Une aventure de Louise d'Escogriffe

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Résumé du chapitre précédent

Le commissaire Lebrun vient voir Louise pour lui donner quelques nouvelles des deux individus arrêtés au journal. C’est grâce au retour d’un employé du journal, qui avait oublié un de ses effets personnels dans son bureau, que les deux hommes ont été surpris en plein milieu de leur méfait dans les locaux de La Gazette.

Rue Jean-Jacques Rousseau, deux malfrats discutent jusqu’à l’instant ou l’un d’eux, un bègue, se fait trancher la gorge. Son élégant acolyte, qui n’avait rien perdu de la scène, voit l’agresseur revenir à ses côtés et se contente de l’écouter. Le Rapace a seulement parlé du bègue, il fallait l’éliminer.

L’identité des cambrioleurs est enfin trouvée : Alphonse Carmet surnommé « Le Rapace » et l’autre homme vu dans l’académie de billard, le plus costaud nommé Arsène Dumont. Le commissaire découvre qu’Alphonse Carmet, alias le Rapace travaillait à Barentin, à l’usine du père de Louise, avant qu’il ne vienne à Paris. Théophile Lebrun en informe Louise.

Chapitre 7

 

À peine les crues parisiennes résorbées s’annonçait déjà un début de canicule. Pareils à une volée d’étourneaux, des gamins aux allures de Gavroche jouaient autour d’une fontaine Wallace en s’aspergeant copieusement. Leurs chemises collaient à leurs torses glabres et leurs godillots marquaient le sol d’empreintes éphémères dont la chaleur accélérait l’évaporation. Une forme de bonheur se trouvait là, subtilement cachée par l’insouciance et les rêves de ces enfants.

Dans son appartement, Monsieur Dubreuil n’avait plus le cœur à vivre, tandis que sa mémoire le renvoyait quelques temps en arrière : il se rappelait la place du Tertre et ce tableau que sa femme avait acheté. Elle avait spontanément adoré les nuances de violets profonds traversés par les rais orangés du soleil couchant. Dans ce paysage se tenait un couple d’amoureux assis sur un banc. L’artiste avait dédicacé l’œuvre « Aux époux Dubreuil, amicalement, J.R. ».

Aussi attirants que cruels, les souvenirs tiraillaient l’esprit de l’homme endeuillé. Les sourires de ce peintre leur avaient semblé totalement désintéressés, de même que le fil de la discussion sur les hasards des rencontres. Monsieur et madame Dubreuil s’étaient parfaitement identifiés aux personnages représentés sur la toile. La belle histoire aurait pu s’arrêter là.

Hélas, il ne suffisait pas d’écrire le mot amicalement pour prouver la sincérité, ni de dire des phrases plaisantes pour attester de la bonne foi. « J.R. » leur avait révélé l’existence de placements à haut rendement sur lesquels le couple avait investi. Cet homme leur avait prétendu se prénommer Justin, et pourtant il leur avait été impossible de le retrouver trois mois plus tard en demandant ce patronyme auprès des autres artistes.

La relation de confiance et les bons conseils financiers s’étaient vite transformés en chantage. Ne pas céder aux menaces faisait partie des valeurs de Monsieur Dubreuil, principe qu’il regrettait amèrement, tant il avait sous-estimé la dangerosité de ce truand. Il était inconsolable, avec pour seule motivation la vengeance comme raison temporaire d’exister.

Dans l’immédiat, il rassemblait simultanément son énergie et sa logique disponibles, dans l’unique but de punir l’assassin et ses éventuels complices. La tâche paraissait insurmontable, disposant seulement d’un faux prénom et d’une enveloppe sans adresse de l’expéditeur.

***

Sur le rebord de la fenêtre, Édouard bougeait les oreilles et les moustaches tandis que sa queue gigotait. Les pupilles du félin fixaient à travers la fenêtre une minette noire. Aucune superstition n’effleurait l’instinct du matou qui trouvait cette petite panthère irrésistible. Il sauta au sol et miaula, afin qu’on lui ouvrit la porte.

Très occupée dans la cuisine, Hortense délégua le soin de laisser sortir Édouard. Louise posa la Gazette de France et délivra le prédateur sans connaître la raison de son empressement. Pendant que le chat entreprit de séduire la créature de ses désirs, la jeune femme se replongea dans la lecture du journal.

