Une aventure de Louise d'Escogriffe

Inscrivez-vous pour participer activement à l'histoire...

Pages 1234567 8 – 9 – 10 – 11 – 12 – 13 – 14 – 15  

Résumé du chapitre précédent

L’ex petit ami de Lucie, « Jules » vient récupérer une valise chez Lucie en passant par les toits. Il trouve dedans quantité de papiers et de magazines, des feuilles de paie et plusieurs documents signés de la main de Mr Dubreuil, qu’il met dans la poche intérieure de sa veste. Finissant de faire le tour de la chambre, il met quelques objets dans ses poches et repart comme il était venu, sans faire de bruit…

Chapitre 6

Perdue dans un labyrinthe de pensées, Louise attendait patiemment l’arrivée du commissaire Lebrun. Lucien avait également promis de passer prendre des nouvelles, mais pas avant le début d’après-midi. En cette fin de matinée, tandis qu’Hortense s’était absentée pour faire quelques commissions, elle regardait les passants à travers les carreaux fraîchement nettoyés.

Les visages qu’elle distinguait au hasard ne semblaient guère imprégnés par le joli temps ambiant, pourtant rare ces temps-ci. Elle-même se sentait morose, comme enveloppée par une douce mélancolie, et les questions ne cessaient d’assaillir son esprit ; les meurtres, les cambriolages, et puis la mort de son père qui refaisait surface, tout se mélangeait dans son esprit. Alors qu’elle se décidait à s’occuper de la préparation du repas, elle entendit la lourde porte d’entrée de l’immeuble s’ouvrir puis claquer dans un bruit sourd. Quelques secondes plus tard, elle reconnut la voix de sa cousine qui, suivie d’un cliquetis dans la serrure, pénétra dans l’appartement en compagnie du commissaire.

- Ah, Louise ! Monsieur le commissaire est arrivé en même temps que moi !

Hortense déposa ses quelques achats sur la table de la cuisine tandis que le commissaire saluait avec son chapeau Louise, qui, en guise de réponse, lui accorda un sourire. Avec cette arrivée, elle sentit un peu de sa morosité disparaître.

- Commissaire Lebrun, je ne vous cache pas que mon impatience a été mise à rude épreuve pendant ces deux derniers jours, lui lança-t-elle en esquissant un nouveau sourire.

S’il fut embarrassé par cette remarque, le commissaire n’en montra aucun signe.

- Vous m’en voyez désolé mademoiselle d’Escogriffe. Mais comme je vous l’avais promis lundi, me voici devant vous pour vous donner quelques nouvelles des deux individus arrêtés au journal.

Il se racla légèrement la gorge avant de poursuivre, en regardant tour à tour Louise et Hortense, qui écoutait également attentivement la conversation :

- Comprenez mesdemoiselles qu’il n’est pas dans mes habitudes de partager ce genre d’informations, et par conséquent j’apprécierais que vous gardiez le silence à ce sujet…

- Monsieur Lebrun, répliqua aussitôt Louise, pourquoi avez-vous pris la décision de partager avec nous ces informations ainsi que les précédentes ? Est-ce parce que vous voyez en moi, Hortense et Lucien, des aides potentielles pour votre enquête ?

Le commissaire ne cacha cette fois pas sa surprise face à la question posée. Il fronça les sourcils brièvement, réfléchit un instant sans quitter des yeux le regard fixe de Louise puis eut un bref rire.

- Vos questions paraissent parfois bien étranges, mademoiselle d’Escogriffe, mais je vois où vous voulez en venir. Vous êtes perspicace, j’en conviens, et effectivement pour une raison qui m’est inconnue je pense que vous pouvez m’être d’une aide précieuse pour cette enquête. Appelez cela l’instinct si vous le souhaitez, en plus de la sympathie que m’inspire votre compagnie.

Louise sentit ses joues rougir légèrement mais se reprit rapidement :

- Alors vous savez qu’aucun d’entre nous ne dira mot des conversations que nous avons entre nous. Vous pouvez avoir pleinement confiance en nous, n’est-ce pas Hortense ?

Tandis que sa cousine acquiesçait sagement, Louise se sentit fière de son attitude. Depuis quelques jours, elle se rendait compte que le jeune homme qui se trouvait en cet instant devant elle ne la laissait pas indifférente. La situation n’était certes pas idéale et ce qu’elle ressentait pour la première fois lui semblait confus, mais elle avait eu le temps d’y songer : pour commencer à plaire à Théophile Lebrun, il fallait déjà lui montrer qu’elle aussi possédait un fort caractère.        

