire Lebrun s’occupe du meurtre de Mme Dubreuil, et fait libérer Hortense. Mme Yvonne Dubreuil était dans la cuisine quand on l’a frappée à la tête à plusieurs reprises avec le rouleau à pâtisserie. Exceptionnellement, Lucie était absente ce mardi. Mr Antoine Dubreuil cherche vraiment la raison de tant de coïncidences et de malchance.

Chapitre 3

Un coucher de soleil irradiait la scène de ses tons orangés et rougeoyants, auxquels se mêlaient d'autres nuances plus sombres et des teintes de jaune et de violets qui offraient une lumière réaliste. Dans une atmosphère au parfum de soir d'été, entourés d'arbres et de plantes en tous genres, un couple assis sur un banc se tenait la main, les yeux amoureux de l'homme perdus dans le regard conquis d'une jeune femme élégamment vêtue. A leurs pieds, un panier d'osier, débordant de fruits ainsi que d'une bouteille de vin, achevait de compléter le tableau au bas duquel, dans le coin droit, se lisaient quelques mots joliment peints.

Le commissaire Lebrun s'approcha légèrement pour les distinguer clairement : Aux époux Dubreuil, amicalement, J.R. Il se recula pour contempler à nouveau le tableau qui ornait le mur du salon de l'appartement des Dubreuil.

- Voilà assurément un bel ouvrage pour un présent de mariage, qu'en pensez-vous mademoiselle d'Escogriffe ?

Louise pénétra dans le salon un peu gênée de voir sa présence ainsi trahie par un grincement de plancher.

- Commissaire Lebrun, le salua-t-elle d'un mouvement de tête, excusez mes manières, je vous ai aperçu rentrer dans l'immeuble et je...

- Vous m'avez suivi, allons bon, rien de bien grave à cela, lui rétorqua-t-il en la saluant d'un geste rapide sur son chapeau gris. J'aurais dû passer à la loge avant, mais je pensais n'y trouver personne étant données les circonstances. Je ne pensais pas vous trouver à cette heure-ci.

Louise baissa un instant les yeux, attristée par ces mots, puis se reprit en suivant du regard le commissaire qui reprenait son inspection des lieux.

- Ma cousine Hortense me loge en ce moment. Je suis donc seule depuis hier comme vous semblez l'avoir appris, et comme je ne travaille pas très loin d'ici, je prenais mon déjeuner lorsque...

- En effet, vous m'en voyez désolé.

Le détachement dont faisait preuve le commissaire dans son attitude comme dans ses paroles troublait quelque peu Louise, qui avait cependant compris que cette relative indifférence semblait être une habitude de l'individu.

- Je ne vous attendais pas si rapidement, vous m'aviez dit mercredi qu'il vous fallait lire les rapports et...

- Une lecture déjà réalisée, la coupa-t-il une nouvelle fois en se dirigeant vers l'endroit où le corps avait été découvert.

- Je ne pensais pas que le commissaire Lavalette vous aurait déjà auto...

- Le commissaire Lavalette ne sait pas encore que je suis là, mais cela n'est qu'une question de minutes avant qu'il n'apparaisse, croyez-moi. Un agent posté dans la rue m'a certainement déjà aperçu rentrer et aura été le prévenir.

Une fois arrivé dans la pièce où le corps de la victime avait été retrouvé, il balaya du regard l'ensemble des lieux puis se pencha vers le sol et fit glisser son index à l'angle d'un vieux meuble qui semblait figé dans le plancher depuis des siècles.

- Il reste des traces de sang sur ce meuble, probablement ailleurs également, pensa-t-il tout haut en se redressant. Mademoiselle d'Escogriffe, savez-vous si le commissaire...

- Je ne sais rien de ce que le commissaire Lavalette a ordonné depuis ce jour funeste, je ne l'ai rencontré que quelques instants vous savez.

Le regard surpris du commissaire après avoir été coupé à son tour gêna Louise, qui se demanda si cela avait été une bonne idée. Le léger sourire qui se dessina sur les lèvres de son interlocuteur lui offrit un élément de réponse. Lebrun soupira avant de planter ses yeux verts vers Louise.