Elle y lisait le calendrier des grands événements des mois à venir, notamment les feux de la Saint-Jean, une énième grève pour demander la loi des huit heures de travail par jour, la fête nationale, le projet de vol avec passagers de Louis Blériot et le premier salon de la locomotion aérienne prévu en septembre.

Un article en marge de ces dates populaires attira l’attention de la jeune femme : un concours de valse allait être organisé par une école de danse. Le couple vainqueur remporterait la coquette somme de deux cents francs-or. Louise se surprit à rêver de participer. Elle espéra détenir une chance infime de gagner pareille richesse.

Elle rejoignit aussitôt Hortense dans la cuisine en brandissant le quotidien plié en huit pour bien montrer l’annonce. Sa cousine lui répondit :

— Ne te fais pas trop d’illusions : il te manque un cavalier, une robe de bal et surtout le fait d’être une danseuse ! La concurrence sera sûrement très sérieuse car ce genre de concours n’est pas fait pour les personnes de notre condition.

— On ne sait jamais ! Quand j’avais vingt ans, mon père disait que j’étais très douée. Je sais que ça ne suffira pas et j’ai besoin de toi : pour le cavalier et la robe, peux-tu m’aider à les trouver s’il te plaît ?

— Vraiment tu exagères ! Tu me demandes tout simplement de dénicher un prince charmant et une tenue de valse, comme dans un conte de fées ! Mais bon, puisque tu y tiens, je vais chercher, ma Lisou…

— Oh ! Merci, je t’adore ! Tant pis si le danseur n’est pas un prince, cela m’ira très bien quand même. Imagine que l’on parvienne à gagner la prime, tout ce que l’on pourra s’offrir avec cent francs !

— Souhaitons-le sans trop y croire. Promets-moi de ne pas être trop déçue si tu es recalée dès la première sélection.

— C’est promis, je préfère échouer que ne pas tenter ma chance !

— Te voilà un peu raisonnable, veux-tu un peu plus de clafoutis ?

— Juste une petite part s’il te plait ! Je dois faire attention pour entrer dans la robe de bal !

— Coquette, va !

***


En entrant au quartier général des Brigades du Tigre, Théophile Lebrun sentit son âme de justicier pulser dans ses veines au point d’envahir tout son corps. Il se surprit à s’imaginer dans des actions de traque et d’arrestations plutôt que dans son rôle à prédominante administrative. Il se présenta en annonçant avoir prévenu Valentin Sébille de sa visite.

Dans le milieu policier, tous deux avaient eu des échos élogieux pour leurs qualités professionnelles respectives, ainsi que leurs valeurs humaines. Leur rencontre allait leur permettre de partager des informations, voire de coopérer et d’une certaine façon, de se toiser aussi courtoisement que respectueusement.

Lorsqu’il fut invité à entrer dans le bureau du patron des services de recherche judiciaire, Théophile Lebrun apprécia spontanément son regard et sa poignée de main, ces caractéristiques qui, selon lui, distinguaient les grands hommes. Il lui décrivit brièvement les affaires de cambriolage du siège du journal et de meurtres rue Croix des Petits Champs :

Valentin Sébille se tenait le menton entre le pouce et l’index, l’air intéressé :

— Il y a quelques semaines, les locaux de La Gazette de France ont été visités par des cambrioleurs. Nous n’avons trouvé aucune piste. D’après le directeur il n’y a quasiment rien à voler chez eux.

— Tiens donc, des malfaiteurs qui s’intéressent à un journal !

— Juste après, une femme nommée Dubreuil était assassinée chez elle.

— Quel est le point commun ?

— Aucun, hormis une employée du journal qui réside chez la concierge de l’immeuble dans lequel le meurtre a eu lieu. Mais ce n’est pas fini…

— Je vous en prie, continuez...

— La femme de ménage de madame Dubreuil a été retrouvée noyée dans la Seine, sous le pont de la Concorde.

— C’est très étrange ! Autre chose ?

— Oui ! La Gazette de France a de nouveau subi une effraction. Par chance, nous avons mis la main sur les malfrats. Il ont été identifiés comme étant Arsène Dumont et l’autre Alphonse Carmet, plus connu sous le surnom de Rapace.

