Une aventure de Louise d'Escogriffe

Inscrivez-vous pour participer activement à l'histoire...

Pages 1234567 8 – 9 – 10 – 11 – 12 – 13 – 14 – 15  

Résumé du chapitre précédent

Lucien rencontre une vieille femme qui se prétend voyante du côté de Notre Dame de Paris. Afin de prouver ses talents divinatoires, elle annonce qu’une femme va se noyer dans la Seine et annonce une grande guerre dans es quatre années à venir.

De plus, pour aider à voir le meurtre de Mme Dubreuil, elle réclame un objet lui ayant appartenu. Lucien, Louise et Hortense vont emprunter en cachette grâce à la clef de concierge, une salière dans l’appartement de M. et Mme Dubreuil.

Dans l’après-midi, Lucien va dans une académie de billard et entend deux hommes parler d’un nouveau cambriolage dans les locaux de La Gazette de France.

La même journée, Lucie a un rendez-vous galant et l’homme lui demande de se rendre sur le Pont des Arts ce soir-là. Elle y va et se retrouve poussée dans la Seine où elle se noie.

Chapitre 4

« Dans quatre ans la France sera engagée dans une grande guerre ! ».

Le terrible mot s’engouffra dans les oreilles de Lucien et la curiosité prit le contrôle de sa personne. Comme hypnotisé, il se mit à fixer la vieille femme voûtée, assise sur une couverture trouée et râpée jusqu’à la corde.

La pauvre bougresse semblait ployer sous un invisible fardeau, le visage voilé par un rideau de cheveux gris contrastant avec un rat blanc qui se tenait sur une de ses épaules. Tandis que les vibrisses de l’animal tremblaient de chaque côté de son museau pointu, la voix éraillée de sa maîtresse continuait d’annoncer des présages inconvenants :

« Le conflit durera quatre ans et fera quarante millions de victimes ! ».

Bien abrités du soleil par un chapeau ou une ombrelle, les visiteurs de la cathédrale n’appréciaient pas de se sentir exposés à pareil déferlement de misères prémonitoires. Afin d’échapper à la malédiction, ils ignoraient ou contournaient largement la clocharde, pensant éviter à bon compte d’éventuelles ondes négatives.

Les plus agressifs la traitaient de folle ou de sorcière et l’accusaient de perturber l’insouciance ambiante. Malgré les insultes et les menaces, elle continuait ses affirmations. La phrase suivante fila en direction de son unique spectateur :

« Toi aussi tu partiras te battre et tu seras médaillé pour ta bravoure ! ».

L’appel fut irrésistible, Lucien s’approcha et se sentit aussi captivé par la chevelure broussailleuse de la doyenne que transpercé par le regard rougeoyant du rongeur. Surmontant une étrange sensation semblable à des frissons de fièvre, le gamin voulut prendre l’ascendant :

— Qu’est-ce que vous en savez ?

— Mon garçon, la vie m’a fait un cadeau empoisonné : je vois certaines choses avant qu’elles ne se produisent.

— Et le passé, voyez-vous le passé ?

À cet instant, la vieille femme se releva légèrement et le rat se dressa sur ses pattes postérieures. Tous deux manifestant un intérêt évident, elle répliqua :

— Tout le monde peut dire ce qui s’est déjà produit.

— Puisque vous êtes si forte, que pouvez-vous dire de ce qui est arrivé à madame Dubreuil ?

— Et bien… aide-moi un peu… pense fort à elle pendant une minute…

Lucien ferma les yeux et compta les secondes. Avant d’avoir terminé, il entendit :

— Ah ! Tu veux savoir qui l’a assassinée ? Laisse les enquêteurs faire leur travail et… va livrer tes journaux. Maintenant, laisse-moi tranquille, je dois informer le peuple de ce qui l’attend.

Piqué au vif, Lucien répliqua :

— Comment avez-vous deviné mon métier ? Pourriez-vous aussi facilement retrouver le meurtrier ?

— Peut-être ! Apporte-moi un objet qui se trouvait sur le lieu du crime et un bout de fromage pour mon petit Filou si tu as besoin de notre aide.

— Qu’est-ce qui me prouve que vous dites la vérité ?

— Écoute bien, mon garçon : une femme va se noyer dans la Seine aujourd’hui, tu n’auras qu’à lire demain le journal que tu distribueras. La prochaine fois, ne viens pas nous voir les mains vides. Filou aime bien les croûtes de Gruyère.

