Une aventure de Louise d'Escogriffe

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Résumé du chapitre précédent

Le père d’Hortense, Pierre Louvier, l’époux de Camille D’Escogriffe (elle-même la sœur de Raoul) invite les deux cousines à aller à Chambray. Pierre Louvier admirait beaucoup Raoul, son esprit pratique, son goût de l’innovation pour mener ses affaires. Il voulait remplacer le vieux pot au lait par la toute nouvelle bouteille de verre consignée, hygiénique et pratique.

La voyante décrit deux assassins, où du moins deux complices. Celui qui a une pointe d’intelligence comme pointe de sel, a frappé mortellement Mme Dubreuil. L’autre n’a fait que le guet tandis que son compère réglait son affaire. L’un est de bonne famille et l’autre d’origine bien modeste.

Lucien parle des malfrats au commissaire Théophile Lebrun, du costaud comme un catcheur et du maigrelet au nez aquilin surnommé « Le Rapace ».

Chapitre 5

 

« Jeee, je n’ suis pas da, dac, d’accord ! La mère Du, Du, Dubreuil, je comprends ! Mais pourquoi avoir tu, tu, tuer la petite Lucie ?

- Ecoute, Dédé, c’était une chouette fille, mais elle n’avait pas un brin de jugeote et puis elle parlait trop ! Tu as bien vu le flic en chapeau gris toujours dans les parages, c’était trop dangereux…

-  Oui, mais alors, pourquoi on ne dé, dégué, déguerpit pas d’ici ? Ce serait pl, plu, plus simple …

-  Dédé, réfléchis ! Je veux voir comment tout va se débloquer, maintenant. Avec le père Dubreuil, il faut rester vigilant, tu sais qu’il est dans l’immobilier. Je ne voudrais pas qu’il nous joue un mauvais tour à la dernière minute. Quand tout sera réglé devant notaire, alors on pourra dégager. T’en fais pas Dédé ! »

Les deux jeunes hommes discutaient, assis à la terrasse de ce petit troquet sur les quais. L’endroit était agréable et en cette fin de matinée, ils étaient plus d’un à siroter l’apéro sous le doux soleil de mai.

***

L’atmosphère était pesante rue Croix des petits champs. « Meurtres à tous les étages », on avait l’impression de vivre le scénario d’un horrible thriller. Au 6ème palier, les demoiselles se croisaient sans faire de commentaire et échangeaient des regards lourds de tristesse et de non-dits, qui reflétaient leur inquiétude.

Dans sa loge, Hortense se surprenait à chuchoter comme si on veillait les morts, d’ailleurs ces temps-ci elle s’habillait tout en noir et l’ambiance était bien morne et silencieuse. Même Edouard, impressionné par le changement d’attitude de sa patronne, n’osait pas troubler le silence de rigueur et attendait au garde-à-vous devant sa gamelle, qu’on pense à lui donner son déjeuner.

Seule Louise gardait un moral résolument porté à l’optimisme. Trois coups frappés, elle entra dans la loge, quelques lettres à la main.

«  Le facteur est passé, dit-elle d’une voix assurée, qui résonna  comme en écho dans le silence de la loge, puis elle commença à débarrasser la table, mais chacun de ses gestes semblait terriblement bruyant. Une bonne nouvelle, tout de même, arriva dans cette journée lugubre.

- Regarde, Lisou, une lettre de mon père. Il nous propose d’aller à Chambray. Il a lu les journaux et il pense que quitter un peu Paris et l’immeuble ne nous ferait pas de mal. »

Louise ne l’avait pas bien connu mais elle se rappelait de son oncle pour sa douceur et sa bonne humeur. Pierre Louvier s’était fait un nom dans le travail du vitrail. Il y avait pas mal de petites églises normandes dont les vitraux laissaient apprécier son sens du détail et de la couleur. C’était l’artiste de la famille et les d’Escogriffe avaient eu quelques craintes, quand il avait demandé la main de Camille, sœur de Raoul. A cette époque, il n’était guère connu encore. Mais le mariage fut heureux et Hortense fut élevée près de Vernon dans une belle maison, entre ses parents qui s’aimaient beaucoup et quantité de chiens, car Pierre Louvier était  bon chasseur. Pierre et Raoul, bien que très différents, s’estimaient beaucoup et il fut une époque où les balades et les pique-niques sur l’herbe se multipliaient, un temps de bonheur dont les cousines gardaient quelques souvenirs communs.