- Mademoiselle d'Escogriffe, veuillez m'excuser pour mes manières assez peu... convenables dirais-je. Je vous dois en effet quelques explications sur ma présence rapide en ces lieux.

Il posa son chapeau sur une petite table à proximité avant de se passer la main dans ses épais cheveux noirs, dans la volonté manifeste de les discipliner, ce qui s'avéra vain. Des mèches éparses se battaient en duel avec d'autres aplaties par le chapeau. Il caressa ensuite brièvement sa moustache comme pour se préparer à dire quelque chose, tous ces gestes de coquetterie amusant quelque peu Louise qui n'en laissa rien paraître.

- Après votre venue mercredi, je dois vous avouer que je suis resté dubitatif à propos de l'accord que j'ai donné à votre proposition. Mais une parole est une parole, et je me suis procuré le lendemain les premiers rapports de l'enquête, rapports assez limités, reconnaissons-le. Ce qui a précipité les choses, évidemment, a été d'apprendre hier soir que votre cousine Hortense avait été emprisonnée au poste suite à sa convocation, ce qui à mon humble avis...

Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase que la porte de l'immeuble claqua bruyamment et que des voix résonnèrent dans les couloirs en se rapprochant d'eux. Il reprit d'un geste rapide son chapeau et l'ajusta sur sa tête, adressant au passage un regard satisfait à Louise.

- Comme je vous l'avais dis, Lavalette arrive.

A peine avait-il prononcé ces mots que la porte de l'appartement s'ouvrit et Louise reconnut immédiatement la voix du commissaire Lavalette qui, arrivant dans leur pièce, s'écria, furieux :

- Théophile !

***

La matinée de Lucien s'était déroulée comme d'habitude. La vente des journaux à sa charge s'écoula progressivement, les clients du jour toujours aussi impatients et avides de nouvelles fraîches. En ce samedi 14 mai, on s'inquiétait d'une nouvelle crue de la Seine, mais celle-ci était annoncée bien plus légère. Rien de comparable avec les événements dramatiques occasionnés par celle de janvier ; il avait entendu dire qu'on annonçait la cote de deux mètres et cinq centimètres au pont d'Austerlitz et de trois mètres cinquante au Pont Royal ainsi qu'au Pont de Bezons. Rien d'inquiétant, pensa-t-il, mais cela suffisait à raviver les souvenirs et les peurs des parisiens, et les siennes par la même occasion.

Il tenta de ne pas trop penser à ce jour de janvier, et tout en continuant de vendre, il avait préféré écouter les acheteurs fortunés du quartier discuter de la nouvelle manifestation organisée par les syndicats du commerce la veille au soir. La police était encore intervenue Place de la République, et il entendit des bourgeois ricaner en disant que la garde républicaine à cheval avait dispersé toute cette vermine de révolutionnaires. Visiblement, la montée des socialistes aux élections de la semaine passée ne semblait pas réjouir tout le monde.

Midi était passé lorsqu'il eut épuisé son stock de journaux, et il prit la direction du retour vers le journal pour rapporter la recette. Il se fraya tant bien que mal un passage au milieu des piétons de la rue de Rivoli, puis arriva à l'intersection de la rue Croix des Petits Champs. Il traversa rapidement la chaussée au milieu des attelages et des quelques véhicules, en prenant garde de ne pas se faire renverser ; la semaine passée, à quelques mètres de lui, une jeune femme avait été percutée par un cheval. La circulation dans les rues de Paris empirait de jour en jour, mais il parvint sur le trottoir d'en face, remonta une rue puis s'engouffra dans la rue Jean-Jacques Rousseau.

Il pensa à Louise. Il n'avait pas eu le temps de lui parler lorsqu'ils s'étaient croisé ce matin, mais à son air triste et abattu, il se doutait que la nouvelle de l'emprisonnement d'Hortense avait été un choc pour elle. Lui-même ne comprenait pas pourquoi sa cousine se retrouvait emprisonnée, et il avait tenté pendant la nuit de chercher des réponses à ce meurtre étrange, pensant à des scénarios tout aussi farfelus les uns que les autres. Quoi qu'il en soit, il devait aller parler à Louise. Il n'était pas doué pour les mots de réconfort, mais il souhaitait par dessus tout trouver un moyen d'aider celle qui lui faisait de plus en plus penser à sa grande sœur.

