Une aventure de Louise d'Escogriffe

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Résumé du chapitre précédent

Dans son appartement, Monsieur Dubreuil se remémore les moments passés avec son épouse et repense à la rencontre d’un peintre qui a dédicacé un tableau « Aux époux Dubreuil, amicalement, J.R. ». À bien y réfléchir, l’artiste était louche et s’intéressait aux placements à risques ainsi qu’aux courses de chevaux. Monsieur Dubreuil veut investiguer.

Louise apprend par le journal qu’un concours de valse est organisé, avec un prix de deux cents francs or pour le couple vainqueur. Elle rêve d’y participer et Hortense lui fait remarquer qu’il lui manque un cavalier et une robe. Plus tard, une demoiselle prête une robe bleue à Hortense pour Louise.

Le commissaire Lebrun se rend au quartier général des Brigades du Tigre afin de discuter avec leur chef Valentin Sébille des affaires en cours, les deux cambriolages dans les locaux de La Gazette de France, ainsi que des meurtres, celui de Mme Dubreuil, le bègue égorgé et l’étrange noyade de Lucie.

Le même jour, en promenant dans les jardins des Tuileries avec Hortense, Louise se fait inviter à poser un jour prochain en matinée pour un peintre nommé Octave Blanchard, dans son atelier situé au 5 de la rue des Saints-Pères. Lucien est autorisé à accompagner Louise.

Théophile Lebrun se retrouve embarqué avec les Brigades du Tigre, dans une course poursuite en voiture, afin d rattraper le patron du « Rapace », un certain Palatino, spécialiste des ouvertures de coffres forts. La filature les amène jusqu’à l’hippodrome de Vincennes, où Palatino parvient à blanchir des bijoux grâce à une course probablement truquée.

Chapitre 8

 

Sous les fenêtres de La Gazette de France retentissait l’intense chamaillerie entre deux couples de pies bavardes qui se disputaient âprement la suprématie sur les branches du marronnier. L'élégance de leur plumage noir de jais et blanc comme neige, contrastait avec les cris grinçants qu'elles s'échangeaient en remuant nerveusement les ailes.

Derrière les fins carreaux de verre, cette agitation ne facilitait pas davantage la concentration des journalistes que celle du compositeur occupé à piocher les lettres dans le cassetin. Heureusement, pour le visiteur en pleine investigation, quasiment aucun bruit ne parvenait au fond du couloir où se situait le local des archives.

À l'intérieur, Théophile Lebrun consultait de nombreuses pages de journaux relatives aux courses hippiques, dans l’espoir d’y découvrir un éventuel point commun entre les tiercés échappant aux pronostics. En panne d'inspiration, il  cherchait sans trop y croire et improvisait une méthode basée sur les observations aptes à stimuler son sixième sens de policier.

Contre toute attente, la présence d'un tocard dans le trio gagnant arrivait de temps à autre et cela encourageait le commissaire à noter dans son carnet, les noms des chevaux et, selon le type de course, le patronyme du cavalier ou du conducteur. Conformément à ce que le limier avait pressenti à Vincennes en tant que spectateur, le résultat des trots attelés semblait vaguement prédictible.

L’urgence primait sur les statistiques. Théophile Lebrun se focalisa sur les équidés performants aux cotes improbables. Tandis qu’il recopiait les précieuses informations, son esprit extrapolait déjà vers une enquête passionnante, en vue de relier les étranges meurtres d’Yvonne Dubreuil, de sa jeune servante, ainsi que le règlement de comptes qui avait coûté la vie au bègue.

En plus de sa logique, il disposait encore d’un avantage, potentiellement apporté par à la filature du « Rapace » s’il venait à commettre une erreur révélatrice. Enfin, le commissaire Lebrun espérait apprendre à mieux connaître Louise D’Escogriffe, puisque le malfrat avait travaillé à Barentin pour la laiterie Blanlait.

***

Inconsolable et replié dans un mutisme inquiétant son entourage, Antoine  Dubreuil ruminait les souvenirs sans parvenir à digérer le passé. Il commençait enfin à douter de chaque certitude, dans l’espoir de démêler le fil directeur de la tragédie dont se sentait la principale victime parmi les survivants.