Mais Camille Louvier souffrait de tuberculose et la maladie eut raison d’elle, quand Hortense avait une quinzaine d’années. Pierre prit soin de sa fille dans un premier temps, puis il fut décidé qu’elle irait vivre sa vie à Paris.

Il y avait un bail que Hortense n’était pas retournée dans la maison familiale de Chambray  et aussi pas mal de temps qu’elle n’avait pas vu son père.

Louise avait, elle aussi, envie de quitter un peu la capitale, mais d’un autre côté elle aurait bien aimé suivre le déroulement de l’enquête menée par Théophile Lebrun.

***

Lucien n’avait pas réussi à croiser Louise à la Gazette, ce lundi matin et dès sa tournée finie, il se décida à passer à la loge. Il était inquiet. Depuis samedi, la conversation de ces deux hommes lui tournait dans la tête.

Il trouva Louise et Hortense en train de finir la vaisselle et ne dit pas non à la part de clafoutis qu’on lui proposa. Tout en crachant les noyaux, il expliquait à Louise, assise à la table en face de lui.

« Y en avait un costaud comme un catcheur, et l’autre plus maigrelet. C’est sûr, y parlait bien de la Gazette, c’est ce qui m’a titillé l’oreille. Y voulait y retourner pour chercher encore, qui disaient.… J’ sais pas si je dois en parler à Monsieur Paul ou même au directeur ?

-  Et ça s’est passé où ?

-  Au club de billard de la rue Roquépine, pas loin de chez moi.

- Tu joues au billard, toi ? fit Louise amusée.

- Non, pas vraiment. Mais à force de les regarder, j’ commence à bien connaître les règles et les astuces. Y’aura peut-être un jour où j’aurai l’occasion de jouer et j’ serai déjà bien débrouillé, c’est sûr !

- Je pense qu’on devrait plutôt en parler au Commissaire Lebrun. Il fera sa petite enquête. Si ce sont des habitués du club, ça ne sera pas bien difficile pour lui de les repérer.

-  J’savais bien que t’aurais une bonne idée !

-  Ne t’en fais pas, je m’occupe d’avertir Lebrun et je te fais signe s’il veut te parler.

-  Pas de souci, Louise et merci Hortense, les gâteaux, tu sais bien les faire ! »

Et, enfournant sa dernière bouchée de clafoutis, il repartit, saluant les deux cousines.

***

Le visage maussade de Théophile Lebrun laissait deviner ses sombres pensées. Le temps  passait vite. Depuis le 10 mai, il n’avait pas trouvé de piste vraiment intéressante et il se retrouvait avec deux cadavres sur les bras au lieu d’un. Pas de quoi pavoiser !

Heureusement il avait les rapports de l’interrogatoire d’Antoine Dubreuil, des notes sur ce qu’il avait pu apprendre de la bouche de Lucie, avant le malheur  et des  infos qu’Hortense avait recueillies auprès de la concierge du 24 entre autres. Sa recherche de témoins autour du pont des Arts n’avait rien donné et l’assassin de Lucie restait aussi mystérieux que celui d’Yvonne Dubreuil. Il avait quand même deux pistes dans ce dernier cas. Cet ouvrier que la concierge du 24 avait repéré sur les lieux, le matin du crime et le petit ami de Lucie toujours à tourner autour de l’immeuble.

Quand Louise lui révéla que le petit marchand de journaux  avait surpris une conversation sur le vol de la Gazette, assez convaincu que les deux méfaits pouvaient avoir un lien, il s’empressa d’aller à l’adresse indiquée.

Se présentant comme un joueur en quête de bons adversaires, il se fit énumérer les habitués du club et mémorisa  les différents portraits qui lui furent détaillés, les performances, mais surtout les jours de fréquentation du club des uns et des autres. Les jours suivants, il passa régulièrement rue Roquépine.

Dans le même temps, à partir des révélations de Lucie, il recherchait un jeune homme d’origine savoyarde, qui fumait de petits cigares et prenait toujours un verre de blanc dans les cafés où ils étaient allés.

Tout cela, ne représentait que bien peu d’indices et Théophile Lebrun se disait qu’il allait falloir passer à la vitesse supérieure pour progresser dans cette affaire…

***

Monsieur Paul avait accordé deux jours à Louise et en ce jeudi 26 mai, les deux cousines partaient  avec leurs sacs de voyage bien rembourrés, vers la Gare St Lazare. Il avait été convenu que les demoiselles du 6ème s’occuperaient d’Edouard et des quelques obligations indispensables au sein de l’immeuble.