***

- Mon cher Lavalette, quelle bonne surprise !

Cette remarque de Théophile Lebrun eut le don d'agacer un peu plus le commissaire.

- Ne jouez pas au plus fin avec moi Théophile ! J'exige des explications immédiates concernant votre présence dans un appartement scellé pour meurtre et dont l'enquête en cours se déroule sous mon autorité !

Louise s'écarta dans un coin de la pièce, ne sachant trop si elle devait rester ou laisser les deux hommes s'expliquer. Un jeune agent, arrivé avec le commissaire, s'approcha d'elle, l'air aussi embarrassé qu'elle, et se planta à ses côtés sans dire un mot, non sans lui avoir adressé un regard qui en disait long sur sa gêne.

Les deux commissaires, eux, se faisaient face, le regard dur et perçant de Lavalette planté dans le regard détaché et calme de Lebrun.

- Commissaire Lavalette, votre âge ne vous donne pas tous les droits, à commencer par celui de m'invectiver par mon prénom, devant une jeune femme de surcroît. Dois-je vous rappeler que mon rang est égal au vôtre ? Un peu de retenue et de courtoisie me sembleraient bienvenues.

Lavalette inspira profondément et souffla comme pour ne pas exploser. Il se tourna vers Louise et lui adressa un premier regard depuis son arrivée.

- Mademoiselle d'Escogriffe, veuillez excuser mon comportement je vous prie. Puis-je vous demander ce que vous faites ici en compagnie du commissaire Lebrun ?

Il avait appuyé ces derniers mots en jetant un regard de défi à l'égard de son homologue, qui hocha la tête en esquissant un léger sourire. Louise sentit le rouge lui monter aux joues, cherchant quoi répondre, et fut sauvée par Lebrun qui intervint en s'avançant :

- Cette jeune femme m'a aperçu entrer dans l'appartement et a fait preuve de la même curiosité que vous quant à ma présence en ces lieux.

A la manière dont il les dévisagea tous les deux, Lavalette ne semblait pas convaincu. Sa colère envers Lebrun reprit le dessus.

- Alors, ces explications ?

- La curiosité mon cher collègue. Les crimes comme celui-ci ne sont pas si fréquents, je pensais pouvoir vous apporter mon aide et un regard nouveau au vu des difficultés auxquelles vous semblez être confronté. Ou plutôt devrais-je dire au vu des facilités honteuses que vous utilisez si j'en crois les dernières nouvelles. Une habitude cela dit en ce qui vous concerne.

Lebrun avait déjà tourné les talons et prenait la direction de la sortie sous le regard médusé de Lavalette.

- Comment osez-vous ? hurla ce dernier en brandissant dans un geste désarticulé son index vers le plafond. Vos propos calomnieux devant témoins seront rapportés devant la hiérarchie ! Occupez-vous des affaires de votre arrondissement, vous n'avez aucune légitimité dans ce quartier !

Théophile Lebrun se retourna avec nonchalance, le visage agrémenté d'un sourire sincère et aussi large que sa moustache qu'il caressa brièvement.

- Autant que vous le sachiez dès à présent mon cher collègue, j'ai demandé à la hiérarchie de me confier cette enquête qui, à mon humble avis, me sera accordée dans les prochains jours. A présent, si vous le voulez bien, je vous laisse à vos affaires, je suis certain que vous en avez d'autres tout aussi passionnantes. Mademoiselle d'Escogriffe, me feriez-vous le plaisir de me raccompagner ?

Il s'était adressé à elle avec une politesse inattendue, et Louise s'empressa d'accéder à sa demande non sans avoir balbutié quelques mots d'excuses avant de prendre congé de Lavalette et du jeune agent. Tandis qu'elle accompagnait en silence celui qu'elle savait à présent se prénommer Théophile, elle entendit le commissaire déverser ses mots de colère et de frustration sur le malheureux agent qui n'avait pour seul tort que de se trouver là en cet instant.