D’après lui, la porte avait probablement été ouverte avec la clé de Lucie, car cela expliquait aussi l’étrange noyade qui avait mis fin à ses jours. À ce stade d’avancement de la réflexion, il eût fortement préféré savoir s’il s’agissait d’un suicide ou d’un règlement de compte a posteriori.

Dans tous les cas, le témoignage d’Hortense assurait que l’assassin était venu en l’absence de Lucie. Dans son enquête personnelle, Monsieur Dubreuil n’oubliait pas l’existence d’une clé de son appartement qui avait été confiée à la concierge de l’immeuble, à une période assez lointaine.

Malgré sa volonté d’objectivité, il ne parvenait pas à douter de la valeureuse Hortense Louvier, aussi fiable pour sa bonne conduite que sur ses qualités de cœur. Afin de transformer ses perceptions en certitudes, il sentit poindre en lui la force de retourner sur place et d’affronter les fantômes du passé.

Surtout, il comptait fermement retrouver la trace du fameux « J.R. » qui avait prétendu se prénommer Justin. Excepté pour dédicacer le tableau, il ne l’avait jamais vu peindre. À y repenser, son comportement sonnait un peu faux sur la place du Tertre et il se plaçait toujours à l’écart des autres exposants.

Étrangement, cet artiste avait à chacune de leurs rencontres le nez plongé dans les pages des journaux dédiées aux courses hippiques. De plus, ses propos revenaient trop régulièrement vers les spéculations et les paris pour qu’il ne s’agisse que d’une coïncidence. Antoine Dubreuil savait vers où augmenter les chances de retrouver cet individu…

***

À l’instant où Lucien entra dans sa loge de concierge, Hortense mit le gamin sur ses gardes :

- Attention à ne pas laisser sortir Édouard !

- Comptez sur moi, M’dam’, il ne va pas s’échapper…

Manifestement, le minet désirait rejoindre la féline à la robe noire, quitte à s’exposer aux dangers des rues emplies de chats de gouttière. Il tenta de se faufiler entre les jambes de Lucien mais le battant de la porte claqua au raz de ses moustaches. L’animal regarda la poignée comme pour exprimer son vœu, puis ajouta quelques miaulements avant de retourner en embuscade sous la table.

- Je vous apporte La Gazette, il y a du nouveau sur le concours de valse !

- Oh merci ! Louise devrait revenir d’ici peu, elle est allée chercher des œufs pour faire des crêpes. As-tu mangé ?

- Euh… non, les journaux se sont plutôt mal vendus aujourd’hui, je n’ai même pas eu le temps de passer par la boulangerie.

- Bon, je vais te servir une belle assiette de pot-au-feu, ça te fera du bien.

- Merci beaucoup M’dam’ Hortense !

- Alors, raconte-moi ce que tu as appris sur le concours de danse…

- Les organisateurs ont prévu des sessions éliminatoires car ils ont déjà plus de couples inscrits que la salle de bal ne peut en contenir.

- Mazette ! Voilà qui va rendre le rêve de Louise inaccessible !

- Moi je suis sûr qu’elle va arriver jusqu’à la finale car elle est belle et gracieuse.

- Tu es adorable mais cela ne suffit pas. Elle n’a même pas de cavalier. Quand vont débuter les sélections ?

- La première sera dans huit jours, puis une seconde la semaine suivante.

- Comment veux-tu qu’elle trouve quelqu’un et qu’elle se prépare en si peu de temps ? Je crois que Monsieur Dubreuil est bon danseur, mais il n’est plus ici.

- Au journal, il y a Eugène, Monsieur Paul, Monsieur Langlois…

- Oui bien sûr, mais une femme ne doit pas inviter un homme. Louise risque de s’attirer une mauvaise réputation. Crois-moi, il vaut mieux éviter de laisser courir des rumeurs à La Gazette.