Elles étaient tout sourire et papotaient sur le trottoir en attendant le fiacre qui allait les  emmener. Quel bonheur de remonter l’avenue de l’Opéra, de rouler carrosse comme deux élégantes dans les beaux quartiers ! Le fiacre stationna rue de Rome, le cocher aida les demoiselles à descendre et il sortit leurs bagages de la malle arrière.

Elles avaient une demi-heure devant elles pour prendre le train à destination  de Rouen.

La première impression que ressentit Louise au beau milieu du grand hall, c’était cette lumière bleutée comme dans le tableau de Monet qu’elle connaissait bien, cette lumière qui passait par les verrières de l’immense toiture de la gare. Des fumées blanches s’élevaient au-dessus des locomotives à l’arrêt, un vacarme un peu assourdi remplissait l’espace, c’était un endroit féerique aux yeux de Louise. Hortense avait déjà pris ses renseignements et poussant doucement Louise, toujours le nez en l’air, elle l’amena vers le quai n° 11 où les wagons attendaient le flot des voyageurs. Toujours dans un état d’émerveillement béat, Louise sentit le tressaillement de la banquette, tandis que le train partait  au coup de sifflet du chef de gare. Il lui fallut plusieurs instants pour revenir à la si belle réalité, elles partaient pour Chambray.

Après Mantes-station où l’arrêt fut un peu long, elles descendirent à la petite gare de Vernon et Pierre Louvier, déjà sur le quai, leur fit signe de la main. Son grand sourire sous son épaisse moustache et son regard rieur accueillirent chaleureusement les deux jeunes femmes. Il serra Hortense contre son cœur et embrassa Louise affectueusement, avant de porter leurs sacs de voyage, jusqu’à la petite carriole attelée au beau percheron gris pommelé. Il avait quasiment l’âge de Louise et elle passa ses bras autour de la solide encolure comme elle l’avait tant fait autrefois.

La vie semblait douce dans ce coin de Normandie, les pommiers en fleurs, les petits chemins de campagne. Chambray n’était pas bien éloigné, mais l’atmosphère de Paris, les crimes, les enquêtes, tous ces tracas semblaient maintenant  bien loin, aux deux cousines. On avait tant de choses à se raconter, tant de questions, tant de nouvelles à prendre et à donner, que l’après-midi ne fut pas assez long pour tout se dire.

Le soir après le dîner, ils parlaient encore et évoquaient tant  de souvenirs. De fil en aiguille la conversation revint sur Raoul d’Escogriffe. Louise brûlait d’en savoir plus de la bouche de son oncle qui l’avait bien connu. Mais elle ne savait comment aborder le sujet. C’est Hortense, bien fine, qui lui vint en aide.

« Je repense souvent à maman et aux derniers mois de sa vie. Je m’en souviens comme si c’était hier. Mais j’ai à présent l’esprit apaisé. C’est sans doute différent pour toi Lisou ?

- En effet. Il y a tant de mystère autour de la mort, du suicide de papa, je sais si peu de choses, que je n’arrive pas à tourner la page, tu sais.

Pierre Louvier comprit qu’il était temps d’éclairer sa nièce, elle avait grandi et le moment était sans doute venu.

- Tu sais Louise, j’admirais beaucoup ton père. Son esprit pratique, son goût de l’innovation pour mener ses affaires. Il voulait remplacer le vieux pot au lait par la toute nouvelle bouteille de verre consignée, hygiénique et pratique. Et avec toutes ces affaires d’intoxications alimentaires, non seulement il s’est  retrouvé  dans une situation financière critique mais il ne pouvait supporter le poids de la culpabilité qu’il ressentait vis-à-vis de ses clients. Je suis allé plusieurs fois à Barentin durant cette période pour le soutenir et  même pour lui proposer un prêt en attendant que tout s’améliore. Mais il n’avait plus de ressort, il n’avait plus cet esprit combatif. Il s’est pendu dans les locaux de la Laiterie, ce sont ses ouvriers qui l’ont trouvé. Rien ni personne n’aurait pu empêcher ce malheur, je crois. »

***

Lucien remontait la rue de Rivoli, les mains dans les poches. Au creux de sa main droite, il serrait la petite salière, qu’ils avaient subtilisée l’autre jour dans la cuisine des Dubreuil. Dans sa poche gauche, il y  avait des petits morceaux de gruyère pour Filou, le petit rat de la diseuse de bonne aventure, histoire de l’amadouer.