***

Un jeune colleur d'affiches venait d'achever sa tâche sur un kiosque réservé à cet effet lorsque Lucie arriva aux abords de l'Hôtel de l'Univers. Nerveuse, elle jeta un coup d'œil à l'affiche fraîchement collée : les Ballets Russes présentaient à Paris L'Oiseau de Feu, d'un certain Stravinsky, et la date indiquait en larges lettres colorées que la représentation se déroulerait le 25 juin. Les couleurs de l'affiche lui plaisaient, et bien qu'elle ne connaissait rien à la danse, ni même à la musique, elle rêva un court instant  de pouvoir assister à ce genre de spectacles que seuls ses employeurs pouvaient se permettre.

Elle chassa rapidement cette pensée de son esprit en repensant à la situation dans laquelle elle se trouvait : madame Dubreuil assassinée, son mari parti pour un temps indéfini, elle se retrouvait pour le moment sans emploi précis, l'avenir incertain et dépendant des choix de monsieur Dubreuil.  Il l'appréciait, elle le savait, mais resterait-il ici à présent ? Elle aurait aimé avoir le luxe d'attendre, mais ses finances étaient loin de ressembler à l'oiseau de feu qui illustrait l'affiche devant elle. Plutôt à des cendres, songea-t-elle.

Pour le moment, elle devait se concentrer sur sa tâche. Son regard se porta un peu plus loin sur le drapeau bleu, blanc et rouge qui flottait au-dessus de la grande porte d'entrée de la Banque de France. A cet instant précis, un jeune homme s'approcha d'elle et lui chuchota quelques-mots à l'oreille, avant de lui glisser d'une main gantée un papier dans la main et de s'éclipser aussi rapidement qu'il était apparu.

Lucie regarda rapidement autour d'elle en scrutant nerveusement les visages qui l'entouraient, puis se hâta de rejoindre l'immeuble situé dans la même rue. Le visage baissé vers le sol, une légère brise caressant ses cheveux blonds, elle espéra que cette fois-ci, sa courte absence ne ferait pas l'objet de remarques.

***

Après avoir rapporté la recette du matin, Lucien ne s'était pas attardé avec ses jeunes collègues. Il avait déjà perdu du temps à discuter avec monsieur Paul, qui commentait les dernières informations et s'angoissait de la crue annoncée, car il habitait aux abords de la Seine et ne voulait pas revivre le même enfer qu'au mois de janvier. Il aimait bien monsieur Paul, mais celui-ci était bavard, et lorsqu'il commençait à vous parler, s'en défaire devenait un véritable défi. Il prétexta qu'il avait une course urgente à faire, non sans lui avoir dit qu'il n'y avait sans doute rien à craindre des eaux cette fois-ci, un commentaire qui le rassurait lui-même.

Il souhaitait aller voir Louise au plus vite afin de prendre des nouvelles ; à cette heure-ci, elle devait certainement avoir terminé son déjeuner, et même si son ventre lui rappelait bruyamment que lui-même était affamé, il préféra lui rendre visite avant d'aller s'alimenter.

Il longea les nombreux immeubles et hôtels de la rue Jean-Jacques Rousseau et rejoignit en quelques minutes la large rue dans laquelle logeait Louise. Il espérait qu'elle apprécierait sa visite et qu'elle ne le trouverait pas trop collant. Il marcha seulement quelques mètres avant de l'apercevoir un peu plus loin, en compagnie du commissaire Lebrun, ce dernier la saluant en tapotant brièvement son chapeau avant de se mettre en marche dans sa direction.

***

- Allez-vous vraiment vous occuper de cette enquête comme vous venez de le suggérer au commissaire Lavalette ?

Louise avait raccompagné le commissaire jusque sur le pas de la porte de l'immeuble en silence. Elle essayait de contenir sa satisfaction d'apprendre que celui-ci allait prendre les rênes de l'enquête, même si elle en ignorait ses motivations profondes.

Ce n'est qu'une fois qu'ils se retrouvèrent dans l'entrée de l'immeuble, qui donnait directement sur le trottoir, qu'elle s'était décidée à briser le silence.

- J'ai de bonnes raisons de croire qu'elle me soit effectivement confiée, lui répondit Lebrun en esquissant un léger sourire. Désolé pour ce spectacle, le commissaire Lavalette et moi-même ne sommes pas en très bons termes, vous l'aurez certainement compris.