- Ceci étant dit, vous pouvez à présent sans crainte nous conter les détails de l’arrestation et de l’interrogatoire de ces deux individus, poursuivit Louise en invitant le commissaire à s’asseoir tandis qu’elle et Hortense prenaient place autour de la table.

***

Revenir dans cet appartement lui procurait une étrange sensation, un mélange de tristesse et de nostalgie. Debout dans la cuisine, devant l’endroit où sa femme avait été assassinée, M. Dubreuil ne cessait d’imaginer la scène. Son séjour, bien que salutaire à bien des égards, n’avait pas chassé les images et les questions qui hantaient sans répit son esprit.

En fixant le sol, il imagina le corps de sa femme et se demanda une nouvelle fois si elle avait souffert. Qu’avait-elle pensé en tombant, en sachant que la vie la quittait et que personne ne viendrait la sauver ? Avait-elle pensé à lui ? Lui avait-elle pardonné ? Aucune réponse ne lui venait en tête, et c’est le cœur lourd qu’il décida, quelques minutes après être revenu, de ressortir faire un tour. Cela lui permettrait de s’aérer l’esprit, et surtout d’aller vérifier une chose à laquelle il avait songé durant son voyage en train. Il aurait aimé aller voir la concierge pour lui demander si la clef de l’appartement avait été restituée, mais en arrivant près de l’immeuble, il l’avait vu en compagnie d’un homme au chapeau gris qui lui était inconnu, et comme il l’avait vu rentrer avec elle dans l’immeuble, il ne souhaitait pas la déranger.

Avant de sortir, il entreprit de déposer sa valise dans sa chambre et passa devant le tableau qui ornait le mur du salon. Son regard se posa sur le petit meuble qui se trouvait en-dessous, là où trônaient quelques lettres qu’il n’avait pas pris le temps d’ouvrir avant de partir, la tête tristement ailleurs. En parcourant rapidement les enveloppes du regard, la plupart professionnelles, il s’arrêta subitement sur l’une d’elles. La retournant d’un mouvement rapide, il pâlit tout à coup. Son regard remonta vers le soleil couchant du tableau, puis descendit vers le coin du bas, à droite, de la scène peinte. Les mêmes initiales, la même écriture que sur l’arrière de l’enveloppe : J.R. Son visage devint blême, et il s’entendit prononcer, les lèvres tremblantes, un seul mot : « impossible ».

***

A proximité de la station Palais Royal, adossé à un réverbère, Jules observait les escaliers au-dessus desquels trônait fièrement la pancarte « Métropolitain ». Emergeant des entrailles de la place, ceux-ci crachaient un flot ininterrompu d’individus en tous genres. Dans ses souvenirs, les lieux différaient ; la station n’était ouverte que depuis dix ans et offrait à la place du Palais Royal et de la Cour des Comptes une modernité qu’il n’était pas certain d’apprécier. Il chassa rapidement ses pensées. Pour l’heure, il devait uniquement se concentrer sur tous ces gens qui sortaient de la terre et repérer celui qu’il attendait.

Les événements récents allaient faire bouger les choses un peu plus rapidement qu’il ne l’avait prévu. L’arrestation de ces deux imbéciles ne lui laissait guère le choix, il devait légèrement modifier ses plans. Au bout de deux heures d’observation et d’attente incertaine, il décida d’abandonner son poste et de s’y prendre autrement. Réajustant le gant qui enveloppait sa main, il se dirigea vers le quartier du Louvre puis s’évapora au milieu des nombreux attelages qui fourmillaient sur le large boulevard de la rue de Rivoli.

***

- C’est grâce au retour d’un employé du journal, qui avait oublié un de ses effets personnels dans son bureau, que les deux hommes ont été surpris en plein milieu de leur méfait dans les locaux de la Gazette.

Hortense versa l’eau brûlante dans la tasse de café du commissaire tandis que celui-ci commençait son récit.

- Heureusement que deux hommes étaient placés à proximité. Ils ont entendu les cris de l’employé et ont pu prendre en poursuite les malfaiteurs, qui n’ont pas vraiment fait preuve d’un talent particulier en matière de course à pied, il faut bien le dire. Ils ont été rapidement repris dans la rue du Louvre.