- Ah ben… alors il me reste une idée…

- Dis-moi…

***

Au même instant, la main de Théophile Lebrun toqua contre le carreau de la fenêtre. Édouard dressa ses fines oreilles velues. Hortense arbora un grand sourire et fit signe au commissaire d’entrer. Sitôt la porte ouverte, il sentit l’animal lui filer entre les jambes et demanda s’il fallait le rattraper. Sa maîtresse le rassura :

- Ne vous inquiétez pas, il a besoin de vadrouiller et risque juste de tomber sur un matou qui lui collera une peignée.

- Oh ! J’espère qu’il évitera la bagarre et qu’il va vous revenir en pleine forme après une belle promenade.

- Que le dieu des chats vous entende ! Que nous vaut le plaisir de votre visite ?

- Et bien… depuis l’arrestation des deux cambrioleurs, je n’étais pas venu prendre de vos nouvelles. Comment allez-vous ? Et Louise ?

- Je suis assez inquiète, j’imagine que Louise aussi. À mon avis, elle ne le montre pas et préfère occuper son esprit avec de nouveaux projets.

- Tiens donc, vous attisez ma curiosité. De quoi s’agit-il ?

- Installez-vous donc, elle ne va pas tarder et pourra vous le dire elle-même.

- Et p’t-êtr’ que vous pourrez l’aider, ajouta Lucien.

- Vraiment ?

***

Avant que le gamin n’exprime un mot de plus, s’ouvrit la porte d’entrée de la loge. Le visage de Louise aux traits légèrement soucieux sembla s’éclairer comme un arc-en-ciel faisant oublier un orage.

- Bonjour Monsieur le commissaire ! Quelle agréable surprise, cela me fait plaisir de vous revoir.

- Bonjour à vous Louise, je suis désolé de ne pas avoir pu passer depuis que je vous ai fait parvenir le billet concernant l’identification du cambrioleur.

- Oh ! Je vois… hélas je ne sais rien sur cet homme. Mon père ne nous parlait pas de ses employés car il préférait s’intéresser à ce que nous avions fait dans la journée. Je ne puis vous être d’aucune aide.

- Ne vous tourmentez pas, l’enquête suit son cours. Je venais simplement m’assurer que tout allait bien. Avez-vous des projets, par exemple ?

Louise jeta un regard vers Hortense, soudain très occupée à débarrasser la table et à emporter les œufs dans la cuisine pour préparer la pâte à crêpes. Bizarrement, le gamin restait silencieux et prenait un air innocent, presque angélique.

- Un peintre m’a demandé de poser pour lui en tenue de Diane chasseresse. C’est une proposition sérieuse puisqu’il accepte la présence de Lucien.

- Félicitation ! Je suis certain que vous êtes un parfait modèle. Quand avez-vous commencé ?

- Nous avons prévu d’y aller demain matin pour la première séance.

- Dans ce cas, je reviendrai pour savoir comment cela s’est passé. Y a-t-il autre chose dont vous voudriez me parler ?

Louise n’osa pas proposer à Théophile Lebrun de rester davantage et se retint d’évoquer le concours. C’était pourtant ce qu’elle souhaitait à ce moment-là. Comme par une étrange coïncidence retentit la voix d’Hortense :

- Voulez-vous déguster une ou deux crêpes ?

- Volontiers !

Lucien profita de cette diversion pour poser une question qui le taraudait depuis l’arrivée du commissaire :

- Savez-vous danser la valse ?

- Pourquoi me demandes-tu cela ?

- Ben, mad’m’zelle Louise veut participer à un concours de danse mais elle n’a pas de cavalier.

Alors que Théophile Lebrun se tourna vers la jeune femme, celle-ci eût l’impression de rougir par un réflexe incontrôlable de timidité.

- Je trouve particulièrement surprenant que vous n’ayez pas plutôt l’embarras du choix !

- C’est tout récent, une annonce est parue il y a deux jours et je ne sais vraiment pas comment inviter un homme sans que cela soit mal interprété.

- Alors ne cherchez plus ! Si vous le permettez, je me propose de participer avec vous, en tout bien, tout honneur. Quand se déroulera ce concours ?

En arrivant avec une assiette garnie des premières crêpes et une bouteille de cidre, Hortense annonça la nouvelle pour informer simultanément Louise et Théophile :

- D’après la Gazette d’aujourd’hui, il y aura deux sélections, l’une la semaine prochaine et l’autre la suivante.