— Très intéressant ! Le deuxième travaillerait pour Palatino, un bandit d’envergure que nous recherchons depuis plusieurs mois.

En prononçant le nom du malfrat, il tendit une photo à son homologue, tous deux étant soumis au secret professionnel.

— N’est-ce pas celui des coffres forts ?

— Lui-même, et j’aimerais découvrir ce qu’il cherche en envoyant ses gars dans les locaux de La Gazette de France.

— Peut-être un journaliste a-t-il écrit un article ou pris un cliché qui risque de compromettre Palatino ? Étrangement, le Rapace fut employé par le père de la jeune femme qui travaille au journal : vous avez sûrement entendu parler de Raoul D’escogriffe et de l’affaire Blanlait.

— Oui, cela remonte à… juste avant 1900. Peut-être que Palatino éprouve le besoin d’effacer la trace de son implication dans une escroquerie ou un crime. Quand vous libérerez le Rapace on pourra lancer une filature…

À peine avait-il terminé sa phrase, qu’un des policiers fit de grands gestes d’une main en tenant un téléphone de l’autre. Valentin Sébille se précipita sur l’écouteur. Le reste de l’équipe arrêta toute discussion pour ne pas couvrir le son de l’appareil.

Au fil de ce silence, l’ambiance d’une intervention commença de se propager au quartier général. Chacun s’attendait à une affaire différente, braquage, meurtre, trafic, proxénétisme, jusqu’au moment où le téléphone fut raccroché. Le patron lança l’offensive :

— Palatino vient de cambrioler un bijoutier à Noisy-le-Grand ! Le commerçant n’a opposé aucune résistance mais son fils est parvenu à suivre le voleur jusqu’à son repaire situé à Nogent-sur-Marne. Cette fois il ne devrait pas nous échapper ! Demandez le renfort d’une autre brigade. Tous aux voitures. Armand conduira la De Dion-Bouton et moi la Panhard et Levassor.

Comme dans une caserne de pompiers, les hommes s’activèrent avec efficacité. En apercevant Théophile Lebrun, le premier chef de la sécurité ajouta :

— Désolé, le devoir m’appelle. Si vous voulez intervenir avec nous, on ne sera pas trop nombreux, mais je vous préviens, c’est très dangereux !

Ce seul mot réveilla le caractère héroïque du commissaire qui ne refusa pas l’invitation :

— Bien sûr que je me joins à vous ! Les Brigades du Tigre peuvent compter sur moi !

— Parfait ! Accrochez-vous, on risque de rouler vite !

***

L’insouciance régnait dans les jardins des Tuileries où Louise promenait avec sa cousine, le temps d’une pause. Un écriteau sur la porte de la conciergerie indiquait l’heure de retour d’Hortense. Concernant Édouard, la notion de temps avait disparu depuis qu’il suivait la minette noire dans les rues alentours.

Aux interminables pluies du printemps avait succédé une période bien plus clémente, durant laquelle les érables s’étaient parés de leur feuillage filtrant les rais de lumière, au bon vouloir des courants d’air. De nombreux badauds déambulaient dans les allées en savourant de tous leurs sens le bonheur paisible du début de ce siècle empli de promesses.

Au loin, Louise vit un homme occupé à reproduire une scène sur une toile fixée à un chevalet. La curieuse tira Hortense par le bras pour découvrir l’ouvrage en cours de réalisation. L’artiste prenait comme modèle une statue de la déesse de la chasse, une reproduction de Diane à la Biche de Versailles.

Adroitement, le peintre semblait jouer de son pinceau sur la palette au point de transmettre une forme de vie à son œuvre. Les cousines restèrent comme figées devant ce spectacle discret, oubliant le fil de leurs discussions, savourant les minutes avec l’impression de les étirer pour en prolonger chaque seconde.

Le moment vint, où Louise commença de murmurer à l’oreille d’Hortense son admiration pour le travail de l’artiste. Puis le silence reprit place, seulement égayé de pépiement d’oiseaux et de rires d’enfants au loin. Les jeunes femmes susurrèrent leur regret commun que le modèle soit une statue, eu égard au talent évident de ce peintre. Sans interrompre son ouvrage, il leur dit :

— Si cela vous tente, je cherche un modèle pour représenter une autre scène de Diane en chasseresse. Il s’agit d’une commande pour un notable.