Louise, captivée par le récit qu’elle s’imaginait, n’en était pas moins avide de réponses aux nombreuses questions qu’elle se posait.

- Qui étaient ces deux hommes ?

- Ne soyez pas pressée mademoiselle d’Escogriffe. Comme je le disais, ils ont été rapidement repris avant d’être emmené au poste de police où j’ai personnellement procédé à leurs interrogatoires, séparés bien entendu. Les premiers échanges n’ont pas été, disons, très… fertiles en informations. Je les ai fais remettre en cellule pour la nuit, le temps que mes informateurs se renseignent sur leur identité, qu’ils refusaient bien entendu de fournir.

- Ne possédaient-ils pas de papiers pour vous aider à les identifier ?

Le commissaire rigola.

- Ne soyez donc pas naïve, croyez-vous que des malfaiteurs de ce genre partent commettre leurs méfaits avec des signes d’identification ? Croyez-moi, ils préfèrent de loin donner du travail aux agents et gagner du temps. Le progrès n’a pas encore fourni les outils pour une identification plus rapide, mais je ne doute pas qu’un jour ce sera le cas.

Hortense, qui ne voulait pas paraître impolie et semblait avoir une réputation de maîtresse de maison à défendre, demanda au commissaire s’il désirait quelques gâteaux pour accompagner son café, une offre qu’il déclina poliment. Cela ne sembla pas être le cas d’Edouard qui, entendant le mot « gâteau », s’empressa de rejoindre en courant le groupe attablé. Il se frotta quelques instants aux pieds de chacun, puis s’assit patiemment à côté de la chaise de Louise qui n’y fit guère attention, bien plus intéressée par les mots de Lebrun.

***

- Tu… Tu… crois que… que… qu’on devrait s’in… s’inquiéter ?

- Ne dis pas de bêtises, Dédé, je t’ai déjà dis des dizaines de fois qu’il n’y avait aucun risque qu’ils fassent le rapprochement avec nous. Tu ne vas pas te remettre à t’inquiéter pour tout !

Les deux hommes, qui venaient de sortir du métropolitain à la station du Louvre, traversèrent le boulevard de la rue de Rivoli avant de remonter la rue du Louvre puis de tourner vers la rue Jean-Jacques Rousseau.

- Dé… Désolé mais si… si… l’un d’eux pa… pa… parle de…

- Personne ne va parler ! Parfois je me demande comment un trouillard comme toi s’est retrouvé dans ce genre d’activités.

L’homme, visiblement agacé par son acolyte, réajusta son veston d’un geste élégant et enleva son chapeau en le pointant vers la rue.

- Tiens, pour te faire penser à autre chose, tu sais comment s’appelait cette rue avant ?

- Elle av… avait un… un autre nom ?

- Evidemment, tu crois peut-être qu’elle s’appelait Jean-Jacques Rousseau au Moyen-Age ? On l’appelait la rue de la Plâtrière. En 1791, on a décidé de changer son nom, et je ne vais pas te demander si tu sais pourquoi puisque tu n’en sais rien. C’est parce que Rousseau y a habité une maison, sa dernière à Paris, pendant quatre ans, entre 1774 et 1778.

Le bègue sourit. Il adorait que son acolyte lui parle de l’Histoire des rues de Paris, cela l’émerveillait. Il se demandait toujours comment il connaissait tout cela. Il hésita à lui poser la question une nouvelle fois, mais il n’en eut pas le temps.

Alors qu’ils arrivaient à proximité d’une ruelle, une main l’agrippa par derrière, l’attirant d’un geste rapide vers la ruelle vide tandis qu’une voix lui chuchotait à l’oreille de ne pas se retourner. Il eut simplement le temps de voir son acolyte se rendre compte de ce qu’il se passait, écarquiller les yeux et ne pas bouger pour lui venir en aide. Il n’eut pas le temps de comprendre pourquoi. Alors que quelques secondes auparavant il imaginait l’ancienne demeure du philosophe des Lumières, il sentit une lame lui trancher la gorge avant de tomber et de basculer dans l’obscurité éternelle.