***

À peine deux heures plus tard, Lucien avait déjà convaincu Louise d’utiliser la clé du tiroir d’Hortense pour aller dérober un petit ustensile dans la cuisine de la famille Dubreuil.

Submergée par l’inquiétude, la jeune femme tremblait à l’idée d’aggraver le sort de sa cousine, mais elle ne voyait pas d’autre moyen d’accélérer l’enquête. Son complice s’était donc proposé de guetter toute arrivée inopportune, le temps d’attraper une cuillère ou un pot à épices.

De cette stratégie échafaudée à la volée, le maillon faible se situait dans le moyen d’avertir la chapardeuse sans être repéré. Lucien avait proposé de se tenir en bas de l’escalier, mais Louise préférait le savoir plus proche, au risque d’une échappée plus difficile.

Tous deux avaient convenu que la sentinelle devait se poster seulement quelques marches plus bas. Après tout, il leur suffisait d’être vus hors de l’appartement pour ne pas risquer les foudres de la justice.

Jamais les planches n’avaient craqué autant que ce jour-là. Le cœur de Louise semblait pulser tout le sang vers ses tempes et rien du tout dans ses membres ramollis. Ses gestes manquaient de force et de précision, surtout livrée à elle-même, seule devant la porte.

La clé forçait dans la serrure. Peut-être Hortense s’était-elle trompée de trousseau. La cambrioleuse de pacotille stoppait tout mouvement au moindre bruit suspect. La mécanique lui résistait toujours.

Alors Louise repensa aux conseils de son père : « Quand ça ne passe pas dans une direction, choisis-en une autre, sans oublier où tu veux aller ! ». Elle tourna dans le sens de la fermeture, fit bouger le pêne au-delà du double tour puis revint en arrière. La clé pivota une fois, puis une autre. En poussant sur la poignée, la porte grinça sur les gonds.

Avant d’entrer, Louise fit quelques pas en arrière et se pencha à la rambarde. Elle aperçut Lucien qui lui fit un clin d’œil et un signe de voie dégagée. Elle foula le territoire interdit comme une musaraigne penaude se glissant dans une chatière.

***

Le propriétaire du logement vivait désormais à plusieurs kilomètres. Malgré tout l’amour fraternel de son cadet et l’accueil chaleureux de sa belle sœur, monsieur Dubreuil ne parvenait pas à changer de registre de pensée, profondément choqué par le décès brutal de son épouse.

Sous le contrôle de son tempérament introverti, il avait franchi la phase de déni et celle de la révolte. Avec persévérance, il décortiquait toutes les raisons possibles dans un exercice cérébral épuisant.

Égaré comme un papillon de nuit en plein midi, il butait alternativement sur trois causes potentielles, la vénalité, la jalousie et la vengeance. Prisonnier de cette boucle infernale, il écartait chaque motif avant d’y revenir sans conviction.

La fatigue l’aidait parfois à relâcher sa concentration vers une sorte de rêverie libératrice, ponctuée par des souvenirs parmi les meilleurs moments passés avec son épouse.

La mémoire de monsieur Dubreuil le guidait dans le parcours ramifié des méandres de sa vie, épurée par l’oubli de la plupart de ses tâtonnements, maladresses ou échecs.

À force d’insistance, il lui parut facile de résumer son existence à quelques jours agréables, d’effacer sciemment d’innombrables instants gâchés par des peccadilles.

Il se souvint de chamailleries à propos de détails insignifiants, tels que l’arrosage des plantes, pour lequel il se faisait rabrouer quand il exprimait son avis. Puis il se rappela les consignes de son épouse à l’intention d’Hortense avant les départs en vacances, bien avant l’arrivée de Lucie.

Sans raison particulière, une étrange question traversa son esprit rongé par le chagrin et la fatigue : la concierge avait-elle restitué la clef de l’appartement ?

***

Dans le jardin des Tuileries, un manège attirait les enfants désireux de décrocher le pompon de laine. Non loin de là, dans un recoin discret, le cœur de Lucie palpitait à l’approche de son rendez-vous galant avec un charmant homme, rencontré trois semaines auparavant.

Cette amorce de relation lui semblait déséquilibrée, tant elle attribuait de qualités à cet élégant personnage, admirable par son incomparable aisance à se mouvoir aussi bien qu’à s’exprimer.

Dans la mémoire de la jeune femme s’étaient imprimées quelques bribes de la scène imprévisible qui les avait réunis : il l’avait maladroitement bousculée devant un étal du marché, puis aidée à ramasser les pommes de terre qui avaient roulé en zigzaguant sur le sol irrégulier.