- J'ignore pourquoi...

- Probablement une question de vision de notre travail. Lavalette représente l'ancien temps et ses vieilles méthodes ne...

A la moue que faisait Louise, le commissaire comprit qu'il ne lui avait pas laissé le temps d'achever sa question et que sa réponse était hors-sujet. II s'en excusa rapidement.

- J'ignore pourquoi vous avez fait ce choix, mais je vous en remercie, reprit Louise, satisfaite.

- Attendons que cela soit officiel, vous me remercierez lorsque j'aurai résolu cette enquête.  A présent, mademoiselle d'Escogriffe, permettez-moi de prendre congé et de vous souhaiter une bonne journée. Oh, et ne vous inquiétez pas pour votre cousine, j'ai de bonnes raisons de croire qu'elle sera bientôt de retour à vos côtés. Très bientôt même !

Louise eut à peine le temps de lui répondre qu'elle le vit tapoter son chapeau, tourner les talons et s'enfoncer au milieu des passants, bousculant au passage un homme à la moustache grisonnante qui retint son haut-de-forme en grommelant. Quel personnage singulier, pensa-t-elle en le suivant du regard quelques instants, juste assez pour apercevoir Lucien qui, lui, arrivait vers elle en marchant d'un pas rapide et enjoué.

***

Edouard tenta à plusieurs reprises d'obtenir une ration supplémentaire auprès du jeune garçon qui siégeait à la place habituelle de sa maîtresse. Après de longues minutes de miaulements, il obtint gain de cause, se frottant quelques instants sur les chaussettes du garçon pour le remercier. Celui-ci rigola tout en enlevant les quelques poils noirs et blancs collés à ses affaires.

Edouard n'avait pas vu sa maîtresse depuis un temps inhabituel, et il montrait quelques signes de nervosité. Il reconnaissait bien celle qui accompagnait Hortense depuis quelques temps, et cela le rassurait, mais les nouvelles tête qu'il voyait ces jours-ci troublaient  le calme dans lequel il avait pris l'habitude de vivre.

- Edouard, tu as de la chance que Lulu soit compatissant, tu as déjà beaucoup mangé ! Que dirait Hortense si elle voyait ça ?

Louise adressa au gros chat un regard attendri et sourit en disant à Lucien qu'Hortense vouvoyait son chat, une chose qu'elle ne se permettrait pas. Le garçon rigola à son tour, ce qui détendit un peu plus l'atmosphère.

Lorsqu'il était arrivé devant Louise, manifestement contente de le voir, celle-ci lui avait demandé s'il avait déjà déjeuné, et devant sa réponse négative, lui avait gentiment proposé de partager avec elle le repas qu'elle avait à peine eu le temps de commencer. Pendant qu'ils dégustaient un plat à base de pommes de terre, elle lui raconta en détails la scène qu'elle venait de vivre ; elle se tût seulement au moment où ils entendirent le commissaire Lavalette et le jeune agent quitter les lieux, et en percevant les vociférations du commissaire, tandis qu'ils mâchaient leur tranche de pain, ils comprirent que Lavalette n'était pas encore calmé.

Lucien écouta attentivement en se régalant, et lorsqu'elle eut terminé son récit, lui fit part également de son étonnement quant à la personnalité de Lebrun. Il ajouta en s'essuyant la bouche d'un revers de la manche :

- Vous savez Louise, j'en entends des choses dans la rue, et on dit que Lebrun, bah c'est un commissaire brillant mais qu'il n'a pas beaucoup d'amis chez les poulets !

- Vraiment ?

- Oui, mais parait qu'au-dessus ils l'ont à la bonne ! On dit qu'il a résolu des grosses affaires à la criminelle.

Au vu de l'entrevue à laquelle elle avait assisté, les commentaires de Lucien n'étonnèrent guère Louise, qui fut néanmoins rassurée par la réputation brillante du commissaire. Comme ils avaient terminé leur repas, achevé par un café au lait que Lucien avait visiblement apprécié à en juger par la vitesse à laquelle la tasse fût engloutie, elle se leva et commença à débarrasser la table, aussitôt suivie par le jeune garçon qui s'empressa de l'aider, chose qu'elle mit un point d'honneur à refuser.