- Bigre ! Mieux vaudrait se préparer un peu. Dans ce cas, j’ai le plaisir de vous inviter tous les trois chez moi, car je me suis équipé d’un gramophone ainsi que de quelques disques, dont « Le Beau Danube Bleu » et « La Chauve Souris » de Johann Strauss, ainsi que « La Valse des Fleurs » de Tchaïkovski…

- C’est vraiment extraordinaire de pouvoir écouter ces musiques chez vous ! J’espère ne pas vous décevoir, je n’ai pas dansé depuis plusieurs mois…

- Ne vous inquiétez pas, nous ferons de notre mieux, voilà tout.

- Pour l’instant, commençons par trinquer.

Louise prenait la venue providentielle de Théophile Lebrun comme un signe d’embellie après le déferlement de mauvaises surprises qui avait ponctué son arrivée à Paris. Cependant elle n’avait pas osé avouer la découverte que son père lui avait révélée à demi-mot peu avant la première affaire d’intoxication.

Bien décidée à mener sa petite enquête personnelle, la jeune femme projeta de retourner bientôt à Barentin. Sa mère et sa chère Léonie lui manquaient. Dans une moindre mesure, elle souhaitait revoir les habitants du quartier et aussi la vallée de l'Austreberthe surmontée de l’imposant viaduc.

Un petit tour du côté de la gare Saint-Lazare s’imposait, afin de connaître les horaires de l'Administration des chemins de fer de l'État qui venait d’acquérir en début d’année la compagnie qui gérait tout l'ouest. Elle ne pouvait pas s’enfuir en cachette, il lui fallait d’abord parler de ce voyage à Hortense et à Lucien…

***

L’ambiance était moins à la fête chez les malfaiteurs. Le Rapace ne savourait guère sa liberté car il avait l’impression d’être suivi par toute la police parisienne, au point de craindre une élimination par son propre camp. S’il venait à perdre la confiance de Palatino, son espérance de vie allait se réduire à quelques heures.

Après le cambriolage raté de La Gazette de France, il devait encore supprimer deux témoins gênants, le premier du côté de l’hippodrome de Compiègne et l’autre à Barentin. Terminer ce travail était en quelque sorte son unique planche de salut auprès de son patron très intolérant aux contrats non remplis.

Sans le savoir, ce périple risquait de se transformer en parcours d’obstacles pour Alphonse Carmet qui ne s’attendait pas davantage à rencontrer l’adversité d’Antoine Dubreuil qu’à se faire devancer par Louise. Malgré le manque total d’expérience de la jeune femme dans le domaine des enquêtes, elle bénéficiait d’amitiés fidèles.

Tandis que le généreux soleil rayonnait copieusement sur la ville, Le Rapace s’engouffra dans l’académie de billard de la rue Roquépine, tel un oiseau nocturne incapable de survivre à la lumière du grand jour. L’atmosphère enfumée et le bruit des billes entrechoquées rassurèrent immédiatement le malfrat de retour dans son repaire ténébreux.

***

Un, deux trois, un deux trois… Hortense et sa cousine montraient à Lucien le pas de base de la valse, en prévision de sa vie d’adulte. Cette répétition permettait aussi à Louise de retrouver des sensations légèrement enfouies dans sa mémoire gestuelle. Elle comptait faire belle impression à Théophile Lebrun.

- Zut ! J’ai oublié de lui parler de la prime !

- Ne t’emballe pas, les deux cents francs or seront pour le couple vainqueur. Et quelque chose me dit que ce concours peut t’apporter bien mieux que de l’argent, si tu vois ce à quoi je pense…

- Oh ! J’espère que tu n’imagines pas que je compte me jeter dans ses bras au propre comme au figuré ! D’ailleurs ce n’est pas moi qui lui en ai parlé, c’est Lucien qui a gaffé !

- Il a bien fait et je ne te prête aucune intention. Cela dit, tu pourrais avouer qu’il ne te déplaît pas, ce jeune commissaire. Et puis rien ne l’obligeait à passer prendre de tes nouvelles, tu ne le laisses peut-être pas indifférent…

- Chipie ! Théophile Lebrun est à la fois galant et attentionné, voilà tout.