Tous deux avaient ri comme des écoliers, jusqu’à l’instant où leurs regards s’étaient brièvement focalisés sur la couleur des iris face aux leurs, avant que la gêne ne pousse Lucie à baisser le nez.

La rencontre fortuite s’était vite transformée en retrouvailles délibérées. Pour la première fois depuis longtemps, Lucie avait osé demander une journée, puis une autre. C’est lors du deuxième rendez-vous que sa maîtresse avait été assassinée.

Dans l’immédiat, elle triturait le billet transmis par un inconnu, lui procurant une étrange sensation mêlée de mystère et d’aventure. Aveuglée par un sentiment d’amour à peine croyable, elle était impatiente de voir arriver son charmeur aux allures princières.

Lorsqu’il apparut, elle projeta en lui le pouvoir d’un porte-bonheur incarné en protecteur idéal. Dans ces retrouvailles secrètes, le bel homme manifesta un enthousiasme presque contagieux. Étrangement, un rai de lumière plus intense éclaira l’endroit le manège, les chevaux de bois et les enfants.

Les minutes filèrent comme des étoiles tandis que les mots résonnèrent aussi merveilleusement que des promesses. Quand vint déjà le moment de se séparer, le romantique annonça leur rendez-vous suivant, sur le pont des Arts, quelques heures plus tard.

***

Entre temps, Hortense était enfin rentrée chez elle. Le premier à l’accueillir fut Édouard, venu se frotter aux jambes de sa maîtresse jusqu’à se faire prendre dans ses bras. Elle lui lissa les moustaches, lui caressa le dos puis massa son cou et le menton. Le minet ronronnait généreusement quand Louise se joignit à la fête pour le retour de sa cousine :

— Quelle joie de te revoir ! Tu nous as tant manqués !

— Vous aussi ! Quelle histoire ! Me balancer en prison comme une meurtrière ! Si le commissaire Lebrun n’était pas intervenu, j’y croupirais encore !

— J’étais là quand il est venu et il m’a confié que le commissaire Lavalette n’avait pas de raison valable de te traiter ainsi.

— Mais pourquoi Lebrun est-il intervenu ?

— Lorsque je me suis retrouvée seule, je suis allée dans le 6e arrondissement pour lui demander de l’aide. Il a d’abord grogné, mais il a réussi à se faire confier l’enquête. Adieu Lavalette et bon débarras !

— Alors c’est surtout toi qui m’as sauvée, je t’adore ma Lisou ! Que s’est-il passé pendant mon absence, raconte-moi…

Au fil de la discussion, Louise distilla des informations, à commencer par le soutien de Lucien. Elle enchaîna par la description de la joute verbale entre les deux commissaires sur les lieux du crime. Hortense jubila de pouvoir imaginer cette scène, dans laquelle son bourreau s’était fait remettre en place par le véritable justicier.

Quelques minutes plus tard, Louise se sentit obligée d’aborder le sujet délicat de la salière dérobée dans la cuisine de la famille Dubreuil. Malgré toutes les précautions prises afin de ménager sa cousine, Hortense manifesta son désaccord :

— Mais vous êtes totalement inconscients ! Imaginez que Lebrun s’aperçoive de la disparition d’un objet !

— Ne t’inquiète pas, il y en avait deux donc il en reste une avec la poivrière. Son absence ne peut pas se voir. Et surtout, ça va nous permettre de retrouver le coupable, imagine.

— Ah oui, c’est bien ce qui me dérange ! Comment prévoyez-vous de raconter au commissaire que vous avez pillé le lieu du crime et qu’une diseuse de bonne aventure va lui livrer l’assassin ?

— On ramènera la salière puis on orientera Théophile Lebrun vers la bonne piste, voilà tout. Au pire, ça ne servira à rien. Dans deux ou trois jours tout sera réglé.

— J’espère surtout que ça ne va pas nous retomber dessus, car sinon, nous n’aurons plus personne pour nous défendre.

— Oh ! Ne t’en fais pas Hortense, tout ira bien !

***

Bien calé dans son fauteuil, Théophile Lebrun relisait avec attention plusieurs dossiers relatifs aux dernières affaires inexpliquées, afin d’y déceler la moindre amorce de piste. Il repensa au cas de madame Dubreuil.

Il portait en horreur la notion de flair attribuée aux enquêteurs performants et préférait suivre le fil directeur de la logique. Il s’intéressait tout particulièrement aux progrès de la police scientifique et animait des conférences à ce sujet.