Elle fut, en effet, très touchée de l’attention :

« Je te reconnais bien, petit jeune homme et je vois que tu as pensé à apporter du fromage, j’en connais un qui va être content. Assied-toi donc.  Et que m’amènes-tu là ?

- Une salière. C’est celle de Mme Dubreuil. Peut-être qu’vous pourrez en dire plus sur son assassin, maintenant ?

La vieille femme approcha la salière de ses yeux, pour mieux l’observer puis elle l’enroula dans un carré de tissu blanc et la frotta, en fermant les yeux cette fois. Alors d’une voix lente et solennelle, Lucien l’entendit raconter :

-  Avec toute salière, il y a une poivrière. Je vois deux assassins, où du moins deux complices.  Celui qui a une pointe d’intelligence comme pointe de sel, a frappé mortellement  la malheureuse. L’autre n’a fait que le guet tandis que son compère réglait son affaire. L’un est de bonne famille et l’autre d’origine bien modeste.

C’est tout ce que me dit cette salière, petit. »

Elle rouvrit les yeux et sourit en voyant Lucien, la bouche ouverte, attentif  à chacune de ses paroles. Elle lui tendit le précieux objet et remettant la salière dans sa poche, Lulu remercia  vivement puis laissant encore quelques morceaux de gruyère sur la couverture usée, il se leva et s’éloigna, tout content de ces révélations. Les gens qui s’étaient agglutinés autour d’eux, reprirent leur balade, laissant la vielle femme et son petit rat blanc sur son coin de trottoir.

Dommage, que Louise soit partie ces quelques jours, car Lucien brûlait d’impatience de lui dire le résultat étonnant de sa démarche. Mais comme il n’était pas très loin du club de billard, il se dit qu’aller observer quelques parties lui ferait passer le temps d’ici son retour.

Quand il s’approcha de la table, qui lui faisait toujours penser à une verte prairie, il lui sembla reconnaître le joueur qui menait au score. Et quand il vit sur la chaise la plus proche, la veste et le chapeau gris, il n’eut plus aucun doute. Quand Lebrun eut fini sa partie, il l’aborda poliment

« Vous devez connaître Louise tout comme moi, n’est-ce pas ?

-  Mais oui. Et tu es son ami, vendeur de journaux, c’est bien ça.

-  Lucien, oui. Et j’ai des informations qui pourraient faire avancer votre enquête.

Lucien ne savait pas trop comment il allait s’y prendre. Ne pas parler de la diseuse de bonne aventure, ni de la salière prise quelque peu dans l’illégalité et tandis qu’il suivait le commissaire qui s’installait déjà à une table, il se creusait la tête pour inventer son histoire.

- Que veux-tu boire Lucien ?

- Euh, une bière, fit-il avec assurance, comme un vieil habitué des bars parisiens.

Lebrun sourit et commanda deux panachés, puis d’une voix plus basse, il poursuivit :

-  Alors qu’as-tu de nouveau à m’apprendre ?

Lucien se sentait quelqu’un d’important tout à coup. Et prenant une bonne respiration, il lança tout de go, ce qu’il inventait au fur et à mesure.

- J’ai pris mes renseignements auprès de tous mes copains vendeurs de journaux.  Y’en a qui traînaient rue Croix des petits champs, ce mardi là. Et pour sûr, y avait  deux complices. Un qui faisait le guet et l’autre, l’assassin, qu’ est rentré chez les Dubreuil. Celui là c’est l’plus malin des deux et on le surnomme, le rapace. »

Assez content de lui, il regarda Lebrun pour juger, sur son visage, de l’effet de ces révélations. La serveuse apportait deux grands verres et avant tout réponse, Lebrun  but une longue lampée de bière.

- Ca colle assez avec ce qu’a dit la concierge du 24, un homme en bleu de travail était dans l’entrée de l’immeuble, il pouvait faire le guet en effet. Louise m’a dit que tu avais aussi surpris une conversation ici. Je viens souvent jouer et je crois que j’ai repéré les deux hommes dont tu avais parlé… »

Lucien se redressa encore un peu, décidemment il était un maillon indispensable dans cette enquête et Lebrun tenait compte de ses informations. Trop fier, il avala d’un trait, la moitié de son verre de bière…

***

Depuis deux soirs, la fenêtre de la loge ne s’était pas allumée, alors ce samedi matin, il pénétra dans l’immeuble, sûr de ne pas être inquiété, il monta pas à pas le bel escalier et arriva au 6ème étage. Les bonnes devaient  toutes être au travail, alors il se hissa par le vasistas du couloir qui donnait sur les toits. Il avait pris ses repères et il ne mit longtemps à situer le vasistas de la chambre de Lucie. Rampant prudemment sur les tuiles, il se glissa jusqu’à la petite fenêtre et essaya d’en forcer l’ouverture. Pas moyen. Il s’en doutait un peu et il avait prévu une pierre et un gant de cuir. Le verre qui se brise fit grand bruit et il resta quelques secondes, figé, à l’écoute. Rien. Passant la main à l’intérieur, il manoeuvra le loquet et s’infiltra dans la chambre de Lucie.