— Et bien Monsieur ! Votre proposition est franchement surprenante ! Je ne peux me permettre de quitter ma loge mais ma cousine a davantage de liberté. Qu’en penses-tu, Louise ?

— Moi ? Poser comme modèle ? À vrai dire… j’ai parfois rêvé de le faire, mais je ne sais pas si je conviendrais… si j’ai assez d’élégance pour…

— Ne vous inquiétez pas ! Je vous ai aperçue et je peux vous assurer que vous avez de l’allure. Essayez ! Cela ne vous engage à rien de venir à mon atelier le temps d’une esquisse. Et si cela peut vous rassurer, venez accompagnée.

— Puisque Monsieur insiste, tu devrais tenter. Je suis sûre que Lucien se fera un plaisir d’y aller avec toi.

— Bon, d’accord ! Je veux bien venir en compagnie de mon jeune frère. Quand pourrons-nous commencer ? Où devrai-je me présenter ?

— Je travaille à l’intérieur, de préférence le matin, car l’orientation y est plus favorable, mais pas avant dix heures. Mon atelier se situe au cinq de la rue des Saints-Pères. Vous pouvez venir dès demain si vous voulez. Mon nom est Octave Blanchard.

— Enchantée ! Mon prénom est Louise, je suis déjà impatiente de découvrir votre atelier. Bonne fin d’après-midi Monsieur Blanchard et à demain !

— Avec plaisir !

***

La Panhard et Levassor semblait avaler les kilomètres aussi vite qu’un oiseau, à la différence du bruit de l’énorme quatre cylindres et des cahots mal amortis par les roues à bâtons. Confortablement assis dans le double phaéton, les hommes fixaient la route sans apprécier le paysage verdoyant prêt à affronter les températures estivales.

Bien cramponné au volant, Valentin Sébille détaillait fièrement à Théophile Lebrun les caractéristiques techniques de cette automobile venue équiper les Brigades du Tigre, car les précédentes De Dion-Bouton manquaient de fiabilité et de performance :

— Elle a un moteur de presque onze litres de cylindrée qui développe cinquante chevaux vapeur. Avec sa boîte à quatre rapports, la vitesse maximale avoisine les cent kilomètres par heure !

— Époustouflant ! J’espère avoir l’occasion de connaître pareille sensation !

— En tout cas ce ne sera pas sur cette route mal empierrée et pleine de nids de poules ! De plus, il est conseillé de ne pas dépasser 20km/h en ville et 30km/h à la campagne. Surtout, je ne veux pas semer la moitié de la brigade.

Dans l’immédiat, l’automobile s’éloignait du centre de la capitale en direction du château de Vincennes. La cohabitation avec les voitures attelées réclamait une dose certaine de prudence. Le freinage n’était pas le point fort des premiers engins motorisés.

Afin de dissuader les velléités de mauvais comportements, un système d’identification récent s’appliquait sur des plaques minéralogiques. Pourtant, jusqu’à présent, rares étaient les infractions qui avaient nécessité le retrait de l’autorisation de conduire.

Puisque le code de la route n’était encore qu’à l’état de projet, les policiers respectèrent les règles de courtoisie. Dès leur entrée dans Nogent, les véhicules des brigades mobiles bifurquèrent vers les rues parallèles à la Marne.

À l’approche de la propriété suspecte, les conducteurs ralentirent pour stationner de façon discrète. Les hommes se regroupèrent pour écouter les consignes de leur patron, puis se dispersèrent afin d’observer.

***

En remontant la rue de Marengo, Louise énumérait les bonnes nouvelles de la journée, tandis que sa cousine se délectait d’entendre pareil bonheur. La jeune femme semblait aussi insouciante qu’un papillon enivré de sucs parfumés :

— Tu te rends compte ! Le jour, je serai le modèle d’un artiste, peut-être même sa muse. Et la nuit, je participerai aux sélections pour un concours de danse ! Avoue que ces bonnes surprises ne m’arrivent que depuis que je vis avec toi !