- C’est bien ce qui me fait plaisir : il dispose d’à peu près tout du prince charmant et je t’imagine volontiers dans le rôle de sa Cendrillon. En tout cas, sois sûre que je te souhaite de vivre une histoire qui finisse aussi bien.

- Avec tes bavardages, il me faut sérieusement réviser. Viens Lucien… En valse viennoise on doit pivoter d’un tour complet sur six temps pour garder la ligne de danse. Au début tu n’y arriveras pas et ça finira par venir en insistant.

- J’ai un peu le tournis, je crois que je vais m’évanouir.

- Mince ! Pour éviter cela, il te faut fixer un point et faire un demi-tour tous les trois pas. Je vais aussi te montrer comment tu peux changer de sens de rotation, même si pivoter à gauche est plus difficile.

- Excuse-moi Louise, mais j’aimerais m’asseoir un peu. Le cidre me monte un peu à la tête, je n’ai pas l’habitude de boire d’alcool.

- Bien sûr, on va faire une petite pause et ensuite finir sur une bonne sensation. N’oublions pas que la danse doit rester un plaisir ! Et puis nous devons être en forme pour demain, on a rendez-vous à l’atelier du peintre…

***

Au beau matin, la jeune femme et le gamin savourèrent leur autorisation exceptionnelle de ne pas travailler à la Gazette de France. Sans chicaner, Monsieur Paul avait réorganisé la tournée en fonction des effectifs disponibles. Quant au ménage, il fut assez facilement convenu de le rattraper à un autre moment.

La plupart des parisiens entamaient leur journée fatigués par manque de sommeil réparateur. Aux tracas quotidiens s’ajoutait une canicule pesante qui ne délestait guère son manteau étouffant. Les nuits avaient diminué, au point d’atteindre bientôt la plus courte durée de l’année, désormais insuffisante pour refroidir le sol, les murs et les toitures.

Dans un équilibre harmonieux dont elle détenait le secret, la nature avait paré les arbres de leur plus beau feuillage, tandis que l'astre solaire dardait ses rayons encore inclinés et pourtant déjà brûlants. Au fil de leur marche en direction de l’atelier d’Octave Blanchard, la vue de la Seine scintillante apporta un brin de fraîcheur au duo en escapade lors de leur passage sur le Pont Neuf.

Avant de bifurquer vers le port des Saints-Pères, Lucien tira sur la manche de Louise et proposa un crochet via la cathédrale Notre Dame afin de questionner la voyante aux cheveux gris. Il avait pris des croûtes de Comté dans l'espoir d'amadouer le rat blanc nommé Filou et par voie de conséquence, de s'attirer quelques révélations par la maîtresse du rongeur albinos.

- À notre retour si l’on a le temps ! On pourra même passer devant deux établissements qui commencent à devenir connus, le Café de Flore et Les Deux Magots.

- Le patron du second a touché deux trésors ?

- Non, il s’agit de figurines orientales récupérées d’un magasin de lingerie. Sais-tu que les premières étoffes de soies provenaient de Chine ?

- Euh… la soie, j’en ai surtout vu aux pochettes des costumes des richards.

- Ah oui, j’aurais dû m’en douter. Tu auras sûrement de bonnes occasions d’en voir de plus près. Quant à Flore, c’est la déesse des fleurs et il y a une sculpture d’elle, pas loin du mastroquet. On arrive dans la bonne rue, le numéro 5 devrait se situer du côté de la Seine... Regarde, c’est ici !

***

Quand Octave Blanchard ouvrit la porte, la jeune femme fut surprise par un accueil plus chaleureux qu’espéré car elle avait craint d’être traitée comme une sorte de potiche vivante. L’homme était aussi plus charmant que dans ses souvenirs peu précis, eu égard au fait qu’il s’était très peu tourné vers elle lors de leur rencontre au Jardin des Tuileries.

Le peintre tendit à son modèle la robe blanche à revêtir et lui indiqua la pièce où elle pouvait se changer, tandis que Lucien allait profiter du privilège de s’asseoir près du maître. Manifestement, la présence du gamin semblait bienvenue et pas du tout dérangeante, à l’instar d’un spectateur inespéré pour satisfaire le penchant narcissique de l’artiste.