Ce jour était justement celui où il donnait rendez-vous à ses collègues dans la grande salle du commissariat, en vue de partager ses connaissances et de rehausser le niveau d’instruction de tout le personnel.

La première séance avait décrit les débuts du signalement anthropométrique, basé sur des mesures directement liées à l’ossature. En deuxième étape, il avait expliqué l’amélioration du classement des fiches et l’uniformisation des photos des délinquants qui avait favorisé leur interpellation. Ainsi, l’identité judiciaire née à Paris avait servi de modèle dans plusieurs autres pays.

Ce soir, Théophile Lebrun prévoyait de narrer l’histoire récente des empreintes digitales. Initialement repérées sur des poteries trouvées sur une plage japonaise, ces caractéristiques héréditaires du corps humain furent intégrées dans les travaux de Darwin et publiées dans un ouvrage nommé « Finger prints ».

En cas de relâchement de son auditoire, le commissaire se tenait prêt à réveiller les dormeurs en annonçant la création de la première école de police scientifique mondiale à Lausanne.

Lui-même eût aimé se joindre à la promotion de spécialistes dans la lutte contre la criminalité. Il se surprit à imaginer une foule pressante d’hommes influents désireux de bénéficier de son expertise.

Un bref laps de temps plus tard, il revit l’image de la jeune femme venue lui demander du soutien dans l’affaire Dubreuil. A posteriori, cette démarche flatteuse réveilla son intérêt pour l’enquête.

Le policier entama une réflexion sur les combinaisons des différentes pièces de cet étrange puzzle. Paradoxalement, la fameuse porte fermée ouvrait des possibilités plus nombreuses que les exemplaires de clés en circulation.

Le commissaire Lebrun brillait par une clairvoyance grâce à laquelle il ne se fiait pas aux apparences. À ses yeux, non seulement un arbre ne cachait pas de forêt, mais les évidences lui inspiraient la méfiance.

En revanche, les coïncidences l’intriguaient toujours, plus particulièrement la possibilité de liens entre les affaires. À première vue, rien ne semblait rapprocher le cambriolage de la Gazette de France et le drame de la rue Croix des Petits Champs, et pourtant Théophile Lebrun était très disposé à y déceler un point commun.

Ayant vu à travers la vitre de la fenêtre Louise repartir avec le petit livreur de journaux, il envisager de s’intéresser de plus près à ce duo inattendu.

***

Il n’était pas bien tard, mais la fumée piquait les yeux de Lucien. À force d’insistance auprès de l’épouse du patron, il avait obtenu l’autorisation d’entrer, en observateur discret, dans l’académie de billard. Dans cet univers feutré, tous ses repères semblaient illusoires, il se sentait comme un lapereau dans une caverne remplie d’ours.

Hors des éclairages blafards dirigés sur les tapis verts, quasiment personne ne s’attardait au bar. La serveuse déposait les consommations sur des petites tables proches des joueurs, eux-mêmes concentrés sur les billes.

L’audace du garçon avait laissé place à un effacement à la vue du spectacle, tel un lent ballet autour des vingt billards alignés dans la salle immense. À tour de rôle, les adversaires toisaient les sphères blanches et la rouge couleur cerise, imaginaient les trajectoires les plus probables et tentaient d’exécuter le fruit de leur conception.

En la découvrant, Lucien considéra la règle du jeu comme étant la plus simple qu’il eût jamais entendue : « avec une bille, il faut toucher les deux autres ».

Le gamin observait les adultes avec attention. En cas de succès, le joueur qui avait réussi le carambolage marquait le point et la série continuait. Certains taquinaient amicalement leur concurrent, tandis que d’autres gardaient un air concentré peu avenant. Dans le cas des points ratés de presque rien, toute une palette de comportements laissait deviner la déception ou une colère retenue.

Alors qu’il venait d’admirer un long effet rétro à couper le souffle, Lucien entendit une bribe de phrase qui lui fit oublier les prouesses techniques : « le chef veut que l’on retourne à la Gazette de… chez les baveux ! ».

Le gamin se retint de tourner la tête dans cette direction, de peur d’être reconnu ou d’interrompre la discussion. Il continua de fixer le talentueux joueur occupé à préparer un regroupement des billes. Malgré les bruits de chocs entre les sphères d’ivoire, il distingua quelques mots supplémentaires :

— On va chercher la même chose ?

— Non, tu sauras en temps utile.

— C’est pour quand ?

— Bientôt ! Je te ferai signe.

— C’est à toi de jouer, tu as la pointée.

— Tu m’as encore laissé au milieu, le coup est impossible !