Hortense se garda bien d’alourdir l’ambiance en omettant toute allusion au meurtre de madame Dubreuil ou à la noyade de Lucie.

— Je n’y suis pour rien, c’est toi la chanceuse, ou alors c’est Édouard. Ce brave minet doit nous attendre depuis un bon moment devant la porte de la loge.

— Si c’est lui, je vais le prendre dans mes bras et l’embrasser jusqu’à ce qu’il se transforme en prince charmant. On ira danser ensemble et le bal se terminera juste avant minuit, sous peine qu’il redevienne chat devant tous les convives.

— Tiens donc, ça me rappelle un conte qui finit particulièrement bien. Ne serais-tu pas un peu idéaliste, ma chère cousine ?

— Ne t’en fais pas, je reste aussi très pratique. Mon père me citait souvent Guillaume d’Orange : « Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. »

— Félicitations ! C’est une belle citation qui te va particulièrement bien. Allons retrouver ton cavalier aux pattes de velours.

— Mais s’il ne devient pas danseur, promets-moi de m’en trouver un autre.

— Un autre… chat ?

— Non, un homme pour aller valser !

— Commence avec Édouard, puisqu’il « n’est pas besoin d’espérer pour entreprendre ! »

— « Ni de réussir pour persévérer » ! Ne crois pas t’en sortir si facilement.

— Mais non, je n’avais pas l’intention de te laisser tomber, ma Lisou !

— Je sais que je peux compter sur toi.

***

À Nogent-sur-Marne, les policiers étaient déployés de manière à cerner la propriété. Il fallait agir vite pour ne pas laisser le temps à Palatino de bien cacher les bijoux volés.

Un bruit de moteur résonna dans la rue Carnot. Les plus curieux tournèrent la tête et virent arriver une imposante limousine bleue. Valentin Sébille reconnut le modèle récent de la marque Peugeot, un « type 105 » propulsé par un V6 de soixante chevaux.

La voiture obliqua comme pour faire le tour de la propriété surveillée, à la grande surprise des policiers qui eurent juste le temps d’observer le véhicule sans chercher à lire les lettres de sa plaque d’immatriculation.

Une porte dérobée s’ouvrit. Un homme en sortit à grande hâte. Une sacoche à la main, il monta dans l’automobile qui accéléra en éjectant quelques graviers. La poussière se mêla aux gaz d’échappement tandis que le moteur se mit à rugir.

Le chef de la police improvisa une poursuite. Il grimpa dans la Panhard et Levassor avec Théophile Lebrun et deux hommes. La Peugeot était encore visible par le brouillard de terre qu’elle soulevait. La chasse fut aussitôt engagée.

Valentin Sébille malmena la mécanique et les passagers. Il comptait sur l’effet de surprise pour reprendre du terrain. La voiture bleue se dirigea vers le sud-ouest. Elle prit de la vitesse, comme pour échapper à ses poursuivants. Les deux machines rivalisaient de puissance, à l’avantage des fuyards.

Lorsque l’écart devint trop important, un policier lança :

— Ils sont trop loin, c’est perdu !

Les deux commissaires répondirent simultanément :

— Ce n’est jamais perdu !

Malgré la distance, il leur sembla voir la Peugeot virer vers un lieu connu :

— N’est-ce pas la direction de l’hippodrome de Vincennes ?

— Si, on va peut-être les coincer avec le sac encore plein de bijoux !

— Il vaudrait mieux, sinon Palatino va encore bénéficier de la présomption d’innocence car il était masqué dans la bijouterie.

— Allons retrouver sa voiture sur le parc de stationnement avant de le chercher dans les tribunes. Vite, chaque minute est précieuse…

***

Contre toute attente, Édouard n’était pas revenu de son incartade polissonne. Les deux cousines s’en inquiétèrent et appelèrent le minet, sans l’amorce du moindre résultat. La maîtresse du chat décida de demander aux occupants de l’immeuble s’ils avaient vu le fugueur.

Après s’être excusée plusieurs fois pour avoir dérangé la famille Beaulieu-Dambrin sans succès, elle toqua aux portes des appartements, en vain. Finalement, elle monta au sixième étage où étaient logées les huit demoiselles.