Au même moment, elle entendit la porte de l'immeuble s'ouvrir et, curieuse, elle alla jeter un coup d'œil pour voir qui marchait dans le couloir. Elle aperçut les cheveux blonds de Lucie, qui s'empressait de monter les escaliers. Elle ne se souvenait pas l'avoir entendu sortir. N'y prêtant pas plus d'attention, elle retourna à son rangement tandis que Lucien faisait le tour de l'appartement.

- Dis-moi, Lulu, ta matinée a-t-elle été bonne ?

Lucien revint auprès d'elle rapidement.

- J'ai vendu tout mon stock, encore une fois ! répondit-il avec une pointe de fierté.

- Du bon travail encore à ce que je vois !

Louise savait par ses collègues que Lucien était le meilleur vendeur du journal. Selon monsieur Paul, il possédait un don certain pour la vente et pour attirer les clients. Elle avait compris bien avant qu'on lui dise que le visage attachant et l'air espiègle de Lulu étaient des atouts indéniables, mais elle se demandait s'il en avait conscience. Elle percevait en plus une pointe de tristesse cachée en lui, une sensibilité qui lui semblait intéressante.

En le regardant lui raconter les détails de sa vente matinale, ainsi que les quelques nouvelles du jour, elle se rendit compte qu'elle commençait à se faire un nouvel ami, et cela lui donna le sourire. Une fois qu'il eut terminé, elle le vit hésiter un instant.

- Louise, vous savez j'suis pas très doué pour les mots, mais j'voulais vous dire que j'suis désolé pour votre madame Hortense...

Ne s'attendant pas à ces mots prononcés avec sincérité, Louise posa les verres qu'elle tenait dans ses mains et sourit au jeune garçon.

- Tu es gentil Lulu, merci, cela me fait chaud au cœur.

- Vous savez pourquoi ils l'ont gardée les poulets ?

Louise prit une chaise pour s'asseoir tandis qu'Edouard, à présent couché à un pied de la table, dressa les oreilles.

- Malheureusement non, ils ne m'ont pas laissé lui rendre visite. Ne la voyant pas revenir de sa convocation, j'ai eu un mauvais pressentiment et je me suis décidé à aller aux nouvelles, mais personne n'a voulu m'autoriser à lui parler. Pauvre Hortense, j'ai bien essayé de dire que j'étais de la famille mais...

A l'évocation de cette scène, elle fut saisie de tristesse mais ne céda pas aux larmes, se rappelant que Lebrun lui avait promis une libération rapide de sa cousine. Lucien s'en voulut un peu de lui avoir posé la question et d'avoir alourdit l'ambiance. Il ne savait plus trop quoi dire.

- Vous croyez que c'est à cause de ce qu'a dit l'autre fille ?

- Lucie tu veux dire ? Je ne sais pas, je suppose qu'ils n'ont pas cru à sa version vu que Lucie ne disait pas la même chose. Ce qui m'étonne c'est qu'ils n'ont pas attendu d'interroger Lucie pour l'emprisonner, ce qui me fait penser que ce n'est pas la raison... Je n'ai pas dormi de la nuit à force de retourner tout cela dans ma tête !

- J'y ai pensé aussi Louise.

Elle repensa aux propos de monsieur Dubreuil sur les absences de Lucie, et au fait qu'elle s'était encore éclipsée ce midi sans qu'elle s'en aperçoive. Elle chassa ses pensées d'un revers de la main. Après tout, Lucie avait le droit d'avoir ses secrets et d'avoir une vie privée, peut-être avait-elle simplement rencontré un joli prétendant. Toute cette affaire rendait ses pensées confuses.

- Espérons qu'elle rentre rapidement, c'est tout ce qui compte Lulu.

Lucien acquiesça. Edouard, lui, se releva, s'étira, puis disparut dans la chambre de Louise, qui profita du mouvement pour se relever également et terminer son rangement. Elle demanda à Lucien s'il souhaitait l'accompagner faire une course avant qu'elle ne retourne au journal dans l'après-midi comme elle l'avait promis, mais celui-ci devait déjà se rendre quelque part.