Les policiers avaient sûrement fait le tour de la pièce dans le cadre de l’enquête, mais ce qu’il venait chercher n’avait sans doute pas présenté d’intérêt pour eux. Il ouvrit l’armoire, inspecta les tiroirs. Il avait veillé à ne rien donner à Lucie qui pourrait servir à les mettre sur sa piste. Il croisait les doigts pour qu’elle n’ait pas tenu un journal, comme font les filles, où elle aurait raconté leurs rendez-vous. Mais de toute façon, il avait toujours fait attention de ne rien dire de compromettant. Même son nom, elle ne le connaissait pas, elle l’avait toujours appelé «  Bastien » ignorant qu’en réalité, il se prénommait « Jules ».

Il entreprit de descendre la valise rangée sur le dessus de l’armoire et interrompit son geste. On parlait dans le couloir. C’étaient les voix de deux demoiselles qui s’approchaient

« Elles rentrent demain et c’est tant mieux, Edouard n’en finit pas de miauler quand je passe à la loge. Il s’ennuie.

-  Je me suis occupée du courrier, tout est en ordre pour aujourd’hui.

-  Tu sais qui j’ai croisé en allant au marché ? La concierge du 24. Elle me demandait  où en était l’enquête.

- Tu devrais plutôt dire les enquêtes !

-  Oui, mais elles sont liées, tu sais. Celui qui a tué Mme Dubreuil, a fait disparaître Lucie. Il s’est servi d’elle, après il fallait l’empêcher de parler. Le commissaire Lebrun cherche toujours le mobile. Pourquoi tuer Mme Dubreuil, puisque ce n’était pas pour la voler ?

-  A mon avis, c’est des histoires de famille, tout ça. Ma patronne c’est pareil. Elle est fâchée avec un quart de sa famille et elle s’inquiète sans cesse de ce qu’ils pourraient dire ou faire contre elle.

- En tout cas, Lucie ne méritait pas ça. Et je n’arrive pas à m’y faire, de savoir qu’elle n’est plus là. »

De l’autre côté de la porte, silencieux, Jules ne perdait pas une miette de leur conversation. Les journaux avaient été très discrets sur «  la noyée de la Seine » et il venait d’apprendre le nom du commissaire, le retour de la concierge pour demain et quelques réflexions sur l’affaire assez préoccupantes. Quand le silence se fit à nouveau dans le couloir, il finit très doucement de récupérer la valise.

Il trouva dedans quantité de papiers et de magazines. En cherchant plus avant, il découvrit des feuilles de paie et plusieurs documents signés de la main de Mr Dubreuil, qu’il mit dans la poche intérieure de sa veste. Finissant de faire le tour de la chambre, il mit quelques objets dans ses poches et repartit comme il était venu, sans faire de bruit…

***

« Demandez  la Gazette ! Fulgence Bienvenue a encore des projets audacieux pour le métro de Paris ! Demandez la Gazette de France ! »

Lucien ne manquait pas d’énergie ce lundi matin 30 mai. Il voulait boucler ses ventes au plus vite. Louise et Hortense étaient rentrées à Paris hier soir et il avait une envie folle de les voir et de leur donner les nouvelles récentes de l’enquête. Il quitta la place du Châtelet pour remonter Rivoli et il remarqua un attroupement un peu plus bas sur l’avenue. Deux messieurs se disputaient autour des pissotières. L’un accusait l’autre d’exhibitionnisme, l’autre se défendait  en traitant son accusateur de cinglé et les dames avec des mines outrées, s’écartaient, scandalisées. La scène amusa bien Lucien mais il continua son chemin, sans perdre de temps, pour tenter sa chance sur les quais de Seine, où les consommateurs en terrasse achèteraient sûrement ses derniers exemplaires.

« Do, don, donne moi la Gazette et garde la mo, monnaie !