Pendant ce temps, Louise assurait la permanence à la place de la concierge. Elle entendit une voix familière de l’autre côté de la porte. À travers la vitre elle aperçut Lucien portant dans ses bras le minet grassouillet :

— Il traînait du côté de la rue du Louvre. Je pense que je lui ai évité une raclée de la part d’un matou deux fois plus costaud que lui !

— Tu as eu le bon réflexe. C’est Hortense qui va être contente !

— Ça m’étonnerait, il a le poil poussiéreux comme un paillasson !

— Donne-le moi, je vais le brosser, ce séducteur de pacotille.

— Avec plaisir ! Y’aurait pas un reste de clafoutis par hasard ?

— Attends le retour d’Hortense, je pense qu’elle va t’inviter pour te raconter notre journée.

Justement, elle entra en tenant délicatement une belle robe bleue :

— Je n’ai pas de nouvelles d’Édouard, mais regarde ce qu’une demoiselle du sixième m’a prêté pour que tu l’essaies…

— Quelle bonne surprise ! Je te l’échange tout de suite contre un chat de gouttière.

— Édouard ! Mais où êtes-vous allé vous fourrer, espèce de canaille ! Venez dans mes bras, mon prince infidèle !

— Tu vois bien que je ne peux pas compter sur lui pour le bal !

Lucien manifesta sa présence et son incompréhension :

— De quoi parlez-vous ?

— Reste dîner avec nous et on va t’expliquer…

***

Entre temps, les quatre policiers s’étaient mêlés aux spectateurs et aux parieurs des courses de la journée. La tension atteignait une sorte d’apogée caractéristique des instants précédant le départ officiel d’un trot attelé. Sitôt les vingt équidés lancés, chacun suivit du regard son favori ou le tocard porteur de tous ses espoirs.

Théophile Lebrun observa les deux rangées de chevaux et constata que les probabilités n’étaient pas du tout égales : la moitié des étalons prenaient le vent tandis que les autres couraient abrités. Il oublia Palatino et scruta la course, tout particulièrement les tactiques des conducteurs.

Selon le commissaire, le trotteur numéro 11 avait la meilleure place du peloton, dans l’aspiration des autres sans être enfermé. Le gris pommelé de sa robe le distinguait de ses concurrents, alezans pour la plupart. L’ambiance gronda crescendo dans les tribunes, d’un mélange d’interjections contradictoires.

À mi-parcours, la sélection avait opéré un tri et certains parieurs s’étaient déjà égosillés pour défendre leur poulain à la traîne. Le Onze avait belle allure et trottait encore dans les premiers sans se découvrir inutilement. Quelques cris redoublèrent d’intensité. D’autres gorges étaient déjà nouées.

Dans la dernière ligne droite, Lebrun s’était piqué au jeu et espérait la victoire de celui qui adoptait la plus fine stratégie. Le vacarme et l’agitation ne perturbèrent pas l’observateur. Soudain, comme surgi de nulle part, le numéro 13 vint s’imposer devant le 11 et le 18. Un brouhaha s’ensuivit.

Théophile Lebrun suivit le mouvement de masse vers les guichets et tenta d’apercevoir le malfrat ou bien un policier des Brigades du Tigre. Soudain son regard fixa Palatino, occupé à remplir son sac avec des billets tendus par un employé de l’hippodrome. Au même instant, il entendit la voix de Valentin Sébille à ses côtés :

— Je pense que l’on arrive trop tard ! Il vient juste de blanchir son butin. Comme par le meilleur des hasards, c’est lui qui empoche le pactole en espèces. La loi ne peut rien contre la chance d’un tiercé dans l’ordre.

— Vous… pensez que les paris sont truqués ?

— Je ne fais que constater : presque personne n’a misé sur ce numéro 13 qui était à vingt contre un. Il me semble que l’on devrait davantage s’intéresser aux pages de la Gazette de France relatives aux courses hippiques.

— Nous pourrions aussi chercher un lien entre l’affaire Blanlait et des mouvements d’argent suspects. Peut-être que l’intoxication alimentaire n’était pas simplement le résultat d’une négligence, et…

— Oui, nos pensées se rejoignent… le suicide a pu être forcé !


***

Dessin arsene dumont

Arsène Dumont - Illustration Marie-Laure KÖNIG

 

 

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