Louise entra dans le local qui sentait fort la peinture et la poussière. Posés au sol et appuyés aux murs, plusieurs tableaux étaient entreposés. Des scènes de mythologie côtoyaient d’autres relatives à la danse classique. Une pointe de bien être se propagea voluptueusement dans les veines de la femme modèle, un peu fière de bientôt figurer parmi ces représentations immortalisées.

Au moment de se glisser dans la tunique de la divinité de la chasse, Louise se posa une question tardive : pouvait-elle garder ses dessous sans risquer de perturber le regard du peintre, ou fallait-il les enlever, au risque de donner des idées déplacées à l’homme ? Risquait-elle de se discréditer ou pire, de paraître aguicheuse en posant ouvertement la question ? Elle hésita quelques minutes…

Lorsqu’elle entra, Octave Blanchard l’équipa d’un arc, tout comme Jupiter avait armé sa fille, puis lui fit prendre la pose de la chasseresse concentrée à viser un lièvre empaillé. Drapée dans la robe blanche, Louise se sentait gênée d’exhiber ses genoux et ses mollets, malgré sa détermination à considérer comme naturel pareil contexte exceptionnel.

Tandis que Lucien observait l’artiste occupé à représenter la scène, L’esprit de Louise virevoltait comme un papillon ivre de senteurs florales. Le concours de valse se présentait de la meilleure des manières, grâce à l’audace du gamin qu’elle appréciait comme un petit frère.

Par affection autant que dans l’espoir d’être accompagnée par quelqu’un de confiance, elle souhaitait l’emmener à Barentin. Elle comptait aussi lui faire visiter les petites rues anciennes et l’hôtel de ville de construction toute récente. Avant cela, elle devait se renseigner sur les horaires des trains et prévenir ses proches.

Toutefois, elle hésitait encore à fouiner dans l’affaire Blanlait sans en parler au commissaire Lebrun. Hélas, il risquait de l’en dissuader et d’obtenir lui-même des témoignages partiels, là où elle espérait de meilleurs résultats, basés sur les relations amicales bâties depuis son enfance. Elle perçut des images furtives d’instants marquants de son passé…

L’air contrarié, Octave Blanchard se leva et s’approcha d’elle qui se sentit très gênée. Avait-elle bougé sans s’en rendre compte ? Risquait-elle de ne pas convenir ? Comment devait-elle réagir s’il venait à l’effleurer ? La réponse se fit aussi douce que la délicatesse du maître aux mains fines et agiles. Il corrigea la pose de son modèle lui fit pivoter les épaules et relever le menton.  

Cette mise au point se termina trop tôt pour Louise qui y avait pris goût. Il lui tardait déjà que l’homme recommençât. En revanche, le lièvre impassible n’avait pas remué une oreille. La vue sur ce rongeur lui rappela la rencontre à venir avec le rat blanc et la voyante. Afin de prendre les bonnes décisions, la jeune femme se sentait prête à écouter les conseils les plus mystérieux.

***

Lucien

Lucien - Illustration Marie-Laure KÖNIG

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Commentaires (1)

misslou
  • 1. misslou | 09/11/2017
Un magicien s'est penché sur les aventures de Louise !
Dans un style simple et qui coule de source, il remet en place tous les éléments de l'histoire, évoque quasiment tous "les morceaux" en suspend et propose même des pistes à suivre pour le prochain chapitre. A saluer aussi tous les résumés qui précèdent, à présent, chaque chapitre.
Merci pour ce chapitre 8 qui recadre bien le récit, qui démêle tous les nœuds et remet en route les aventures de notre jeune héroïne que je retrouve bien, telle que nous l'avions un peu laissée.
(Je signale juste que Lucie ne disposait pas de clé, ( au milieu du chapitre 2, c'est Mr Dubreuil qui l'affirme), ce qui faisait peser tous les soupçons sur Hortense.)
J'espère que ce nouvel élan motivera une bonne poignée d'auteurs ! et que le magicien gardera encore un œil bienveillant sur l'évolution du récit... Merci.

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