Elle le raccompagna donc dans la rue, non sans l'avoir remercié de sa visite, et lui pour le déjeuner. Ils se reverraient certainement lundi, car le lendemain, le journal était fermé et ne paraîtrait pas, c'était Pentecôte. A la mine fatiguée de Lucien, Louise se dit qu'un jour de repos ne lui ferait pas de mal. Elle le regarda s'éloigner au milieu d'une foule devenue plus dense en ce début d'après-midi, ce qui l'annonçait lucratif pour les nombreux commerces du quartier.

De l'autre côté de la rue, elle ne pouvait deviner qu'un homme, adossé à un réverbère, observait patiemment toute la scène. Une fois qu'elle fut rentrée dans l'immeuble et qu'elle eut fermé la porte, l'homme quitta également les lieux. Il appela de sa main gantée un fiacre à proximité, qui s'arrêta et l'emporta au milieu d'une circulation folle et surchargée.

Hortense Louvier

Hortense Louvier - Illustration Marie-Laure KÖNIG

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Quelques mots des sélectionneurs : "Je voudrais juste dire aux auteurs qu'il est difficile de choisir et que dans chaque texte il existe de belles ides, de belles phrases." - "La qualité des écritures de ces trois chapitres a rendu difficile mon choix.". Vous l'aurez donc compris, cette semaine, la sélection s'est jouée dans un mouchoir de poche. La qualité d'écriture, bien que différente entre les auteurs à en général séduite. La sélection s'est finalement faite, dans la plupart des cas, par l'imagination, dans la relation entre les personnages et bien sûr, sur l'enchainement, le suivi pas rapport à ce qui avait été écrit précédemment. 

Un petit mot de l'auteur :  "Juste un petit message pour vous dire que je suis ravi(e) que mon travail ait été sélectionné pour être le chapitre 3 de cette aventure. Toutes les informations qui s'y trouvent sont exactes et piochées dans des journaux anciens, je pense que c'est important de placer quelques éléments réels pour le contexte de notre aventure... Et qui sait, cela pourra-t-il servir à l'aventure ? Et n'étant pas du tout parisien(ne), je me suis appuyé(e) sur des plans de l'époque et des cartes postales anciennes pour me plonger dans l'ambiance et essayer de retranscrire au mieux l'atmosphère du Paris de la Belle-Epoque.

Pour l'anecdote je suis en phase de rééducation suite à une fracture du poignet et j'ai donc tout tapé d'un doigt ! Je suis donc vraiment satisfait(e) d'être récompensé(e) ainsi...

Ecrivez la suite...

Vous aussi pouvez participer à l'écriture du roman en tant que sélectionneur des manuscrits ou auteur. 

Vous n'êtes pas obligé de participer chaque semaine mais seulement celles où vous vous déclarez disponible.

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Commentaires (2)

ecrivonsunlivre
  • 1. ecrivonsunlivre | 09/12/2016
Les prénoms ont été choisis durant l'été par les membres du site. Chaque semaine étaient publiées les propositions des membres, misent ensuite aux votes la semaine suivante.

Nous y penserons pour le prochain roman.
Arhiman
  • 2. Arhiman | 09/12/2016
J'adore le concept!
C'Est très intéressant de voir les différents styles. Des auteurs qui privilégient les détails des personnages, des lieux, des actions. D'autres plus axés sur les dialogues. J'ai hâte de lire la suite et de voir les nouvelles idées fuser!
On ne s'intéresse pas de la même façon des personnages.
Pour ce qui est de l'histoire, ma curiosité s'oriente sur le père de Louise. 2 intoxications du lait suivi d'un suicide... Coïncidence??
Est ce qu''il y a un rapport avec ce mystérieux homme ganté et les Dubreuil? Mystère...
Après...faut-il suivre ce que les lecteurs imaginent ou plutôt essayer de les surprendre...? Mystère bis !

Ma seule remarque "négative" serait sur le choix des prénoms. Entre Louise, Lucie et Lucien, ça fait beaucoup de L, U, I, E et parfois on s'y perd un peu :)
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