Son élégant acolyte, qui n’avait rien perdu de la scène, vit l’agresseur revenir à ses côtés. Il ne lui posa aucune question, se contentant simplement de l’écouter :

- Je vous ai attendu deux heures à la station Palais Royal, et par le plus grand des hasards je vous ai aperçu sortir de celle du Louvre. Tu n’as rien à craindre, ne t’inquiètes pas. Le Rapace a seulement parlé du bègue, je ne pouvais pas prendre le risque qu’on le retrouve, cela aurait été trop simple de le débusquer. Désolé pour ton ami. Je te recontacterai très bientôt.

***

- Ils n’ont réussi à mettre un nom sur les deux individus que le lendemain après-midi. Le temps de réunir les premières informations à leur sujet, ils ne les ont interrogés qu’en début de soirée, mais le commissaire dit qu’ils n’ont pas été plus bavards ce jour-là.

- Comment ils ont fait alors ? demanda Lucien, accoudé contre la table et dévorant un gâteau qu’Hortense avait préparé la veille.

Il était venu aussitôt après la fin de son travail, mais le commissaire venait de partir depuis quelques minutes. Déçu de n’avoir pu écouter les informations de la bouche même de Lebrun, il buvait à présent le compte-rendu que lui en faisait Louise, qui avait remarqué sa déception.

- Ce n’est que dans la journée du lendemain que d’autres informations sont parvenues, et ils ont réussi à soutirer quelques renseignements à l’un d’entre eux, le Rapace comme il se faisait appeler.

- C’était quoi son nom ?

- Un certain Alphonse Carmet. L’autre homme que tu avais vu, le maigrelet s’appelait Arsène Dumont : il avait déjà été condamné et avait effectué quelques séjours en prison pour divers cambriolages selon Lebrun,  mais l’autre jamais. C’est à son sujet que la police a eu du mal à trouver des informations, et c’est surtout à lui qu’ils se sont intéressés. 

- Ils ont trouvé quoi ?

Lucien avait terminé son gâteau, et lorgnait sur le plat en espérant que Louise lui en proposerait un nouveau. Hortense s’était absentée quelques instants pour aller voir une bonne à l’étage supérieure. Il sentit Edouard se frotter à ses pieds, lorgnant lui aussi sur un éventuel don de gâteau de la part du jeune garçon.

- Ils pensent qu’il n’est pas de Paris. En revanche, ils ont réussi, à l’aide de fiches m’a dit Lebrun, à le relier à un groupe d’anarchistes qui sévissait il y a quelques années. Quelques membres du groupe avaient à l’époque été arrêtés, mais pas lui. Il semble ensuite s’être éloigné du mouvement et a totalement disparu de la circulation. Lebrun pense qu’il a changé d’activité et de nom, et qu’il s’est spécialisé dans le vol.

- Pourquoi ils l’ont appelé le Rapace ? Parce qu’il vole ?

Louise rigola avant de lui tendre une part de gâteau dont il s’empara poliment, tandis qu’à ses pieds Edouard tentait un miaulement désespéré en tournant sur lui-même.

- Ca, je ne sais pas, peut-être parce qu’il était doué et rapide pour commettre ce genre de méfaits ? En tous cas, c’est grâce à ce lien avec ses activités terroristes passées qu’ils ont réussi à le faire chanter. Au final, il a dit qu’ils cherchaient à la Gazette d’anciens articles de journaux, sans en dire plus.

- Et c’est tout ?

- Non, il a aussi évoqué un autre duo qui traîne dans les parages et qui pourrait être lié à un meurtre récent, mais il prétend ne pas en savoir plus, il dit juste qu’il en a entendu parler. Il a parlé d’un bègue parmi eux.

- Un bègue ? C’est drôle, y en a un qui m’a acheté un journal ces jours-ci, rétorqua Lucien en fronçant les sourcils.

Il réfléchit un instant avant de hausser les épaules devant la mine interrogative de Louise.

- Bah ! Des bègues ca ne court pas les rues mais j’en ai déjà vu plusieurs… Il pense quoi Lebrun ? Que ca pourrait être lié à m’dame Dubreuil ?

- Il ne sait pas, il continue d’enquêter, il nous tient au courant.

***

De retour dans son bureau, Lebrun s’accorda une petite pause pour prendre son déjeuner. En revenant de son entrevue avec Louise et Hortense, il avait réfléchi à toutes les informations dont il disposait pour le moment. Les zones d’ombre étaient encore trop nombreuses pour établir des liens entre les cambriolages à la Gazette et les meurtres qui frappaient l’immeuble de la rue Croix des Petits Champs.