— Puisque tu as voulu parier de l’argent, je me débrouille pour gagner.

— On ne te surnomme pas « le rapace » pour rien !

— Tais-toi et joue, on pourrait nous entendre.

Hélas pour Lucien, le champion venait de remporter la partie et il devenait impossible de rester là sans se faire remarquer. Il emboîta le pas des joueurs en partance afin de regagner la sortie en même temps qu’eux.

Malgré sa crainte d’être reconnu, il jeta un regard en coin vers les malfrats, l’un avait une allure de catcheur, l’autre était mince, avec un nez aquilin. Les reconnaître était aisé, mais rien ne permettait de prévoir la date de leur prochain méfait.

***

Un autre rendez-vous approchait doucement. L’esprit de Lucie frétillait d’un mélange d’excitation et d’impatience. Elle s’était longuement observée face au miroir, jusqu’à se trouver suffisamment jolie pour croire en ses chances de séduire durablement cet homme providentiel.

De sa penderie elle avait choisi la plus belle robe couleur bleu riviera, celle que sa tante lui avait offerte pour les grandes occasions. Un petit chapeau discret laissait apprécier la blondeur de sa chevelure relevée dans un chignon. Lucie craignait un peu la fraîcheur nocturne, mais se risqua dehors sans manteau, faute d’en posséder un assez élégant.

Le trajet fut court et agrémenté d’une belle lueur crépusculaire sur le palais du Louvre. Lucie se surprit à imaginer des jours meilleurs en compagnie d’un mari aimant et de trois ou quatre enfants rieurs. Afin de connaître les intentions du séducteur, elle prévoyait d’orienter la discussion sur ses parents et son entourage.

Dans la pénombre s’écoulait la Seine avec la puissance silencieuse de ses eaux gonflées de pluies printanières. Un frisson se propagea le long de l’échine de la jeune femme, vite dissipé par une source ardente de chaleur intérieure. Lucie s’engagea sur le tablier de l’ouvrage dont elle devinait à peine l’extrémité.

Un couple se trouvait à une quinzaine de mètres à gauche et une silhouette isolée bien plus loin, probablement son prétendant. Elle se retint de courir vers lui et son cœur accéléra durant quelques secondes, le temps de réaliser que l’inconnu penché vers l’aval du fleuve n’attendait personne. Elle était la première au rendez-vous.

Alors elle pivota puis s’approcha de la rambarde afin d’apercevoir l’Île de la Cité embrumée. Avant de patienter, elle tourna la tête de chaque côté, puis laissa son regard hypnotisé par le scintillement de quelques lumières miroitées dans l’eau sombre. L’avenir lui semblait incertain, elle se mit à rêvasser.

Le déséquilibre fut brutal. Une force inconnue la souleva par les chevilles. Elle voulut s’agripper, en vain. Ses jambes furent lancées dans le vide. Son cri de terreur n’y changea rien. En une seconde, elle heurta la surface de l’eau froide. L’immersion fut immédiate.

La Seine devint hostile et dévorante. Lucie sortit la tête pour inspirer, tendit les bras pour s’agripper à des petits branchages. Tout fuyait sous le poids de son corps emporté par le courant. Ses forces commencèrent à manquer, l’air aussi. Sa volonté se mit à faiblir.

À l’usure, le fleuve enveloppa toute sa proie jusqu’à la rendre inerte et l’abandonner en un recoin de berge quelques ponts plus loin. Pareille à un serpent repu, la Seine se glissa souplement dans ses lacets parisiens.

Plus aucun tourment n’allait tirailler l’esprit de la femme, soufflé comme une flamme. Les dernières étincelles d’espérances amoureuses n’y changèrent rien, la fraîcheur du soir fit irrémédiablement oublier le feu du soleil.

Une heure plus tard, un promeneur alerta un policier qui réussit à repêcher le corps. Il ne put guère mieux que constater la noyade et la jeunesse de la victime dont la fin allait se résumer à trois lignes dans le journal du lendemain.

Photogarcons

Lucien et le commissaire Lebrun - Illustration Marie-Laure KÖNIG

Pages 12345678 – 9 – 10 – 11 – 12 – 13 – 14 – 15  

 

Ecrivez la suite...

Vous aussi pouvez participer à l'écriture du roman en tant que sélectionneur des manuscrits ou auteur. 

Vous n'êtes pas obligé de participer chaque semaine mais seulement celles où vous vous déclarez disponible.

Vous inscrire | En savoir plus | Vous avez manqué le début du jeu

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Vous devez être connecté pour poster un commentaire