-  Merci, m’sieur ! répondit  Lucien, stoïque. Il en avait vu de toutes sortes des clients, mais des bègues ce n’était pas si fréquent. Celui-ci était à la terrasse du Bonaparte avec un autre homme bien plus élégant que lui. Il se faufila entre les tables et regagna l’avenue. Là, il croisa un collègue de la Gazette.

- Dis donc, y me reste que 5 exemplaires. Si tu veux bien les prendre, demain j’te revaudrai ça et tu pourras m’en rajouter autant qu’tu voudras ! »

Le jeune gars accepta, bon prince et ravi, Lucien prit ses jambes à son cou en direction de la loge.

***

La fenêtre de la loge était grande ouverte, par ce beau soleil et  Louise arrosait les géraniums.

 « Bonjour, vous êtes bien Louise d’Escogriffe ! La grande exploratrice qui revient de quatre mois sous les palmiers d’Indonésie. Accordez moi un article et j’ vous promets la Une, nous ferons un tirage…oh la la, le double de la Gazette de France !!

- Et comment s’appelle votre journal, jeune reporter ?

- …Euh ! La Revue Internationale de Lulu !

-  Allez rentre, dit-elle en riant, je n’ai vu que les pommiers de Normandie, mais j’ai beaucoup à te raconter quand même ! »

Il y  avait du bazar dans la  grande pièce, des robes étalées sur le lit, des vêtements sur les chaises. Louise, tout en  remuant le contenu d’un grand sac, invita Lulu à s’asseoir sur la seule chaise disponible.

« La campagne est magnifique à cette saison et mon oncle nous a reçues comme des reines. Ah, le voilà, tiens regarde, j’ai ramené quelque chose pour toi. » Elle lui tendit une petite boîte bleue tout en longueur et Lulu, tout chose de la gentille attention, l’ouvrit  doucement.

Il saisit alors l’instrument de musique, étonné et essaya d’en sortir quelques sons.

- Je suis sûre qu’avec un peu d’entraînement tu sauras vite en jouer ! Je connais quelques petits airs, je te montrerai !

Lulu restait sans voix, il se mit à rire et répondit par quelques accords d’harmonica maladroits.

- Eh bien, il y a encore du boulot, maestro !

C’était Hortense qui rentrait son panier sur le bras. Edouard vint tout de suite se frotter à ses jupes, il avait retrouvé sa patronne, tout allait bien.

-  Merci Louise, y sera toujours avec moi ! Et il glissa l’harmonica dans sa poche, tout content.

Ils discutèrent tous les trois, Lulu raconta son entrevue avec Lebrun et il redonna la salière, car il faudrait la remettre en place, maintenant.

Toc, toc, toc ! C’était Théophile Lebrun. Hortense débarrassa rapidement  les chaises, il ne manquait que lui et le petit groupe était content d’être à nouveau réuni.

Après quelques questions sur leur voyage, dont les deux cousines apprécièrent le ton très aimable, il passa aux informations sur l’enquête.

 « J’ai posté deux hommes rue du Helder et celle juste à côté, rue Laffitte, dit Théophile. C’est là, que j’ai vu rentrer ces hommes, le catcheur et le maigrelet. Je voudrais les prendre la main dans le sac, s’ils s’aventurent à la Gazette, ce qui ne devrait pas tarder. J’ai prévenu la direction du journal et ils veillent aussi de leur côté.

Et puis Mr Dubreuil compte rentrer bientôt dans son appartement. Il en a fini avec toutes les tracasseries, l’enterrement, le cimetière mais il doit maintenant mettre de l’ordre dans ses affaires. Il n’y a pas de testament, pas d’enfant, ça devrait être simple, mais apparemment il y a des histoires de famille qui compliquent tout… Je vais aussi… »

Un grand fracas interrompit Lebrun, suivit d’un long miaulement agressif. Et tous les quatre purent voir un grand chat roux, le dos rond, le poil hérissé  et qui crachait violemment sur le pauvre Edouard, réfugié entre le poêle et le coin du mur. Hortense, dans tous ses états, frappa des mains et piailla en faisant grand bruit. Alors l’intrus, d’un bond souple, sauta sur le rebord de la fenêtre, avant de se faufiler entre deux géraniums….

Comme elle se penchait dehors pour continuer à lui dire ses quatre vérités, elle tomba nez à nez avec un jeune gars en maillot rayé

« B’jour M’dame, est-ce que Lucien est là ?

-  Mais oui, que se passe-t-il donc ?

-  Ils sont revenus voler à la Gazette ! Mais cette fois…on les a arrêtés !! »

Le Rapace

Le Rapace - Illustration Marie-Laire KÖNIG

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