Quelques questions tournaient en boucle dans son esprit. Aucun des deux individus ne souhaitait préciser ce qu’ils cherchaient précisément à la Gazette. Durant les interrogatoires, il avait cru déceler comme une peur en eux, et ses collègues l’avaient également ressenti. Pour des durs comme eux, cela lui semblait étrange : qui les effrayait autant ? Quelqu’un se trouvait-il derrière tout cela ? Son instinct lui laissait supposer que c’était le cas, mais il était pragmatique : seules les preuves, les méthodes nouvelles et la précision lui apporteraient des réponses nettes, il en était convaincu.

Comme il terminait son repas, il songea à interroger de nouveau celui qui semblait le plus malin des deux prévenus. Ce « Rapace » ne lui avait pas tout dit, c’était évident, et il allait falloir le forcer à en dire plus. Il réfléchit quelques instants à la manière dont il allait procéder. Soudain, on frappa à sa porte.

- Entrez, ordonna-t-il en se levant de son siège.

Un agent pénétra dans le bureau et salua le commissaire.

- Monsieur le commissaire, nous venons d’être informés de la découverte d’un cadavre à proximité de la rue Rousseau. Des agents sont partis sur place, nous avons pensé que vous souhaiteriez vous y rendre également…

Lebrun soupira. Encore un cadavre dans le même quartier, cela n’augurait rien de bon.

- Merci, je m’y rends sur-le-champ, vous pouvez disposer, adressa-t-il à l’agent qui ne bougeait pas.

- Ce n’est pas tout, commissaire. J’ai été chargé de vous transmettre ce billet, de nouvelles informations ont été recueillies à propos d’un des détenus.

L’agent tendit un billet que Lebrun s’empressa de déplier. Il releva immédiatement les yeux, le visage marqué par la stupéfaction.

- Attendez un instant, s’empressa-t-il de dire, je vous rédige un billet que vous allez porter tout de suite à l’adresse indiquée. Ne tardez surtout pas, c’est urgent !

S’asseyant à son bureau, il griffonna quelques mots sur un papier qu’il plia soigneusement avant de prendre sa veste, de tendre le billet à l’agent et de sortir pour constater un nouveau meurtre, dans un quartier qu’il pensa décidément maudit ces jours-ci.

***

Après avoir réglé le problème du bègue, Jules était retourné sur la place du Palais Royal, où il avait pris place sur un banc d’où il observait la foule et la valse des attelages. Tuer ainsi n’était pas ce qu’il préférait, mais il n’avait guère eu le choix, il ne pouvait pas prendre de risques inutiles. Il fut dérangé dans ses pensées par une femme qui vint s’asseoir à l’autre bout du banc. Coiffée d’un chapeau rougeâtre et vêtue d’une robe sombre, elle le dévisagea en lui souriant, politesse qu’il ne lui rendit pas, détournant simplement la tête. Elle tenta d’entamer la conversation :

- Qu’est-ce qu’un si charmant jeune homme comme vous fait sur un banc à observer la foule ?

Il ne répondit pas tout de suite, ne montra aucun signe d’intérêt. Elle ne lâcha pas l’affaire.

- Si vous le désirez, je peux vous proposer une occupation bien moins ennuyeuse dans un endroit pas très loin d’ici.

Cette fois-ci, il se tourna vers elle et planta un regard glacial dans les siens.

- Qui vous dit que je m’ennuie ? Quittez ce banc et tentez votre chance sur d’autres proies, ou je vous promets que la fleur blanche qui sert de nom à votre bordel servira aussi à orner votre tombe.

La femme, surprise d’être aussi vite démasquée et effrayée par les menaces, ne demanda pas son reste et s’éloigna précipitamment du banc. Satisfait de retrouver sa tranquillité, Jules pesta contre toutes ces prostituées qui pullulaient dans le quartier et tentaient de rabattre des clients dans une des nombreuses maisons closes de l’arrondissement.

Il replongea dans ses pensées, tout en se sentant complètement anonyme au milieu de la multitude et du bruit. Il allait falloir qu’il s’occupe de la prochaine étape, à laquelle il réfléchit de longues minutes. Pour l’instant tout se déroulait comme prévu et il se leva en songeant, satisfait, qu’il n’y avait aucune raison pour que cela change.

***

Hortense était revenue à l’appartement pour déjeuner avec Louise et Lucien, qui avait été convié à rester. Avec les longues discussions, elles en avaient oublié de préparer le repas, et déjeunèrent plus tardivement qu’à l’accoutumée un repas léger. Lucien était ravi, même s’il avait déjà avalé quelques gâteaux. Après le déjeuner, Hortense dut s’absenter à nouveau pour se rendre dans une boutique de la rue de Rivoli. Louise proposa à Lucien de rester avec elle jusqu’à ce qu’elle parte travailler, invitation qu’il accepta avec joie. Elle préférait avoir de la compagnie, cela l’empêchait de trop réfléchir.

Tandis qu’elle s’affairait à nettoyer la vaisselle, elle regarda le jeune garçon qui parcourait l’appartement en détaillant d’un regard curieux chaque objet. Il s’attardait parfois sur l’un d’entre eux, comme s’il découvrait une nouvelle chose, et parfois une sur un autre comme si cela lui rappelait  des souvenirs. Elle se décida à évoquer un sujet qu’elle n’avait jamais évoqué avec lui :

- Dis moi Lulu, tu ne m’as jamais dis si tu avais de la famille quelque part à Paris ?

Le jeune garçon, visiblement surpris par la question, baissa la tête un instant avant de se rapprocher d’elle. Louise décela dans son regard une tristesse qu’elle avait rarement vue en lui.

- C’est que… Vous savez mad’moiselle Louise, vous m’avez pas encore demandé et j’aime pas trop parler de ça…

Elle comprit qu’elle venait de toucher un point sensible et abandonna sa vaisselle pour s’approcher de Lucien.

- Tu sais Lulu, tu peux tout me dire et me faire confiance, mais je ne t’y oblige pas si tu ne le veux pas.

Lucien lui sourit légèrement, visiblement rassuré et peu habitué à se confier à ce sujet.

- C’est que mes parents y sont morts quand j’étais petit, et ma sœur…

- Tu as donc une sœur ?

Lucien baissa à nouveau la tête puis regarda vers la fenêtre.

- Elle a disparu depuis les inondations de janvier. Je crois que la Seine l’a emportée, comme mad’moiselle Lucie…

A cet instant, la lourde porte de l’immeuble s’ouvrit et des pas rapides résonnèrent dans le hall avant que l’on frappe à la porte. Louise s’excusa auprès de Lucien de l’interrompre au beau milieu de ses confidences et alla ouvrir. Un agent de police se tenait sur le pas de la porte.

- Mademoiselle d’Escogriffe ? Le commissaire Lebrun m’a chargé de vous remettre en urgence ce billet. Tenez, fit-il en lui tendant le papier soigneusement plié. Veuillez m’excuser, je dois y aller, le travail m’appelle.

Louise le remercia tandis qu’il prenait congé et ressortait de l’immeuble. Elle referma la porte de l’appartement, Lucien à ses côtés n’ayant rien perdu de la conversation. Inquiète, elle s’empressa de déplier le papier et lut le message rédigé et signé par le commissaire. Elle lâcha alors le billet et s’exclama :

- Mon Dieu ! Comment est-ce possible ?

Lucien, qui ne comprenait pas, ramassa le billet en demandant :

- Qu’est-ce qu’y s’passe mad’moiselle Louise ?

Face à son silence, il déchiffra difficilement les mots inscrits :

« Mademoiselle d’Escogriffe, nous avons reçu de nouvelles informations au sujet d’Alphonse Carmet, dit le Rapace. Avant de venir à Paris, il travaillait à Barentin, à l’usine de votre père. Je passe vous voir dès que possible. Théophile Lebrun. »

Il releva la tête vers Louise, figée par cette nouvelle. Tout ceci n’avait aucun sens. Devant l’insistance du jeune garçon qui lui posait des questions, elle ne put murmurer que quelques mots :

- Cela ne peut pas être une coïncidence…

                                   

Dessin jules

Jules - Illustration Marie-Laire KÖNIG

Pages 12345678 – 9 – 10 – 11 – 12 – 13 – 14 – 15  

 

Ecrivez la suite...

Vous aussi pouvez participer à l'écriture du roman en tant que sélectionneur des manuscrits ou auteur. 

Vous n'êtes pas obligé de participer chaque semaine mais seulement celles où vous vous déclarez disponible.

Vous inscrire | En savoir plus | Vous avez manqué le début du jeu

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Vous devez être connecté pour poster un commentaire